Alain MAHE, (2021). Les moments kabyles de l’anthropologie politique, République, droit et citoyenneté au village XIXe-XXIe siècle. Éditions Bouchène, Saint-Denis, 359 p.

Abdenour OULD FELLA (Auteur)
181 – 185
La recherche en sciences sociales : approches par les contextes
N° 111 — Vol. 30 — 31/03/2026

Vingt ans après son imposant travail Histoire de la Grande Kabylie (2001), Alain Mahé, maitre de conférences à l’EHESS, renoue avec son terrain de prédilection en nous invitant à méditer sur Les moments kabyles de l’anthropologie politique pour examiner des questions fondamentales liées au droit, à la citoyenneté et à la république du 19ème au 21ème siècles. Ce retour à la Kabylie fait suite à un détour dans l’histoire du 16ème siècle pour exhumer un texte de philosophie politique d’Etienne de La Boétie, De la servitude volontaire (2015), qu’il traduit en français contemporain et dont il a présenté une édition polyglotte (avec des traductions en arabe algérien, en arabe classique et en kabyle). Cet ouvrage collectif a été récompensé par le prix Paul Ricœur en 2015.

Dans Les moments kabyles de l’anthropologie politique (2021), Alain Mahé réunit une compilation de l’ensemble de ses travaux sur l’Algérie et particulièrement sur la Kabylie qu’il a publiés de 1990 à 2010. L’ouvrage se compose de deux parties. La première, intitulée lectures, regroupe six textes dans lesquels Mahé présente, discute et critique plusieurs paradigmes de l’anthropologie classique, notamment la théorie segmentaire, dans Guerre et paix dans la théorie de la segmentarité. Une lecture d’Ernest Gellner, (p.119-137) ; une critique de la théorie de Bourdieu avec Revisiter l’anthropologie de la Kabylie de Pierre Bourdieu (p. 139-163) : sur la théorie des échanges de don : « Les échanges de don en Kabylie : de René Maunier à Pierre Bourdieu en passant par Marcel Mauss et Claude Lévi-Strauss » (p. 61-91) ; une présentation de l’œuvre de Jacques Berque : Statut et contrat. L’anthropologie juridique du Maghreb ; et, enfin, une réflexion sur le travail colossal d’Hanoteau et Letourneux (1873) qu’il avait rééditée en 2003 aux éditions Bouchène où il dirigeait depuis 1998 une collection Intérieur du Maghreb, avec une présentation intitulée Entre les mœurs et le droit, Les coutumes Kabyles selon Hanoteau et Letourneux (p. 23-60).

La seconde partie est consacrée à cinq enquêtes ethnographiques effectuées par l’auteur de 1990 à 2010. C’est dans le cadre d’un projet de recherche intitulé L’action collective à l’échelle locale au Maghreb (2006-2010que nous avons entamé ensemble des enquêtes collectives en Kabylie et engagé une longue collaboration dans divers projets de recherche. À partir des descriptions ethnographiques de plusieurs villages de Kabylie, l’anthropologue fait émerger des questions et des hypothèses sur les assemblées villageoises, appréhendées comme des espaces publics dynamiques, où s’élabore un corpus juridique de droit coutumier pour protéger la sacralité de la hurma du village qui a été peu affectée par les évolutions multidimensionnelles qu’a connu la tajmaat (p. 213) analysé dans Du rigorisme moral promu et sanctionné par les assemblées villageoises de Kabylie (p. 193-219). Ces arènes publiques où se transmet, se négocie et se renouvelle la culture politique délibérative et démocratique pour faire face aux épreuves des mutations sociales et politiques majeures engagées depuis, au moins, le mouvement du « Printemps berbère » de 1980 et du « Printemps noir » de 2001 sont analysées dans deux articles, Les assemblées villageoises dans la Kabylie contemporaine : traditionalisme par excès de modernité ou modernisme par excès de tradition (p. 221-258) et dans La révolte des anciens et des modernes ou De la tribu à la commune dans la Kabylie contemporaine (p. 259-289). Enfin, l’auteur engage une réflexion au sujet de la définition de la citoyenneté dans un village de Kabylie connecté à un monde globalisé où une bonne partie de sa population vit en exil, La citoyenneté au village. Résidents, immigrés et contribuables en Kabylie (p. 291-323).

Dans un texte écrit en 1995, mais resté inédit jusqu’en 2021, Alain Mahé revisite l’anthropologie de la Kabylie de Pierre Bourdieu (p. 139-163) pour montrer comment, et à quelles conditions, « a Kabylie s’est prêtée au projet de Bourdieu et a pu servir de point d’ancrage à la constitution de son appareil conceptuel et de sa théorie » (p. 139). Deux questions sont principalement examinées : les modalités de passage de l’autorité au pouvoir et la question du pouvoir communautaire. L’auteur souligne l’absence paradoxale de la question du politique dans les trois études d’ethnologie kabyle de Bourdieu (1972) qui s’ouvrent pourtant sur « une théorie des modes de domination » (p. 140).

Tout en reconnaissant la « contribution essentielle de l’œuvre de Bourdieu » pour avoir appliqué sur les sociétés maghrébines les mêmes méthodes et concepts forgés pour la compréhension des sociétés européennes, et de souligner la pertinence de ses études sur le sens de l’honneur, la parenté kabyle et de ses analyses sur les stratégies matrimoniales ; Mahé exprime quelques « réserves théoriques et factuelles » (p. 161) sur l’œuvre de Bourdieu que ses analyses ont laissé dans l’ombre. Au premier rang, il souligne l’absence de l’assemblée villageoise que Bourdieu envisage seulement comme « la simple projection de l’organisation lignagère, c’est-à-dire une situation sans aucune autonomie propre et dont la vocation serait exclusivement de cautionner et de sanctionner l’ordre lignager » (p. 156). Il nous semble que ce reproche aurait été plus actualisé si Mahé avait discuté et confronté sa vision de Bourdieu avec celles de quelques chercheurs algériens qui ont exploré, comme Lahouari Addi et Yacine Tassadit, le paradigme anthropologique kabyle de Bourdieu.

Dans un autre article De la révolte des anciens et des modernes (p. 259-289), Alain Mahé tente d’élucider le paradoxe entre la culture politique moderne du mouvement de contestation de 2001 et la référence explicite à la dimension tribale notamment de la part de la CADC, (Coordination, Archs, Daïras et Communes). L’auteur soutient que le mouvement social de 2001 en dépit d’une « suspicion d’archaïsme » (2021, p. 279), procédait fondamentalement d’une culture politique moderne tant du fait des revendications qu’il portait, que dans son mode d’organisation, ses modalités de fonctionnement et sa capacité à articuler une mobilisation d’ampleur régionale avec les assemblées villageoises à l’échelle locale.

Selon l’auteur, si la tribu subsiste comme nom et comme entité topographique où convergent divers réseaux (sociaux, économiques et matrimoniaux notamment) elle a disparu comme unité politique et guerrière depuis la colonisation française. C’est dire que, pour l’auteur, la mobilisation de 2001 n’a pas réinventé ou ressuscité la tribu qui était obsolète et inopérante. En revanche, c’est bien sur les assemblées villageoises que les contestataires du Printemps noir se sont appuyés et c’est bien à partir de leur légitimité de délégués de leurs villages et quartiers et de syndicats et associations (à Bejaia) que ces militants ont créé les diverses coordinations du « mouvement citoyen » de 2001 qui ont encadré et accompagné la contestation.

Ces assemblées villageoises, véritables arènes politiques où convergent les ressources politiques, les réseaux militants de différents horizons, ont pu perpétuer en dépit de la perte de certaines de leurs fonctions « passablement rognées » par l’ordre étatique colonial puis post-colonial. C’est dire que le cœur de cet ouvrage est consacré aux modes d’auto-organisation qui sont les véritables refuges de la citoyenneté où, surtout depuis le « Printemps berbère » de 1980, la culture et les savoir-faire politiques se sont renouvelés, adaptés et modernisées en accompagnant la dynamique contestataire et l’essor du mouvement associatif qui en est suivi. Cette capacité d’adaptabilité et de réactivité de ces assemblées témoigne de la vocation de ces assemblées à constituer « le foyer de légitimité de l’ordre politique et social » (p. 284) et des ressorts de la contestation populaire de 2001.

Cette thématique des mobilisations collectives est traitée en abordant les transformations de l’espace public dans un village de Kabylie au lendemain de l’indépendance de l’Algérie, notamment suite au « Printemps berbère » de 1980 qui a redynamisé les assemblées villageoises grâce à l’implication des jeunes militants (p. 299). L’auteur examine l’implication des villages dans la mobilisation citoyenne de 2001 et identifie des modalités « très hétérogènes » (p. 303) de la représentation des villages dans les coordinations du mouvement de contestation de 2001, caractérisée par une « absence de procédure formelle de délégation » (p. 304), sans aucun débat, (ni sur la forme, ni sur le contenu du mandat de délégué). Par ailleurs, la question de la définition de la citoyenneté dans le village, aussi bien pour les résidents que pour les immigrés, est au cœur de cette enquête ethnographique. L’auteur analyse aussi les rapports de coordination, de cohabitation ou de substitution du comité de village avec de nouvelles formes d’organisations associatives, culturelles et religieuses qui ont émergé à partir des années 1990. Enfin, il examine les modalités d’acquisition et de perte de la citoyenneté au village, soit par scission ou par atimie, discute du cas des familles d’origine maraboutique constituées comme un groupe à part et qui ne jouissent pas de la citoyenneté au village (p. 318) et décrit le processus en cours de leur intégration dans les travaux d’intérêt général et au régime commun des cotisations. L’auteur déduit de cette enquête ethnographique que « la citoyenneté apparait inséparable du statut de contribuable, mais aussi de celui de justiciable » (p. 320).

En somme, cette recherche ouvre un espace de débat sur la société algérienne et permet d’identifier des questions fondamentales pour les recherches anthropologiques en Algérie. Ce livre de Mahé restitue le regard d’un anthropologue, à la fois de l’extérieur et de proximité avec la société algérienne en plein mutations, constituant ainsi une référence incontournable pour les chercheurs en sciences sociales captivés ou intrigués par le dynamisme et les singularités de la société Kabyle et les fantasmes et stéréotypes qu’elle suscite.

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OULD FELLA, A. (2026). Alain MAHE, (2021). Les moments kabyles de l’anthropologie politique, République, droit et citoyenneté au village XIXe-XXIe siècle. Éditions Bouchène, Saint-Denis, 359 p.. Insaniyat - Algerian Journal of Anthropology and Social Sciences, 30(111), 181–185. https://insaniyat.crasc.dz/en/article/alain-mahe-2021-les-moments-kabyles-de-lanthropologie-politique-republique-droit-et-citoyennete-au-village-xixe-xxie-siecle-editions-bouchene-saint-denis-359-p