Nedjib SIDI MOUSSA, (2026). Le spectre de la colonisation, Paris, éditions L’échappée, 405 p.

Mansour KEDIDIR (Auteur)
Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle, 31 000, Oran, Algérie. °N°ORCID : 0000-0002-6966-2374
160 – 163
L'Algérie au prisme de la décolonialité
N° 112 — Vol. 30 — 30/06/2026

L’ouvrage : « Le spectre de la colonisation » regroupe une vingtaine de contributions départagées entre des articles et des recensions publiés dans plusieurs revues. La lecture de ce livre fait ressortir des perceptions différenciées de la gauche française dans son rapport direct ou indirect avec la colonisation et ses effets dans la société française. Bien que certains articles abordent la question de l’engagement de certains acteurs de la gauche française, paraissant appartenir à l’aile la plus radicale, dans la lutte des opprimés contre la colonisation, d’autres, nous invitent à faire preuve d’imagination pour y trouver le fil conducteur amenant l’auteur à les regrouper dans un même ouvrage. Cependant, au-delà de cette remarque que nous éclaircissons par la suite, il importe de souligner l’importance de ce travail dans les études sur la gauche française et la colonisation. À ce titre, nous relevons trois idées-forces que nous exposons dans les articulations suivantes : une décolonialité mal assumée ; une mauvaise conscience ; les relents de la colonialité. Pour conclure, nous soulignerons les qualités intrinsèques du livre et pourquoi sa lecture et son analyse en font une référence incontournable dans les études de la  décolonialité.

Au départ, dans l’avant-propos du livre, son auteur situe le débat dans un contexte actuel ou des prises de position politique sur le racisme, l’émigration et le conflit israélo-palestinien découlent des crises multidimensionnelles dans une société traversée en profondeur par les forces du capital. Et tel qu’il ressort de certains textes, la décolonialité paraît, à bien des égards, mal assumée. Ainsi dans Qu’est l’impérialisme est « Re » devenu ? Nedjib Sidi Moussa opère une rétrospective sur la théorie de l’impérialisme à partir des écrits de Marx et de Lénine tout en proposant de la compléter par des travaux de Christopher Bayly et de Saskia Sassen qui, à propos des conquêtes de l’Afrique, mentionnent des aspects liés aux politiques internes des gouvernements européens et aux postures des acteurs politiques et économiques aux prises d’intérêts de concurrents locaux. Loin d’ouvrir le débat sur la décolonialité, ce texte nous semble encadrer  la question du colonialisme dans la logique du développement du Capital en quête d’autres espaces de production et de marché. Cette interprétation aurait pu servir de fil conducteur à une ébauche de pensée de la décolonialité. Cependant, les cinq textes qui suivront – de Par-delà l’anticolonialisme de Guy Debors, jusqu’à De la haine, des Juifs et des Algériens en France, nous semble brouiller la perspective et en rendre la compréhension difficile. Quoique l’article sur l’anticolonialisme nous plonge dans le débat des Situationnistes à partir des positions de Guy Debors, puis Ouldamer sur le colonialisme, le combat des Algériens en France et le Tiers-monde, comble le vide sur l’intérêt d’une certaine gauche en France sur la colonisation. Hormis le texte sur Le Tiers-monde domestique où l’auteur aborde la décolonialité en Amérique latine, dans quelques aspects, mais sans profondeur, les articles sur le Capitalisme d’avant et l’islamophobie semblent difficilement faire admettre que le spectre du colonialisme continue de peser directement sur l’opinion en France. L’auteur n’y voit que l’arrière-plan d’une mémoire traumatisée qui attise chaque fois que nécessaire l’histoire mouvementée entre l’Algérie et la France.

Au sujet de la conscience déchirée, trois noms balisent ce champ et nous invitent à visiter les œuvres de trois penseurs et pas les moindres : Joseph Gabel, Frantz Fanon et Maxime Rodinson. Explorant l’œuvre du premier, parue en 1962, la fausse conscience, le politologue Nedjib Sidi Moussa montre comment un penseur, investissant la pensée marxiste dans les milieux académiques français, semble ignorer, voire minorer la question algérienne, contrairement à d’autres avec qui il partage la même vision du monde. Bien que l’ouvrage aborde des questions telles que le racisme, l’antisémitisme, le sionisme et le Tiers monde, il nous parait, néanmoins, hésiter à montrer le déchirement qui affecte une certaine conscience européenne à l’égard des grands enjeux comme le colonialisme qui semble, en nous référant au titre du livre, hanter les esprits. C’est peut être, croyons nous, qu’à force d’observer la réalité à travers le prisme d’une pensée marxiste qu’il a lui-même collé les morceaux, n’a-t-il pas été obligé d’analyser de verser dans un certain ethnocentrisme. Par rapport à cette œuvre, la seconde, produite de la praxis du combat libérateur revient à Frantz Fanon à travers la recension du livre d’Adam Shatz : Frantz Fanon. Une vie en révolutions, paru en 2024. Le compte-rendu de cet ouvrage plonge le lecteur dans la pensée fanonienne à travers ces principaux écrits notamment : Peaux noirs, Masques blancs, l’An V de la Révolution algérienne, les damnés de la terre et deux recueils édités à titre posthume pour la Révolution africaine et sur l’aliénation et la liberté. L’intérêt de cette recension réside dans le fait qu’elle soulève les questionnements dans la pensée de Fanon, souvent ignorée, à dessein, comme si les observations sur la nature profonde du colonialisme dérangeaient encore la bonne conscience occidentale. Le dernier penseur qui semble focaliser l’attention de l’auteur est le philosophe Maxime Rodinson. L’on comprend le pourquoi de cet attrait eu égard à la personne du philosophe, qui a été militant, observateur du monde arabo-musulman, et penseur prolifique, intervenant dans plusieurs espaces pour exprimer son avis sur des questions de l’heure. La force de toute pensée réside dans l’ébranlement des consciences. Et c’est cette dimension  qu’on retrouve dans la plupart des écrits de Rodinson. Dans cette production philosophe et politique, l’essentiel a porté sur l’islam, la question palestinienne et les Juifs. Intervenant sur ces questions dans les moments forts des guerres israélo-palaisiennes et les bouleversements qui secouaient le Moyen-Orient, Rodinson, tel qu’il se révèle dans l’article, n’a cessé de revendiquer ce statut de marginal de génie. 

Concernant le dernier axe, on est amené à se demander pourquoi les sujets se rapportant aux Arabes, à l’islamisme, à l’islamophobie, l’antisémitisme et les Juifs, reviennent dans la plupart des articles de l’ouvrage. Bien que ces questions continuent de tarauder l’opinion française et européenne, peut-on les penser comme des retombées des conquêtes, - hypothèse confortant le titre du spectre du colonialisme- ou comme découlant de la domination  du Capital usant de tous les faux-fuyants pour cacher l’exploitation  des peuples, puisque la guerre obéit, par ailleurs à une recherche de profit ?

Dans les relents de la colonialité, l’auteur revient sur l’islamophobie, ainsi que sur le regain d’un certain racisme caché comme si des formations politiques françaises avaient trouvé de quoi animer leurs discours pendant la période électorale. À ce recours à l’expédient, l’espace médiatique est souvent saturé par la haine, l’antisémitisme, le sionisme et la figure du Juif, mais tous ces éléments semblent être provoqués par l’islamophobie et la présence de l’Arabe. Là où on ne pouvait pas totalement suivre l’auteur, c’est lorsqu’il adosse toutes ces dérives au spectre du colonialisme, alors que d’autres facteurs et pas les moindres peuvent nous donner une compréhension de certains caractères de la politique française vis-à-vis de l’émigration et de son incapacité à assumer son passé colonial.

En conclusion, Nedjib Sidi Moussa nous livre un travail de bonne qualité, non seulement en raison de la clarté des idées et des analyses bien souvent soutenues par l’idéologie, mais également par l’approche de la problématique principale. De toute évidence, l’ouvrage nous apprend comment le colonialisme impacte la gauche française et comment celle-ci réagit et continue de réagir plus d’un demi-siècle après l’indépendance de l’Algérie. Nous soulignons, par ailleurs, que cet ensemble de textes, outre la richesse de ses référents biographiques, ouvre des perspectives de recherche dans le domaine de la décolonialité, qui n’a pas encore suscité un grand intérêt dans le champ académique français et algérien en comparaison avec les contributions de l’école latino-américaine dans ce domaine d’étude. 

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KEDIDIR, M. (2026). Nedjib SIDI MOUSSA, (2026). Le spectre de la colonisation, Paris, éditions L’échappée, 405 p.. Insaniyat - Algerian Journal of Anthropology and Social Sciences, 30(112), 160–163. https://insaniyat.crasc.dz/en/article/13