Aux fondements des sciences sociales, l’enquête et ses contraintes

Abdelhafid HAMMOUCHE (Auteur)
133 – 156
La recherche en sciences sociales : approches par les contextes
N° 111 — Vol. 30 — 31/03/2026

À mon fils Mehdi

L’enquête dont il est question ici fait rupture avec celle dite de cabinet ou celle qui consiste à reprendre un recueil de données puisées dans des démarches antérieures pour récolter de nouvelles informations et observations. Elle se conçoit par l’articulation entre problématique et investigation. Dite de terrain, elle nécessite une délimitation de l’espace d’exploration. Pour l’orienter, il faut déjà construire l’objet, c’est-à-dire rompre avec le sens commun, enclencher et soutenir un processus de distanciation (Céfaï, 2003). À la différence d’une réflexivité se fondant sur la seule argumentation logique pour tester les concepts, comme en philosophie par exemple, celle qui se construit par une relation continue avec le recueil du réel concret se nourrit d’une tension entre hypothèses et informations recueillies et élaborées. À la différence de l’expertise à visée d’aide à la prise de décision, l’enquête en sciences sociales s’avère un instrument prenant sens et considération selon la phase d’élaboration, avec l’objectif d’améliorer ou de mettre en question les connaissances déjà acquises, sachant néanmoins que ses résultats sont susceptibles d’être repris, éventuellement dans le processus d’élaboration ou dans celui d’aide à la décision par exemple dans le cadre des politiques publiques.

Pour ancrer mon propos avec le souci de ne pas s’enfermer dans une injonction normative idéalisée, ni de prétendre figer ou de consacrer des manières de faire dans un champ académique qui se définit, au contraire et justement, par le débat et la critique, je m’appuie sur mon expérience de chercheur depuis les années 1980 jusqu’à aujourd’hui. Dans une courte première partie, je caractérise la vigilance épistémologique à partir de laquelle se conçoit la structuration d’une enquête. Dans les deux suivantes, je distingue deux périodes historiques. La première éclaire une partie de ma formation en livrant mon appropriation des travaux réalisés durant la période coloniale par Germaine Tillion, par Frantz Fanon, par Pierre Bourdieu, chercheurs et figures intellectuelles dont les enquêtes, les observations ou les analyses de terrains algériens m’ont marqué, conditionnant ma pratique. Même s’il importe de nuancer fortement les trajectoires, les trois viennent et découvrent le pays dans le cadre et la logique d’institution participant à la domination coloniale. Pour le dire sommairement, aucun n’est envoyé pour bouleverser le système qu’ils remettront pourtant, et différemment, en question. Elle et ils ont connu de sensibles changements dans leurs perceptions et dans leurs engagements. Je traiterai ensuite, dans la troisième partie, des contraintes inhérentes aux lieux, aux périodes, mais aussi de celles générées par ma socialisation, et telles que je les ai connues lors de mes recherches, notamment sur les migrations internationales et, plus largement, sur les rapports d’altérités dans les sociétés contemporaines.

Pour apprécier plus précisément les contours de ma pratique, je propose d’en rapporter au moins une partie de sa genèse.

Caractériser l’enquête

À l’instar des sociologues de l’École de Chicago (Grafmeyer & Joseph, 1984) ayant exercé divers emplois avant l’université, tel Louis Wirth qui fut assistant social, j’ai connu plusieurs étapes et autant de manières de saisir et d’interpréter des données. Il y a d’abord celle du travail social où je fus, plus de dix ans (1977-1988), éducateur spécialisé[1], agissant auprès de populations défavorisées, mobilisant des savoirs orientés par l’exercice au quotidien avec l’injonction d’aider celles et ceux qui étaient désignés en tant que délinquants ou cas sociaux. Apprendre à connaître l’autre, supposé être inadapté ou déviant, imposait de mobiliser des informations le concernant avec l’objectif de favoriser son éducation pour l’aider à s’affirmer harmonieusement dans l’environnement social et, d’une certaine manière, l’inciter à changer, à devenir différemment de ce qu’il est au début de la relation.

Il y a eu ensuite celle des bureaux d’étude et de consulting (1988-2009), où j’ai occupé diverses fonctions, depuis celle de chargé de mission à celle de directeur d’études, là aussi pendant une dizaine d’années. Mon activité consistait à étudier des espaces urbains, ou une organisation administrative et économique, afin de comprendre les dynamiques impulsées par des habitants ou des salariés. d’organismes bailleurs de logements privés, d’habitat social, ou des fonctionnaires de collectivités territoriales ou des services de l’État. Avec cette fonction, j’ai réalisé des enquêtes comprenant entretiens, réunions, documentation, le plus souvent dans des délais contraints. Je devais réunir une masse de données et d’informations relatives au logement, à la vie sociale des quartiers, à l’institution et à la structuration de l’activité orientée dans le domaine de l’habitat, celui des services publics ou celui de l’économie sociale et solidaire. Le but était d’effectuer une expertise à partir de laquelle je formulais des préconisations pour aider à la prise de décision d’élus politiques, de responsables d’entreprises privées ou publiques, d’organismes dépendant des collectivités territoriales ou de l’État. L’interlocuteur pour moi est, dans ce cadre, alternativement un habitant, un usager des services publics, un employé, un décideur. Autant de personnes censées bénéficier de savoirs que je devais constituer et rendre potentiellement mobilisables pour conforter leur environnement, leurs pratiques de citoyens ou pour permettre à des cadres de solidifier leur encadrement et leur équipe afin d’améliorer leurs actions ou leurs positions.

Il y a enfin celui de l’enseignement et de la recherche universitaire (1998) plus d’une trentaine d’années, d’abord à Lyon 2 où je fus maître de conférences, puis à l’université de Lille où j’ai été élu professeur. La combinaison de l’enseignant et du chercheur vise à articuler la diffusion des connaissances déjà acquises, d’en tenir compte pour aussi les renouveler ou les étoffer. Dans ce cas, le destinataire devant bénéficier de cette dynamique de la recherche est double : il y a l’étudiant(e) apprenti(e) invité(e) à améliorer son potentiel ; il y a plus largement un public difficile à cerner comprenant aussi bien d’autres chercheurs ou étudiants que des citoyens de divers statuts.

Pour caractériser ces expériences de recueil d’informations à analyser puis à interpréter et à partager, je crois utile de souligner qu’aucune se définit par l’isolement. C’est une manière d’indiquer que la démarche de terrain impose de se mettre en relation avec des publics (populations à aider ou à encadrer, acteurs des institutions publiques ou des entreprises privées, décideurs et élus, étudiants, en lien à tous les niveaux avec des collègues ou des voisins, citoyens) qui ne sont pas inertes et, réactifs et agissant, contribuent à confirmer ou à réorienter le prisme retenu de l’enquête. Dans cet article consacré à la recherche, il n’est évidemment guère possible de traiter des effets des deux autres entrées exhaustivement pour apprécier ce que chacune produit dans ma conception de l’investigation et du rapport aux enquêtés. Pourtant, il n’est pas souhaitable d’ignorer cette multiplicité, même si je veux surtout privilégier ici la dimension heuristique qui, logiquement, se ressent des deux étapes qui la précède et qui sont conditionnées par la manière de mobiliser et d’orienter des savoirs.

Il se dégage d’un tel cheminement un ensemble de difficultés ou de contraintes imposant des démarches pour les accepter ou les contourner comme, à titre d’exemples, l’accès aux données et autres sources d’information, le choix de méthodes selon le type de recherche comme celles qui se veulent multi-situées et, plus fondamentalement l’épistémologie et la relation entre élaboration d’une problématique et la mise à l’épreuve par le terrain. Elles ne sont pas de même nature selon la période historique comme on va le voir.

La vigilance épistémologique au service de l’engagement distancié dans le contexte d’avant l’indépendance en Algérie

J’ai été sensibilisé lors de ma formation à plusieurs cadres théoriques que j’ai diversement mobilisés par la suite. Il y a notamment la sociologie compréhensive de Weber pour saisir la production de sens, ou celle de Durkheim pour qui les faits sociaux sont « des choses » et des contraintes avec la constante attention à la rupture épistémologique, ou encore celle de l’École de Chicago réputée pour l’attention au terrain et à l’ethnographie. Selon les thèmes de mes recherches, bien sûr j’ai élargi, découvert parfois d’autres approches, et relu mes classiques. Mon propos ici délimite mes ressources à celles que j’ai puisées dans les écrits consacrés à l’Algérie. Et, plutôt que de tenter une approche de l’ensemble des travaux effectués, je me limite aux auteurs qui ont marqué ma formation et qui ont connu des contraintes générées par la colonisation. Il y a, par ordre chronologique de leur présence dans le pays, Germaine Tillion, Frantz Fanon, puis Pierre Bourdieu. Bien d’autres, tels Jacques Berque, André Prenant et encore plus André Noushi auraient toute leur place dans une telle cartographie sauf que j’ai beaucoup moins repris leurs approches, contrairement aux trois que j’ai retenus. Avant eux, et sans remonter à Ibn Khaldoun et Le livre des exemples (Ibn Khaldûn, 2012), où il donne à lire sa combinaison des écrits antérieurs et de ses observations au Maghreb sur le registre historique ou anthropologique et son attention épistémologique de la fabrique des savoirs, il convient de rappeler qu’auparavant l’Algérie fut l’objet d’enquêtes prenant diverses formes selon les périodes historiques. De par son histoire coloniale puis celle depuis son indépendance, le pays reste à cet égard un riche analyseur des méthodes, des épistémologies, et des enjeux de la démarche scientifique. Pour donner une sorte d’arrière-fond par des approches qui m’ont servi, je vais discuter ici de trois modes d’investigation des auteurs que je viens de citer : l’ethnographie pour Germaine Tillion, la mise en pratique d’analyses fondées sur ses expériences et observations de Fanon, le croisement des démarches qualitatives et quantitatives pour Bourdieu.

Pour tenir compte de la problématisation par les contraintes, il est nécessaire de contextualiser leurs pratiques. Et la question première est de se demander comment, logiquement conditionnés par la visée coloniale, ont-ils appréhendé la situation algérienne. Puis, par quel cheminement intellectuel et psychologique, probablement après diverses formes de doute, deviennent-ils des figures engagées pour, au final, contribuer à une science sociale ou à une connaissance de l’Algérie qui délégitime la colonisation ? Ces interrogations ouvrent sur l’engagement se construisant, non pas d’emblée, mais processuellement par étapes. Les trois arrivent en Algérie dotés respectivement d’un statut d’ethnologue, de psychiatre, d’appelé au titre du service militaire. Au départ, comme bien d’autres, ils prennent place au sein d’administrations, d’institutions qui ne les mobilisent pas pour combattre un tel système. Le psychiatre devient un auteur et une référence majeure de la décolonisation, révolutionnaire, acteur assurant une fonction d’ambassadeur du GPRA et contributeur prééminent d’El Moudjahid, alors que les deux chercheurs apportent des connaissances déterminantes dans leurs carrières. Poser de la sorte les questions sur les processus ne revient pas à confondre les trois parcours. Il s’agit bien plus d’insister sur les séquences par lesquelles advient une forme de pensée qui ne saurait émerger d’emblée. C’est encore plus vrai pour des appelés comme Bourdieu. Il serait, en effet, pour le moins surprenant d’imaginer l’armée coloniale mobiliser des jeunes gens pour que ceux-ci contestent la mission qui lui est assignée par le pouvoir politique de l’époque. Avec une telle pression institutionnelle, l’énigme est bien plus sur la construction de la distanciation. Comment nécessairement se plier aux contraintes inhérentes à la discipline militaire attendue et néanmoins forger dans le temps une forme d’engagement par la distanciation ? Cette question gagne évidemment à être posée également à Germaine Tillion dont on connait son engagement avec les centres sociaux[2], et à Frantz Fanon qui impulse une psychiatrie débarrassée des oripeaux racistes de la psychiatrie coloniale. Les œuvres des trois auteur(e)s comprennent de multiples facettes qu’il ne sera guère possible de saisir globalement dans le cadre de cet article.

Pour Germaine Tillion, le conditionnement - plutôt que de dire la contrainte - le plus fort est sans doute à chercher du côté de son apprentissage du métier et, paradoxalement, une centration excessive sur l’ethnographie. Laquelle s’avère insuffisante pour une robuste montée en généralités. Si la référence à Fanon peut surprendre eu égard à l’enquête, telle qu’elle est caractérisée ici, il est pour moi un apport majeur qui renforce mon appropriation du cadre théorique de Pierre Bourdieu. Mais surtout il constitue à mes yeux une ouverture des sciences sociale aux disciplines reposant sur l’articulation de l’écoute et du soin comme la psychiatrie ou la psychanalyse. Il incarne aussi un penseur nourri par ses expériences de vie depuis les Antilles, puis en France et une première découverte de l’Algérie dans les années 1940 lorsqu’il vient en tant que membre de l’armée française, avant donc les années 1950 et son engagement en qualité de médecin chef à l’hôpital psychiatrique de Blida. Dans cet établissement, il traduit d’une certaine manière une mise en pratique des analyses déjà formulées dans Peau noire, masques blancs, ouvrage qui révèle la force de l’intériorisation de la dévaluation de soi, voire la négation de soi ou l’auto dévalorisation. L’ensemble de ses travaux a pour socle un double dégagement du « colonial » : sur le registre épistémologique et sur le plan politique. Quant à Bourdieu, je retiens les premières recherches telles qu’elles sont restituées dans Algérie 60. Les travaux sur lesquels se fonde ce livre s’appuient sur des recherches antérieures publiées entre 1958 et 1964, lesquelles trouveront des prolongements notamment dans Le sens pratique et La domination masculine éclairant la déstructuration générée par le système colonial par ses effets sur les colonisés[3].

Avec Germaine Tillion, une ethnographie au service d’une interprétation qui questionne trop peu la socialisation et sa mise à l’épreuve

Sur le plan des enquêtes, le recueil de données, au fil de ses explorations, est impressionnant avec une méthode qu’elle explicite à maintes reprises, comme lorsqu’elle donne des précisions relatives à l’ensemble des notes et des pages déjà rédigées pour sa thèse durant sa captivité et perdus par la suite. Elle invoque d’ailleurs sans cesse son attachement à l’enquête de terrain avec celles qu’elle a effectuées en Algérie dans l’Aurès de 1934 à 1940. Elle le souligne en se qualifiant d’ethnographe, multiplie dans Le harem et les cousins les précautions méthodologiques pour limiter les généralisations, et rappelle fréquemment la fragilité de ses interprétations de la longue histoire. Sur le plan de la méthode, elle dit aussi son souci de croiser les informations et de se distancier du propos de ses enquêtés.

Pour souligner la singularité de son positionnement, il faut rappeler que de nombreux intellectuels français ne soutiennent pas la décolonisation. En s’en tenant à la France et à une discipline particulièrement confrontée à cette question -l’ethnologie-, Soustelle, par exemple, s’y oppose en Algérie alors que Germaine Tillion se rallie tardivement à l’idée d’indépendance du pays. Son parcours, depuis sa socialisation dans les années 1930 à une discipline qui se forme institutionnellement sur la base de l’empire et la non mise en question du cadre colonial en tant que tel, est un analyseur éclairant du contexte de l’époque. Pour elle, comme pour beaucoup d’autres, l’exotisme est censé se trouver ailleurs que dans les colonies, à une époque où l’Amérique latine était le terrain ethnologique par excellence. Sa pleine participation à la Résistance montre par la suite comment elle rejette un pouvoir qu’elle ne reconnaît pas. Cependant cet engagement contre le nazisme ne se prolonge pas par le refus de la colonisation en Algérie. La position qu’elle exprime entre 1954 et 1962 change, et elle se résout à l’indépendance algérienne que tardivement. Pourtant, dès 1940, l’ouvrage collectif dirigé par l’anthropologue britannique Max Gluckman, Systèmes politiques africains, prend en compte la domination coloniale. Cet auteur fonda l’École de Manchester « qui devint un bastion de l’analyse des relations coloniales » (Weber, 2015). En France, il y eut en 1950 la critique de Michel Leiris de « l’ethnographe devant le colonialisme », suivie de celle de Georges Balandier.

En schématisant, sa pratique repose sur une forte valorisation de l’ethnographie dont l’apport est conséquent, mais n’inclut pas ou très faiblement le poids du contexte colonial et des dynamiques sociales. L’observation au service d’un recueil rigoureux sans problématisation tenant compte de l’avènement des faits observés, notamment la socialisation des enquêtés, tend même à figer en quelque sorte les institutions et les comportements.

L’engagement par la pratique de Fanon : « Tuer le dominé en soi » pour se dégager et s’affranchir de la domination intériorisée

Quant à Fanon, c’est son engagement dans le contexte algérien qui sera déterminant dans sa trajectoire (Hammouche, 2016, p. 87-98), même si l’ouvrage qui contribue à le faire connaître, Peau noire, masques blancs, est antérieur. Dans ce livre publié en 1952, Fanon soutient que le complexe colon/colonisé n’est pas amendable et que la seule solution est de s’en défaire par la fin du système colonial. L’originalité de son approche est de combiner dans l’analyse de la situation coloniale l’environnement politique et la dimension subjective, sans que l’une des deux dimensions ne réduise l’autre, ou ne l’occulte. De cette manière, il considère le colonisé en tant que victime d’un système qui le nie, mais auquel il contribue et qu’il soutient de fait par ses propres représentations. Il met ainsi en relief la participation du colonisé à la domination qu’il subit, et lie ce qui ressort objectivement du contexte politique et la subjectivation des rapports qui font que le dominé pense sa situation avec des catégories qui l’enferment dans sa soumission (« C’est le blanc qui crée le nègre. Mais c’est le nègre qui crée la négritude. »).

Dans ce livre, tout en pointant la force de l’intériorisation -le mental- comme ennemi de soi, il dialogue et dit son désaccord sur ce point avec le philosophe et psychologue Octave Mannoni. Il rejette en particulier le « prétendu complexe de dépendance du colonisé » (Frantz Fanon, 1952, p. 67-87). En 1952 Fanon s’initie au courant de la psychothérapie institutionnelle auprès de François Tosquelles (1912-1994) à l’hôpital de Saint-Alban en Lozère et il obtient, au terme de ses études en France, un poste à Blida (Algérie). Nommé médecin chef de l’hôpital psychiatrique de cette ville proche d’Alger, il va y diriger deux services et livrer, entre 1953 et 1956, une rude bataille contre la psychiatrie coloniale qui avait instauré une ségrégation raciale entre les « indigènes » et les « Européens »Par ses initiatives thérapeutiques, notamment en considérant autrement l’environnement culturel des patients, Fanon a tenté d’intégrer dans sa pratique les approches cliniques de son époque en considérant le fou comme un être partagé entre l’aliénation et la liberté. Son action prolonge d’une certaine manière sa réflexion et se nourrit de ce qu’il a appris lors de son expérience à Saint-Alban. Il s’en inspire et pratique une « ethnopsychiatrie » qui s’écarte résolument des théories colonialistes de l’époque.

Dans ses écrits, il prend constamment en compte le contexte de la guerre de décolonisation pour souligner les mutations qu’engendrent le conflit et ses effets psychologiques et culturels sur le registre de la vie privée. Ainsi il analyse le voile des femmes comme une forme de résistance dans une telle conjoncture : « Voile enlevé puis remis, voile instrumentalisé, transformé en technique de camouflage, en moyen de lutte » ; « Le port du voile, traditionnel, qui disparaît, puis réapparaît avec un sens et des circonstances différentes… » (Frantz Fanon, 1972, p. 41). Les équipements n’échappent pas non plus à une redéfinition (« Le poste de radio, jusqu’alors rejeté, méprisé, suspecté comme appartenant à la société coloniale…devient l’objet d’une forte demande [quand] les ondes transmettent la voix du FLN ») (Cherki, 2000, p. 193). Le prisme qu’il adopte pour comprendre la position du colonisé ne se traduit pas chez lui par un raisonnement clivé et ne l’entraîne pas vers un rejet raciste des colons. À plusieurs reprises, il prend soin de dire que les Européens ne constituent pas un seul bloc et il imagine une Algérie post-coloniale multiculturelle. Il en va de même pour la violence, inhérente à la décolonisation. Les liens qu’il noue avec les leaders du FLN au fil des années le montrent rejetant le rapport de force comme ultime argument. Il ne cache pas non plus sa réticence à borner la réflexion politique au seul rejet du pouvoir colonial et aspire à une réflexion qui déborde le seul conflit algérien, notamment pour penser une configuration africaine plus large et surtout pour ne pas se cantonner à des paradigmes communautaires ou religieux.

Faisant suite à son expérience de la psychiatrie institutionnelle, sa pratique à Blida se fondant sur l’observation des structures culturelles est une traduction en actes (ateliers de travail, participation des patients à la vie de l’hôpital, …) de l’approche sociale de la maladie mentale et de l’analyse du colonialisme. On sait que son œuvre participe à la dynamique de rejet des asymétries et des dominations qui se développe aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale avec les mouvements de décolonisation et contribue à la renforcer très fortement après l’indépendance algérienne. Dans mes approches, c’est cependant celle de Bourdieu qui occupe la plus grande place.

Avec Bourdieu la conversion du philosophe en ethnologue puis en sociologue[4]

Cette complexification de la pensée, ce renversement de perspectives pour se dégager d’un savoir qui très majoritairement légitime le pouvoir colonial, se retrouvent sous un autre angle dans la démarche de Pierre Bourdieu qui commence à s’élaborer dans l’Algérie colonisée des années 1950. On sait l’importance de ses premières analyses et de son engagement lors du conflit algérien durant lequel il forgea les outils théoriques structurant son œuvre, et où il découvre que les sciences sociales pouvaient être une « arme » politique au service de la critique sociale des formes de répression et de domination (Bourdieu, 2008, p. 351-352). Son approche est celle d’enquêtes de terrain, qu’il conçoit avec des équipes culturellement « mixtes », pour tenter de saisir au plus près des populations et des situations, mais aussi méthodologiquement avec le service des statistiques de l’Algérie pour objectiver[5]. Il participe, anime ou dirige des recherches portant sur le monde rural et le monde du travail algérien, avec « …les comptages ethnographiques, la description minutieuse des stratégies matrimoniales, l’enquête tant photographique que statistique »[6]. Pour inscrire son entreprise scientifique au prisme des contraintes, il faut souligner la spécificité des conditions du travail de terrain à affronter tant relativement à l’encadrement militaire qu’aux dangers de la guerre. On peut, en effet, se demander comment se déroulaient des entretiens dans des camps encadrés par les militaires et où les enquêteurs étaient accompagnés de gardes armés. La familiarité structurellement organisée avec des membres des équipes « mixtes » (Algériens et Français) a sans doute contribué à surmonter ces obstacles et à subvertir la commande par une problématisation des conditions de vie. Mais surtout, de telles questions rappellent que les circonstances ne sont pas toujours idéales, ne correspondent pas nécessairement à ce qui est recommandé sur le registre de la méthode. Sinon, il faudrait exclure de nombreuses enquêtes menées en prison[7] ou à l’hôpital psychiatrique, voire dans certains quartiers réputés dangereux. Mieux encore, un tel questionnement soutient une désincarnation ou une monumentalisation, pour rendre le jeune Bourdieu « de chair », avec son engagement et ses craintes, ses atouts et ses faiblesses, pour ne pas ignorer les moments difficiles ou de flottement sans tomber dans le jugement moral. Pour lui, comme pour ses compagnons d’âge, la guerre d’Algérie a assombri le présent et le futur qu’ils espéraient. Il a en tout cas opéré par les étapes et les zones d’incertitude ce basculement qui lui a permis de donner à lire les déstructurations vécues par les colonisés[8].

Se forgeant une familiarité distanciée nourrie d’empathie, il problématise les deux volets de cette société disloquée : le monde rural et l’effondrement de ses bases, les poches de pauvreté de la ville où la misère le dispute à la difficulté de se dégager une perspective. Il étaye son propos par des données quantitatives, par des extraits d’entretien et de nombreuses observations concernant notamment les rapports au corps, à la nourriture ou à la langue comme autant d’illustrations de la transition appauvrissante que connaissent les paysans algériens. On voit ainsi l’impossible perpétuation du monde rural se combiner avec une créativité sociale (par les mots ou par des adaptations individualisantes) qui contribue à renforcer la domination, en rendant ces Algériens encore plus étrangers à leur environnement. Se gardant des classifications au principe de la colonisation, mais aussi des représentations inhérentes à l’idée d’État-nation qui s’impose le plus souvent au prix d’un effacement des cultures dites locales, Bourdieu montre les Algériens, notamment les Kabyles, dans ces gestes et ces conditions qui disent l’attachement à un mode de vie et son impossible prolongement.

Pour ses enquêtes, Bourdieu explique dans Travail et travailleurs en Algérie comment ont été élaborés trois instruments : le questionnaire statistique, un questionnaire sociologique, une grille d’entretien semi-directif à visée ethnographique mobilisés en même temps dans la recherche. Ces combinaisons méthodologiques ont trouvé des prolongements jusque dans les années 1980 dans des enquêtes menées par la suite en France. Il souligne d’ailleurs dès l’introduction de cet ouvrage la relation entre quantitatif et qualitatif, réflexion sur cette combinaison qui garde toute son importance et sa pertinence aujourd’hui, tout comme son avant-propos sur « les conditions d’une science décoloniale (p. 31, 47) » et la nécessité de distanciation différemment vécue par l’enquêteur et l’enquêté(e), au principe d’une position non complice du colonial et les différentes positions entre Algériens. L’attention épistémologique qu’il porte au qualitatif, et par là aux processus, définit sa pratique de la sociologie en contexte de décolonisation et invite à s’interroger sur les autres contextes d’investigation (Pierre Bourdieu, 2021).

Dans mes travaux, je reprends ce cadre théorique et méthodologique, en m’appuyant sur la sociologie d’Abdelmalek Sayad, comme on va le voir dans la partie suivante où j’évoque mes contraintes intériorisées, que je discute par un retour sur mes enquêtes en France et en Algérie avant de le faire avec celles que j’ai effectués au Brésil et au Japon.

Les contraintes devenant ressources épistémologiques dans mes recherches sur les dynamiques migratoires et les altérités urbaines

Pour les migrants, les relations pratiques[9] (Bourdieu, 1980, p. 281-282) telles qu’elles s’observent, ou s’énoncent dans l’entretien, donnent un aperçu de la gestion du lien de proximité et de sa contribution au lien à distance. C’est ce concept de Bourdieu que j’ai retenu pour l’orientation méthodologique dans ma recherche doctorale sur les stratégies matrimoniales des Algériens vivant en France en mettant en parallèle les modalités de mariage dans la région de Bordj-Bou-Arreridj (Hammouche, 1992). Par cette enquête enclenchée à la fin des années 1980, il s’agissait de comprendre comment les migrants vivent en France sans se détacher à tout coup de leur région d’origine en Algérie. Je voulais inscrire la dynamique migratoire des familles en lien avec leur environnement résidentiel. De la sorte je tentais de combiner les parcours de chaque famille en tenant compte des effets du voisinage. Le mariage me servait d’indicateur pour questionner les rapports de génération, les parents primo-migrants faisant face en quelque sorte à leurs enfants socialisés en France et diversement sensibilisés au mariage dit romantique qui était opposé au mariage dit planifié pour reprendre l’expression de Bourdieu. Plus globalement la situation migratoire était appréhendée comme une épreuve du lien aux deux pays. Une telle conjoncture éprouve les dispositions, celles de l’habitus, et révèlent les conditions qui favorisent sa perpétuation, celles qui imposent des ajustements ou des ruptures de comportement.

Inspiré par la démarche d’Abdelmalek Sayad (Sayad, 2006), j’ai recueilli de longs entretiens portant sur la socialisation dans l’enfance, sur les ressources et les expériences significatives aux yeux de l’informatrice ou de l’informateur, sur l’histoire sociale des familles et son inscription dans celle du quartier de résidence. Celui-ci apparaissait pour ceux qui l’habitent, ni complétement communautaire (identique à la communauté villageoise), ni comme un espace sociétal. J’ai conceptualisé ce mode de relation par une dynamique de communalisation[10] (Max Weber, 1971, p. 41) avec plusieurs phases[11] en m’appuyant sur les entretiens et une analyse statistique de 1129 actes de mariage. Il ressortait également de ces entretiens des informations sur les lieux de rencontre, sur les adultes, parents et voisins, participant à l’éducation de fait, sur l’apprentissage du modèle considéré « normal » ou légitime valorisant le mariage planifié, sur les espaces de sociabilités tels que les équipements de proximité (MJC, Centres sociaux …) et l’accès aux loisirs facilitant les approches amoureuses.

Lors de la soutenance, Martine Segalen m’a adressé une critique méthodologique sur l’insuffisance d’informations sur mon accès à diverses catégories d’enquêtés, notamment des femmes[12]. Elle me demandait comment j’avais accédé aux paroles de celles-ci en tant qu’homme d’ici certes, mais aussi d’ailleurs. L’explication que j’ai fournie m’a incité par la suite à questionner mon statut de « demi-naïf », expression que je m’applique en tant que partiellement familier et proche tout en étant aussi d’ailleurs. Je le traduis par le terme de bou niya, que j’entends par une ambivalence, une sorte de propriété à double tranchant : valant attribut d’innocence à quelqu’un supposé moins pernicieux, à moins qu’il soit considéré pénalisé par sa naïveté (Hammouche, 1992). C’est probablement à ce titre que les maris m’autorisaient, de fait, à questionner leur épouse[13].

La socialisation primaire comme obstacle et comme ressource épistémologique

Ce ne fut là qu’un premier retour sur ma pratique de chercheur. Je me suis, en effet, souvent demandé par la suite si, pour compléter ma thèse, j’aurais osé poser des questions plus frontales sur le sentiment amoureux, voire sur la sexualité. J’interrogeais en fait ma définition de la pudeur. La délimitation du dicible et du non dicible s’avère potentiellement un obstacle épistémologique, mais aussi un analyseur de ma socialisation à la retenue ou à la discipline oratoire. Mon enquête sur le mariage se prête à cette fonction de révélateur des limites intériorisées, se traduisant par exemple par la crainte de heurter lors d’entretien avec des femmes ou des hommes âgés. J’ai en effet ressenti un malaise lors de certains entretiens exploratoires, évitant de parler explicitement de sentiment amoureux, ou multipliant les précautions sémantiques. Comme dit plus haut, la recherche ne se fait pas complétement en solitaire. Les échanges avec Philippe Fritsch, mon directeur de thèse, à propos des tonalités différentes des entretiens pointaient de tels effets générés par la différence d’âge ou par la supposée de l’enquêté. Avec les plus jeunes, il y avait moins de prudence et le propos était plus fluide. Par contre, ces réticences ne m’ont pas empêché de mettre en relief ni la violence du choix imposé ni l’adhésion à ce mode opératoire.

La socialisation primaire cependant n’est pas qu’un obstacle. Elle alimente aussi l’attachement, se traduisant parfois par la volonté de s’opposer à l’éloignement culturel. Deux anecdotes me concernant l’illustrent. La première est une remarque que m’adresse un garçon de mon âge (17 ans) lors d’un de mes séjours vers Bordj-Bou-Arreridj. « Tu es d’ici » me dit-il, me félicitant de ma marche à pied, adaptée à topographie du village en flancs de collines, sans plat. Il me distinguait d’autres villageois partis en France et rencontrant, selon lui, bien plus de difficulté. La seconde, à l’inverse, est celle d’une distance involontaire. Le décalage fut plus douloureux, quelques années après, quand j’ai constaté que je riais avec une seconde de retard aux plaisanteries autorisées entre pairs de condition. J’ai très mal vécu mon décrochage, bien sûr imperceptible à mes interlocuteurs, mais me renvoyant à un ressenti d’incompétence. Je ne comprenais plus assez rapidement les blagues.

Ces minuscules détails ne sont pas sans incidences épistémologiques. Ils contribuent à rendre plus attentif aux tensions vécues en situation migratoire pour distinguer celles qui génèrent un habitus décalé de celles qui se traduisent en des compétences sociales pour relativement bien vivre dans les deux pays que je conceptualise par la double contextualisation. Ce concept est dans la suite de celui d’émigration-immigration structurant la typologie de Sayad. Il concerne le prolongement de la situation migratoire et les effets que cela provoque relativement à la socialisation et à la prise en compte de la considération des deux contextes de référence. L’apport d’une telle conceptualisation est surtout de pointer la dimension processuelle, valorisant les changements sociétaux de part et d’autre et l’ajustement que tentent les personnes selon les types de relations ici et là-bas effectives, pratiques (Hammouche, 2024, p. 67-103).

La recherche internationale suscite aussi un retour sur la socialisation primaire, déplaçant métaphoriquement l’Algérie de mon enfance au Brésil et au Japon. C’est une manière d’élargir le propos pour approcher les contraintes que génère l’internationalisation de la recherche à laquelle je participe depuis les années 1990 avec mes enquêtes dans trois pays (France, Brésil, Japon).

Les altérités structurantes des dynamiques urbaines au Brésil et au Japon[14]

Les enquêtes ont été réalisées dans le cadre du dispositif de recherche que j’ai coordonné de 2011 à 2022, Villes et Cultures. Approche comparative internationale à partir des exemples de Lille (France), Fortaleza (Brésil), Yokohama (Japon)[15]. J’ai recueilli depuis 2011 des entretiens et des observations à Wazemmes (Lille) et à Iracema (Fortaleza), élargie depuis 2015 à un autre quartier de cette dernière ville, Centro, lors d’un séjour long (septembre 2015-janvier 2016). J’avais réalisé parallèlement une démarche de même nature dans le quartier de Kotobuki à Yokohama, entamée en 2010, poursuivie lors de plusieurs séjours entre 2011 et 2019, qui se prolonge aujourd’hui de manière ponctuelle comme à Fortaleza selon les opportunités de séjour pour saisir et problématiser la gentrification dans cette ville.

Sur le plan de la méthode, et eu égard aux difficultés de langue, ma dépendance aux collègues brésiliens et japonais était nécessairement accrue. Selon les périodes, après la délimitation de l’échantillon, les entretiens se déroulaient dans des pièces fermées à Yokohama ou à Fortaleza, mais toujours avec l’aide d’un collègue pour la traduction. J’ai aussi interrogé des passants notamment Praca do Ferreira dans la capitale du Ceara avec le même soutien. Le protocole méthodologique dans les deux pays s’apparente à une aventure d’ajustement, d’incompréhension, de confrontation avec les collègues, le tout participant d’une dynamique d’accroissement de la familiarité entre moi et les enquêtés, rapprochement parfois perturbé par le partage des réponses à quatre personnes (à Yokohama) présentes, mais n’empêchant nullement d’étonnantes confidences. Un tel procédé s’éloigne évidemment du colloque singulier à deux (celui du tête-à-tête) ou atténue ses effets. Il s’efface au profit d’une configuration prenant différentes formes : équipe mixte à quatre à Yokohama, deux à Fortaleza, observations partagées dans l’atelier de l’association au Japon, alors que les entretiens ou les échanges en groupe dans la région lilloise sont plus aisés[16].

Pour étoffer l’analyse de mon activité au Japon et au Brésil, je prolonge le propos sur ma socialisation primaire et ses effets sur l’observation.

Hacha men yesme’ (sauf le respect à celui qui écoute), et rech el-ma (arroser l’eau) au Brésil et au Japon

C’est au Brésil que ma socialisation à la pudeur, évoquée plus haut, est ressortie plus nettement avec, et face, aux enquêtés, mais aussi avec mes collègues. Par exemple, parlant de mes recherches concernant les situations migratoires que j’étudie en France, j’ai évoqué le langage des migrants et leurs subtilités dans les expressions quotidiennes. J’ai voulu illustrer mon propos par la référence à la pudeur telle qu’elle s’entend chez les immigrés maghrébins dans les milieux populaires. J’ai traduit l’expression hacha me yesme’[17] (Sayad, 1979a, p. 61-81 ; 1979b, p. 117-132) qui, dans la langue arabe vernaculaire, exprime une marque de respect. Par elle s’entend la considération de l’auditoire par celui qui l’emploie et manifeste une attention à ceux qui l’écoute. Je la traduis par « sauf le respect à celui qui écoute », proche de « avec le respect que je vous dois » en français. Le propos vise à atténuer l’information qui accompagne la formule. Dans le cas que j’exposais, elle était suivie de celle de rech el-ma signifiant littéralement arroser l’eau par une association paradoxale de l’arrosage sur l’eau. Elle est difficilement traduisible en français sinon par une transposition littérale qui donne « arrose l’eau ». Ce qui est impensable : comment peut-on arroser l’eau alors que l’eau sert justement à arroser ? « Rech el-ma », est aussi une expression associée au milieu rural, et transporté par des petits paysans venus du Maghreb dès les années 1960 en France. Elle s’associe au statut d’adulte qui, de la sorte, parle des toilettes sans les nommer. Il use d’une métaphore qui équivaut à une désignation de w-c ou de toilettes en français Elle reste aujourd’hui encore, y compris auprès d’enfants et petits-enfants d’immigrés, difficile à traduire si l’on veut restituer le sens de cette formulation pudique qui signifiait aller aux toilettes. Ce n’est compréhensible que pour ceux qui accèdent au code de la pudeur que l’expression énonce et soutient : celui qui parle ainsi ne veut pas dire qu’il va aux toilettes pour reprendre l’expression française signifiant « aller faire ses besoins ». Une telle expression participe de la socialisation aux rapports au corps. Lors de mon enfance où je l’ai entendue maintes fois, je la comprenais comme une formulation pudique d’un besoin naturel. Dans mon souvenir, elle s’associe au statut d’adulte qui de la sorte ne prononce pas le mot « besoins » ou un terme équivalent.

Il est vrai qu’un tel effort de traduction de ma part auprès des collègues complique singulièrement l’échange. Il y a une transition, un passage, entre trois langues, de l’arabe au français puis au portugais du Brésil. L’exercice est particulièrement complexe, mais il a l’avantage de souligner les difficultés que génère la relation en continue. C’est en effet la familiarité avec mes collègues qui suscite une curiosité réciproque pour nos recherches respectives et nous incite à parler plus souvent de nos terrains d’enquête et à partager de telles anecdotes.

Malgré tout, j’ai eu beaucoup de mal à expliquer et à partager cette subtilité discursive dans la relation au corps. Perplexe, une des collègues a fini par me répondre « il [celui qui utilise l’expression hacha me, yesme’] n’a qu’à pas parler de ce qui gêne », propos évidemment rationnel qui fait l’impasse sur les perceptions interactives dans des situations de proximité. Cette délicatesse dans l’esprit de ceux qui utilisent l’expression se situe sur le registre verbal. Je la rapproche d’une autre forme de pudeur, non pas par les mots mais sur le registre sonore au Japon. Les musiques et autres bruitages de cascade se voulant harmonieux, présents dans beaucoup de w-c japonais, témoignent d’un souci de dissimuler, ou de masquer, les bruits du corps constituant une autre forme d’attention et de souci de ne pas exposer à l’écoute de l’environnement les sonorités des intestins. Il me semble que les premiers temps je notais la complexité pudique des toilettes au Japon qui, par les sons, me rappelaient rech el-ma en version technologique sophistiquée. Mais, par la suite, j’ai plus songé aux implicites que j’avais incorporés. Il y a un passage d’un sens codé à un autre sens codé, de rech el-ma, soutenant des échanges propres au monde migrant à la désignation d’un lieu, les toilettes, pour participer aux échanges avec l’ensemble de la société française. Ce passage constitue de fait, c’est-à-dire non formalisé en tant que tel, un apprentissage silencieux de l’accès aux formules de protection, celles qui évitent l’exposition à ce qui est socialement et culturellement associé à l’impudique.

Conclusion

L’enquête, telle qu’elle est présentée, ici s’inscrit dans des recherches consacrées d’abord aux migrations internationales avec un questionnement au croisement de la sociologie de la famille et de la ville en France et en Algérie, avant de traiter des dynamiques urbaines, de l’action publique dédiée aux espaces urbains, ou à la relation au travail pour certaines, avec des terrains multi situés et participant à des dispositifs de coopération internationale. Avant même de concevoir l’enquête, déterminer des questions de recherche et des orientations théoriques constituent des choix qui positionnent dans le champ académique. À la lecture des contextes, colonial et de guerre, évoqués dans cet article, il serait sans doute excessif de présenter le moment d’affirmer le choix comme une contrainte.

Pourtant, afficher la volonté de travailler sur un sujet supposé sensible comme l’immigration n’est pas sans tension, et c’est rarement évoqué de la sorte. À titre d’illustration, ma volonté de mettre en interrogation les rapports de génération et de genre en situation migratoire mettant parfois en opposition culturelle primo migrants et enfants d’immigrés, s’est heurtée dans les années 1980 à la suspicion d’avoir retenu ce thème par facilité. Laquelle ne peut être qu’apparente, nécessitant au contraire une réflexion épistémologique bien plus renforcée pour apprécier les effets d’une familiarité nécessairement condamnée à devenir distanciée. Mais surtout, ceux qui m’adressaient la critique de travailler sur les migrations pour cause de trop de proximité ne songeaient nullement à s’appliquer cette exigence de distance qui leur aurait interdit de travailler sur la France, ou les Français, car trop « proches ». Pourtant, si l’empathie du supposé proche facilite l’accès à des lieux ou la connaissance au moins partielle du quotidien, elle attise aussi la curiosité pour les « petits détails » et la réflexivité permettant ensuite de distinguer les manières de vivre, et de concevoir une conceptualisation synthétisant les adaptations et le maintien des relations avec les deux pays. Les concepts d’habitus décalé, pour les tensions d’adaptation et le maintien du lien à distance, et de double contextualisation, qui inverse processuellement l’articulation de l’ici et de l’ailleurs résultent ainsi de cette proximité distanciée et prolongent celui d’émigration-immigration de Sayad. De tels effets ne bénéficient pas seulement à cette thématique et provoquent une attention aux détails censés être insignifiants, attention soutenue par un retour sur ma socialisation primaire comme on l’a vu avec les expressions attachées au respect ou à la pudeur.

Plus largement, les contraintes diffèrent sensiblement d’une période à l’autre. La domination coloniale, la guerre d’indépendance n’engendrent pas les mêmes risques que dans la conjoncture actuelle. L’intérêt de tenter de les approcher au mieux n’est pas de transformer la chercheuse ou le chercheur en parangon. À contrario, il importe d’en dévoiler les tâtonnements, les doutes, les problèmes … qui, montrant les fragilités n’en rendent que plus appréciables les efforts et confortent la crédibilité de la démarche scientifique. Mais, on l’a vu, les contraintes ou les conditionnements ne sont pas seulement institutionnels, ou objectivables par la seule visibilité, prenant forme d’instructions, de disciplines affichées ou d’organisations avec leurs règlements. La socialisation du chercheur pèse également, voire contribue à orienter les investigations dans certains cas.

Au-delà du cadrage par la déclinaison théorique et méthodologique qui situe la recherche, la matrice indique ce qui la structure fondamentalement au fil des étapes sociologiquement significatives, des expériences marquantes. Elles se vérifient bien sûr et logiquement dans des recherches participant à l’internationalisation contemporaine. En pareille circonstance, la langue est naturellement un obstacle, mais aussi une source de retours sur soi accompagnant des modifications de procédés pour les entretiens ou pour l’observation. La déstabilisation du regard générée par l’internationalisation qui en ressort rejaillit nécessairement sur la vigilance épistémologique dans mes recherches françaises.

Il faut enfin rappeler que si l’enquête ponctue et structure un raisonnement, elle est aussi le fruit d’un apprentissage. Pour ce qui concerne les ressources que j’ai puisées dans les travaux consacrés à l’Algérie, il est plus juste de parler de mon appropriation, notamment de Germaine Tillion, Frantz Fanon et Pierre Bourdieu.

Bourdieu, P. (1977). Algérie 60 : Structures économiques et structures temporelles. Éditions de Minuit.

Bourdieu, P. (1980). Le sens pratique. Éditions du Seuil.

Bourdieu, P. (2008). Esquisses algériennes (T. Yacine, éd.). Éditions du Seuil.

Bourdieu, P. (2021). Travail et travailleurs en Algérie (A. Pérez, Éd. Dir ; T. Yacine, Resp. scient.). Raisons d’agir.

Céfaï, D. (Éd.). (2003). L’enquête de terrain. La Découverte.

Cherki, A. (2000). Frantz Fanon, portrait. Éditions du Seuil.

Fanon, F. (1952). Peau noire, masques blancs. Éditions du Seuil.

Fanon, F. (1972). Sociologie d’une révolution. François Maspero.

Grafmeyer, Y., & Joseph, I. (éds.). (1984). L’école de Chicago : Naissance de l’écologie urbaine. Aubier.

Haddab, M. (2025) « Place de l’expérience algérienne de Pierre Bourdieu, dans la formation de concepts fondamentaux de sa théorie socio-anthropologique », Insaniyat, 110, 17-32.

Hammouche, A. (1992). Communauté et systèmes d’alliance : Le mariage des immigrés algériens à Saint-Étienne de 1960 à 1982 [Thèse de doctorat, Université Lumière Lyon 2].

Hammouche, A. (2003). Voyages intérieurs. Dans Les interférences culturelles entre les deux rives de la Méditerranée (p. 119-140). CCLYMA ; Zeidan.

Hammouche, A. (2007). Les recompositions culturelles : Sociologie des dynamiques sociales en situation migratoire. Presses Universitaires de Strasbourg.

Hammouche, A. (2016). Penser les dominations dans le contexte colonial : Fanon, Bourdieu, Saïd. Raison présente, (199), 87-98. https://doi.org/10.3917/rpre.199.0087

Hammouche, A. (2024). Penser la dynamique des situations migratoires par une double contextualisation. Afkar wa Affak, 12(1), 67-103.

Ibn Khaldûn. (2012). Le livre des exemples : Tome II. Histoire des Arabes et des Berbères du Maghreb. La Pléiade.

Pouillon, F., & Vatin, J.-C. (éds.). (2011). Après l’orientalisme : L’Orient créé par l’Orient. IISMM ; Karthala.

Saïd, E. W. (1980). L’orientalisme : L’Orient créé par l’Occident (C. Malamoud, Trad.). Éditions du Seuil.

Sayad, A. (1979). Les enfants illégitimes. Actes de la recherche en sciences sociales, 25, 61-81 (1ère partie) ; 26-27, 117-132 (2ème partie).

Sayad, A. (2006). L’immigration ou les paradoxes de l’altérité : 1. L’illusion du provisoire, 2. Les enfants illégitimes. Raisons d’agir.

Weber M. (1971), Économie et société, Paris, Plon.

Weber, F. (2015). Brève histoire de l’anthropologie. Flammarion.

Weber, M. (1971). Économie et société (J. Chavy & É. de Dampierre, Trad.). Plon.

[1] Au sein d’établissements accueillant des jeunes catalogués délinquant ou cas sociaux et, pendant six ans, dans la rue, au titre de la prévention spécialisée dans l’agglomération lyonnaise.

[2] Merci à Belkacem Benzenine qui me rappelle l’ambition que Germaine Tillion attribuait à ces équipements : « Pour moi, les Centres sociaux en Algérie devaient être un escalier bien large pour que toutes les générations puissent y monter ensemble… De toutes les choses que j’ai faites dans ma vie, ce qui me tient le plus à cœur, c’est d’avoir créé les Centres sociaux en Algérie ». Message pour l’inauguration de la Maison de quartier Germaine Tillion, à Valvert, au Puy-en-Velay, le 4 octobre 2003).

[3] Lire à ce propos l’article de Mutapha Haddab (2025).

[4] Conversion et travaux abondamment documentes par des collègues algériennes et algériens, telle que Tassadit Yacine, Pierre Bourdieu en Algérie (1956-1961). Témoignages, Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, coll. « Sociétés et politique en Méditerranée », 2022 ou Lahouari Addi, Yacine, Tassadit, Sociologie et anthropologie chez Pierre Bourdieu.

[5] Alain Darbel, également appelé en Algérie, Jean Claude Rivet et Claude Seibel.

[6] ibid., 13.

[7] Voir pour des entretiens en prison Cayla Ludine, Femmes transgenres et privation de liberté : une approche comparative France-Colombie. Thèse de sociologie sous la direction d’Abdelhafid Hammouche, soutenue le 27 octobre 2023 à l’Université de Lille.

[8] Voir « L’histoire a fait Bourdieu et Bourdieu a fait l’histoire. Le service militaire : initiation à la sociologie ou transformation ontologique », Tassadit Yacine entretien avec Abdelhafid Hammouche, in Pierre Bourdieu and History : Influences, Inspirations, Interactions, University of Chicago Press, International Studies in Sociology and Social Anthropology, Éditions Brill, à paraître.

[9] Dans Le Sens pratique, Bourdieu précise l’intérêt d’une telle approche : « Pour échapper au relativisme sans tomber dans le réalisme, on peut donc poser que les constantes du champ des partenaires à la fois utilisables en fait, parce que spatialement proches, et utiles, parce que socialement influents, font que chaque groupe d’agents tend à maintenir à l’existence par un travail continu d’entretien un réseau privilégié de relations pratiques qui comprend non seulement l’ensemble des relations généalogiques maintenues en état de marche, appelées ici parenté pratique, mais aussi l’ensemble des relations non généalogiques qui peuvent être mobilisées pour les besoins ordinaires de l’existence appelées ici relations pratiques. La négociation et la célébration du mariage fournissent une bonne occasion d’observer tout ce qui sépare, dans la pratique, la parenté officielle, une et immuable, définie une fois pour toutes par les normes protocolaires et la généalogie, et la parenté pratique, dont les frontières et les définitions sont aussi nombreuses et variées que les utilisateurs et les occasions de l’utiliser. C’est la parenté pratique qui fait les mariages ; c’est la parenté officielle qui les célèbre », (1972, p. 89).

[10] « Nous appelons « communalisation » une relation sociale lorsque, et tant que, la disposition de l’activité sociale se fonde – dans le cas particulier, en moyenne, ou dans le type pur – sur le sentiment subjectif (traditionnel ou affectif) des participants d’appartenir à une même communauté.
Nous appelons « sociation » une relation sociale lorsque, et tant que, la disposition de l’activité sociale se fonde sur un compromis d’intérêts motivé rationnellement (en valeur ou en finalité) ou sur une coordination d’intérêts motivée de la même manière... ».

[11] La première, celle de la communauté-mosaïque, est celle d’un ancrage symbolique dans la communauté d’origine et un investissement fonctionnel dans la société d’accueil, la seconde est celle d’une communauté-intermédiaire avec une différenciation culturelle entre génération plus affirmée instaurant une interculturalité domestique.

[12] Faute de place, d’autres aspects méthodologiques très instructifs comme ceux liées à l’absence de statistiques officielles dans certains villages qui m’ont fait découvrir dans l’Est algérien un autre mode de comptage que les villageois utilisaient pour organiser des solidarités entre familles, ou les processus de mise en commun dans le cadre du projet PHC Tassili Représentations du travail, mobilités et politique de l’emploi : Approche comparative France (Lille)-Algérie (Oran), 2013-2016 que j’ai coordonné avec le regretté Brahim Salhi et toute une équipe comprenant plusieurs doctorants ne peuvent pas être traités ici.

[13] J’ai pensé à ce statut facilitateur lors de la courte enquête que j’ai réalisée en 1999 à Beyrouth. Perçu en chercheur « proche » du Liban, j’ai bénéficié d’un accueil chaleureux qui m’a permis d’interroger plus aisément les dynamiques des relations de genre et de génération. Évidemment, pour être plus complet, il conviendrait d’évoquer les relations pratiques et symboliques entre les Maghrébins et leurs rapports à la langue arabe, mais aussi à la langue française, et les habitants du Proche-Orient avec leurs usages de la langue arabe et la langue anglaise pour apprécier une cartographie de ce qui s’apparente à une hiérarchie symbolique de l’arabité telle qu’elle est ressentie lors de telles rencontres. Voir Abdelhafid Hammouche, « Voyages intérieurs », in Actes du Colloque Les interférences culturelles entre les deux rives de la Méditerranée, CCLYMA, Beyrouth, Zeidan, 2003, p. 119-140.

[14] Il n’est évidemment guère possible de restituer la richesse des déstabilisations heuristiques que provoque l’ouverture de mes recherches sur deux pays aussi différents que le Brésil et le Japon. Le premier est connu pour son immensité, son histoire coloniale, ses problèmes de violence alors que le second est réputé pour sa concentration démographique et sa vie sociale ordonnée. Je me contente seulement de souligner la décentration relativement à l’espace méditerranéen que cela a engendré dans ma sociologie. Je déborde en quelque sorte mon ancrage dans les deux rives de la Méditerranée lourdement marquées par de douloureux épisodes historiques et par des rapports d’altérité frappés d’une ambivalence qui se renouvelle et se modifie dans le même temps. Mais ce n’est pas un paradoxe que de dire qu’un tel élargissement oblige à une réflexivité qui soutient un attachement affectif et intellectuel enrichi par cette distanciation. Les rapports au corps, à la violence et à la douceur, à la séduction ou à l’autorité, à l’expression de la gourmandise ou à celle de l’élégance, et bien d’autres aspects de la vie, s’apparentent par cette dynamique à des étrangetés qui ne se cantonnent pas seulement à l’ailleurs qu’incarnent pour moi le Japon et le Brésil. Ce sont autant de questionnements qui déstructurent mes familiarités en France et en Algérie, m’incitant à de stimulantes interrogations sur les institutions « d’ici » pour les restaurer en tant que constructions sociales.

[15] Ce dispositif a impliqué des chercheurs français, brésiliens, japonais et s’inscrivait dans une sociologie de la ville pour questionner l’urbanité et la gouvernance des espaces urbains. Il s’agissait de questionner l’appropriation de la ville au-delà des seuls quartiers dits sensibles dans les espaces proches des centres-villes. L’objectif, en effet, était d’éclairer les manières de vivre la ville et les systèmes d’action pour la gouverner en déployant une approche comparative avec une enquête qui permette d’analyser les processus de gentrification dans les espaces emblématiques de villes comme Lille, Fortaleza et Yokohama. L’objectif était aussi de rendre raison de l’ambivalence inhérente à une partie des espaces urbains en essayant de comprendre les attraits ou les répulsions, les valorisations ou les craintes attachés aux places appropriées par les « jeunes » notamment en questionnant la structuration des relations intergénérationnelles.

[16] Plusieurs publications et manifestations scientifiques ont ponctué la dynamique que cela a générée : Le Japon, pays d’immigration ? Hommes & Migrations, n° 1302, avril-mai-juin 2013, (numéro que j’ai coordonné avec Hélène Le Bail et Chikako Mori) ; « Politiques culturelles et recomposition des espaces urbains : un projet d’approche comparative Lille (France) - Fortaleza (Brésil) - Tokyo (Japon) », Table ronde « Pensando sobre os Estudos Japoneses no Ceara », organisée dans le cadre de la II Encontro Brasil-Japao da UECE et de la 7ème Semaine des Humanités, UFC/UECE (Université Fédérale du Ceara et Université d’Etat du Ceara, Fortaleza (Brésil)), 6 mai 2010 ; séminaire Villes et cultures « La gentrification à Kotobuchi », que j’ai coorganisé avec Shintaro Namioka et que j’ai animé, Université Meiji Gakuin, Yokohama, Japon, 24 avril 2012 ; Villes et Cultures. Approche comparative internationale à partir des exemples de Lille (France), Fortaleza (Brésil), Yokohama (Japon), CLERSE-USTL-CNRS (UMR 8019), Journée d’études à Lille, 14 février 2011.

[17] Cette expression est écrite différemment et déjà rapportée dans un article consacré aux immigrés, voir Abdelmalek Sayad, « Les enfants illégitimes ».

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HAMMOUCHE, A. (2026). Aux fondements des sciences sociales, l’enquête et ses contraintes. إنسانيات - المجلة الجزائرية في الأنثروبولوجيا و العلوم الاجتماعية, 30(111), 133–156. https://insaniyat.crasc.dz/ar/article/aux-fondements-des-sciences-sociales-lenquete-et-ses-contraintes