Didier GUIGNARD, 2025. Une ferme en Algérie. L’enracinement paradoxal 1871-1999. Paris, CNRS, 662 p.

Belkacem BENZENINE (Auteur)
180 – 184
Extensions urbaines et défis environnementaux
N° 108 — Vol. 29 — 30/09/2025

Il faut dire qu’en parcourant l’histoire d’Une ferme en Algérie de 1871-1999, Didier Guignard n’a pas fait le choix de la facilité. Et pourtant, ce travail, captivant et dense, est accompli avec rigueur et audace. L’intention de l’auteur, comme il le dit lui-même, est de « montrer la force d’une histoire locale, incarnée, significative »
(p. 18). C’est ce qu’il accomplit, à partir d’une recherche minutieuse de l’histoire d’une ferme coloniale dans les Issers (actuellement dans la wilaya de Boumerdes). Cette ferme coloniale, nationalisée après l’indépendance de l’Algérie, est révélatrice d’une socio-anthropologie de l’Algérie, durant plus d’un siècle. Dans ce travail volumineux (662 pages), issu de son mémoire de HDR, l’auteur ne se contente pas de présenter la transformation de la ferme et le changement des propriétaires, il met en exergue les différents aspects des rapports familiaux, des liens entre propriétaires et ouvriers, de l’attachement à la terre, des stratégies d’acquisition foncière, ainsi que la résistance de la population face aux changements imposés par l’administration, la guerre, l’indépendance, etc.

L’approche interdisciplinaire de l’auteur, combinant l’histoire
et la géographie rurale, met en lumière différents aspects (sociaux, politiques, économiques, et culturels), relatifs à la (dé)possession foncière. Ce travail est richement illustré par des cartes et des plans bien réalisés, des photos soigneusement choisies. Sans doute, la force de ce travail tient à une documentation solide : archives privées (des familles algériennes et françaises, de la Banque d’Algérie et de Tunisie, du Crédit foncier d’Algérie et de Tunisie), archives françaises (ANOM et SHD), archives algériennes, dont l’accès n’est pas toujours possible, en particulier, si c’est un étranger, etc. Ce travail est également rehaussé par les dizaines d’entretiens, avec des Algériens et des Français. Cette conséquente collecte d’informations sur la ferme a permis à l’auteur de combler des vides historiographiques et de contribuer au recoupement méticuleux des sources. Car « [R]edonner vie aux invisibles de la ferme suppose également de croiser les indices écrits, les images, les témoignages et les observations de terrain, de privilégier une histoire incarnée sur la longue durée, de façon à en saisir toute la complexité ») (p. 85). 

Dans une introduction structurée et solidement documentée, l’auteur attire l’attention des lecteurs sur la force de histoire locale, dans la compréhension des changement profonds, parfois lents
et imperceptibles, qui marquent des générations d’agriculteurs
et ouvriers, pendant un siècle. Si l’objet de cette recherche est axé sur une ferme coloniale, il est également question de la dépossession coloniale des terres, qui a atteint 2,5 millions d’hectares, dans les mains de 26 000 propriétaires européens.

La longue introduction de l’auteur se présente comme une leçon d’histoire, montrant que « suivre les transformations d’une ferme dans l’Algérie coloniale puis indépendante, en se focalisant sur des familles ouvrières qui s’y accrochent durablement, c’est se retrouver ballotté entre plusieurs courants historiographiques, développés à des moments ou en des lieux différents » (p.77).

Ce faisant, l’auteur ouvre un débat sérieux (et continu) sur les historiographies ruralistes. Au cœur de ce débat, se trouve l’appropriation foncière, dont l’histoire ne peut se faire sans l’apport des anthropologues, des géographes et des architectes. Depuis, l’Enquête (magistrale) sur le niveau de vie des populations rurales constantinoises de la conquête à 1919, d’André Nouschi, menée dans les années 1950 et inspirée de l’œuvre de March Bloch, de nombreux travaux d’Algériens et de Français, notamment, ont traité de la question du monde rural et de ses mutations. En ce qui concerne, Didier Guignard, le choix consiste à retracer l’histoire d’une ferme, avec la méthode de l’historien et à partir d’une approche anthropologique et géographique. Cette histoire est celle d’une colonisation et décolonisation et donc des familles algériennes et françaises ; d’une possession
et dépossession des terres, qui suivent le court d’une histoire marquée par la guerre et, après l’indépendance, par des transformations majeures, suite aux choix politiques
et économiques de l’État algérien.

L’histoire de la ferme commence avec un moment important de l’histoire de l’Algérien, celle de la révolte de 1871, et tout ce qu’elle représente comme mode de répression massive (condamnations à mort, déportations) et dépossessions des terres… L’appropriation coloniale des terres au profit de particuliers ou de sociétés a commencé, à vrai dire dès l’an I de l’occupation de l’Algérie, avec une diversité d’activités agro-pastorales. Les Issers, sont touchés par la répression et la confiscation des terres, fertiles et bien situées (pas loin d’Alger).

La ferme Bruat, dont la construction résume l’histoire des milliers de familles européennes, profitant généreusement des terres, suite « la francisation juridique de la propriété », aurait pu être aussi celle d’Altairac dans la région de Maison-Carré ou de Deloupy, à Saint-Denis-du-Sig, peu importe. Ce qui compte dans le choix de Guignard c’est de montrer en quoi le transfert des biens fonciers est provocateur de changements profonds dans les rapports de familles, entre notabilité et pouvoir, l’accès à certaines fonctions, les luttes de clans, les concurrences, la violence coloniale, les rapports patrons (européens)/ ouvriers (algériens), les transactions, les innovations œnologiques et, également, la nature des productions agricoles…

L’histoire de la ferme est aussi celle de la puissance des propriétaires fonciers (disponibilité de la main d’œuvre, stabilité du marché et prix de vente favorables, etc.).

Avec la montée du nationalisme algérien, ces propriétaires sont associés à la consécration des inégalités et de la domination coloniale. Pour l’auteur, c’est une autre histoire, encore plus complexe qu’il convient d’analyser en mettant en exergue son impact sur le mode rural et en particulier sur la ferme étudiée « prise au piège de la guerre » (243 et suiv.). Si les ressources sur cette période sont abondantes, l’auteur rappelle encore une fois la rareté des travaux portant sur le monde rural en cette période de guerre, durant laquelle les fermes sont fortement touchées : « Dans le ressort des gendarmeries d’Isserville et de Bordj Ménaïel, au moins 168 attentats imputés au FLN-ALN, frappent les exploitations européennes, en seulement sept ans (1955-1961). » (p. 353). Sont ciblés par ces attaques, « les symboles de la dépossession coloniale » : les patrons des fermes. La formation, en 1955, du Groupe mobile de police rurale (GMPR), destiné à protéger les exploitations agricoles, et dans certains cas à les transformer en camps militaires, comme la ferme Chartier, dont la gérante a été assassinée, en est un exemple.

Après la libération de l’Algérie, il est temps de libérer les fermes de leurs propriétaires « colons ». Ainsi donc, 2,3 millions d’hectares sont à distribuer par le Bureau national des biens vacants (BNBC), qui va devenir quelques mois après le Bureau national d’animation du secteur socialiste (BNASS), dirigé en 1963 par Mohammed Harbi. Curieusement, le chapitre abordant ces changements revient quelques pages après aux deux dernières années avant l’indépendance, en abordant les tensions dans la région à cause des attentats de l’Organisation de l’armée secrète (OAS). Les deux dernières années ont conduit à un changement radical : regroupements forcés de la population rurale, accès presque impossible aux terrains agricoles pour les Européens, baisse de productions agricoles, etc.

Après le cessez-le-feu, du 19 mars 1962, la violence a perduré, provoquant le départ massif des Européens. Dans la région de Bordj Menaïel, le discours du FLN à l’égard des propriétaires européens est rassurant. Cependant, la réalité était, elle, plus complexe. In fine, les propriétaires européens quittent l’Algérie
et les fermes qu’ils occupaient, devenus « biens vacants », sont (re)distribués aux Algériens, dans le cadre de la nationalisation des terres.

De l’autogestion de Ahmed Ben Bella à la révolution agraire de Houari Boumediène, Guignard revient sur la région des Issers
et ses transformations socio-démographiques, tout en soulignant l’impact qu’elles ont eu sur le secteur de l’agriculture. Les terres occupées par les Européens, ne sont pas les seules concernées par la redistribution, mais aussi celles appartenant aux caïds, aghas et bachaghas, et les personnes qui collaboraient avec la France. Ainsi, interviennent représailles politiques et règlements de comptes. Les fermes sont convoitées, mais la gestion et la réussite du secteur agricole nécessitent une approche de gestion moderne, qui consiste notamment dans la formation des ingénieurs, des techniciens et des ouvriers agricoles. Malgré les efforts déployés par l’État algérien, les liens de la population avec l’agriculture restent distendus.

L’urbanisation, la scolarisation, l’industrialisation, sont autant d’éléments qui ont amené les Algériens à se désintéresser progressivement du travail de la terre. Les fermes ne sont plus source d’attachement, bien qu’elles aient été transformées, dans certains cas, en habitations de fortune. De plus, les villages socialistes ont transformé le paysage agricole traditionnel en Algérie.

Guignard continue son enquête jusqu’à la « décennie noire », qui a fortement touché la région de Boumerdes. Le secteur de l’agriculture est sinistrement touché, à cause de l’insécurité et par conséquence de la difficulté de cultiver les terres. Une fois la paix installée, des problèmes graves émergent. Ce que certains appellent la mafia des terres, s’explique par la spéculation, la concurrence déloyale, l’occupation illégale des terres. Les fermes pilotes ne sont plus celles que les autorités en voulu en faire. Le patrimoine des fermes a perdu de sa valeur symbolique, renvoyant jadis à une activité agricole dense, dynamique et diversifiée.

Que retenir de ce travail conséquent de Didier Guignard ? Il ne s’agit pas moins d’une réflexion originale sur la propriété foncière durant plus d’un siècle et de ses transformations dans des contextes difficiles, liés à la Guerre de libération et à la construction de l’État national indépendant. Le rapport (des Algériens et des Européens) à la ferme s’est transformé en permanence, révélant ainsi de nouvelles situations d’appropriation et de déracinement, selon les différentes conjonctures. Avec ce travail, Guignard met en évidence avec brio, en quoi l’histoire de la ferme, est à la fois, une histoire des Algériens et des Européens d’Algérie et des réalités imbriquées et conflictuelles.

Nous déplorons toutefois que la transition d’un chapitre à un autre soit parfois abrupte. De plus, l’évocation de la protection des fermes isolées par les Unités territoriales, nous semble minimaliste (p. 410). Bien entendu, ces deux observations n’obèrent en rien les mérites de cet ouvrage qui ouvre, sans conteste, de nouvelles perspectives de recherche sur l’histoire rurale de l’Algérie, en exploitant des données et des ressources inédites et apportant des propositions méthodologiques originales, contribuant ainsi à la fertilité d’un champ de recherche longtemps sous-exploité.

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BENZENINE, B. (2025). Didier GUIGNARD, 2025. Une ferme en Algérie. L’enracinement paradoxal 1871-1999. Paris, CNRS, 662 p.. إنسانيات - المجلة الجزائرية في الأنثروبولوجيا و العلوم الاجتماعية, 29(108), 180–184. https://insaniyat.crasc.dz/ar/article/didier-guignard-2025-une-ferme-en-algerie-lenracinement-paradoxal-1871-1999-paris-cnrs-662-p