Hommage Pierre NORA (1931-2025)

Saddek BENKADA (Auteur)
11 – 16
Genre et espace public dans les villes algériennes
N° 109 — Vol. 29 — 01/01/2026

Pierre Nora est mort le 2 juin 2025 à l’âge de 93 ans. Historien, académicien, éditeur ; il était reconnu par ses pairs comme l’initiateur du concept de Mémoire historique.

Réputé pour ses travaux innovants et ses pertinentes réflexions sur le métier d’historien ; il fut aussi le maître à penser de toute une génération d’historiens et de sociologues tant en France qu’à l’étranger. À partir de ses réflexions sur l’identité française, il sera peu à peu amené à élaborer la notion de Lieu de Mémoire[1] qui le place d’emblée dans la cohorte des grands historiens de la Nouvelle Histoire.

Cette nouvelle notion de Lieu de Mémoire va révolutionner la pensée historienne qui, de proche en proche, amènera Pierre Nora à forger un concept qui deviendra désormais à la mode chez la nouvelle génération d’historiens : l’« ego-histoire »[2].

Ce que nous souhaiterions évoquer dans cet hommage c’est principalement la place de la ville d’Oran dans l’évolution de l’idée de reconstruction du passé qui constitue chez Pierre Nora la clef de voûte de ses réflexions et de sa synthèse historique.

Oran, comme centre d’observation privilégié

Pierre Nora, né en 1931 à Paris, après des études secondaires au début des années cinquante au lycée Carnot; il rejoint par la suite le lycée Louis-le-Grand, d’abord comme élève en hypokhâgne[3], puis en khâgne[4]. Après une licence en philosophie, il est reçu à l’agrégation d’histoire en 1958. La même année, le jeune professeur agrégé, alors âgé 28 ans est affecté à Oran, au lycée Lamoricière comme professeur d’histoire, où il le restera jusqu’en 1960[5].

À son arrivée au lycée Lamoricière, en 1958, sur les onze professeurs d’histoire et géographie que comptait l’établissement, seuls Pierre Nora et un certain Michel étaient agrégés d’histoire.
Le proviseur du lycée était alors René Massiéra, connu pour ses positions politiques modérées, voire même de gauche puisqu’il était sympathisant du Mouvement de la Paix[6]. Sans se montrer ouvertement solidaire, il ne soutenait pas moins ses collègues enseignants plus engagés que lui dans le mouvement, tels que Marc Ferro (1924-2021), François Châtelet et Jean Cohen ; ne témoignait pas moins à leur égard d’une certaine bienveillance[7].

Il va sans dire que pour Pierre Nora ces deux années passées dans notre ville l’ont été pour le moins qu’on puisse dire marquées par un contexte de remous et de tensions politiques lié à la Guerre de libération.

Sur les plans idéologique et politique, le lycée Lamoricière fut de tout temps un intense foyer d’agitation politique des lycéens européens et un vivier de l’activisme politique juvénile[8]. Oran ne disposant pas d’établissements universitaires comme à Alger, c’est bien entendu, la population lycéenne (filles[9] et garçons) des 17-20 ans, qui sera pour les autorités chargées du maintien de l’ordre une permanente source d’inquiétude[10].

De par son poste de professeur d’histoire, Pierre Nora, va se retrouver aux premières loges des événements qui commencent à secouer la ville à partir du 3 juin 1958 avec la constitution du Comité de Salut Public d’Oran.

Il est bien vrai que trois années passées dans une ville, ne fait pas de lui l’observateur le mieux informé des réalités algériennes. Mais les événements qui vont se dérouler sous ses yeux constitueront une expérience déterminante qui va fortement influencer ses orientations historiennes. Il met à profit son séjour oranais qu’il décrit d’ailleurs comme une expérience « professionnelle et politique », pour en faire de la société européenne locale son « laboratoire » ou plus exactement son terrain d’observation favori de la mentalité et des comportements politiques de ces « Français d’Algérie ». Jean Lacouture dira à propos de Pierre Nora, « qu’il sait voir comme un journaliste
et dire comme un écrivain, est un admirable travail de dissection, ou plutôt de vivisection. Mais le regard de l' « entomologiste » de la société pied-noir, suffira-t-il à rendre compte d'un tel foisonnement sociologique et de si brusques et fougueux mouvements psychologiques ? »[11].

Cette expérience va se matérialiser par la publication de son premier ouvrage, un essai publié en mars 1961 sous le titre Les Français d’Algérie[12], qu’une introduction emprunte de rigueur
et d’érudition de Charles-André Julien, l’accrédite avec autant de conviction que de clairvoyance, sans subterfuges et sans faux-fuyants. Il essaie d’expliquer que « l’histoire des Français d’Algérie est fille du nationalisme jacobin (...) le nationalisme des ultras puise sa force dans l’inspiration de Mirabeau et de Robespierre ».

Dès sa sortie en librairie, en 35.000 exemplaires, Pierre Nora reconnait que le livre lui avait donné « une visibilité et une reconnaissance » et ajoute : « J'ai même envisagé de devenir une sorte d’historien-reporter, un mélange de Braudel et d'Albert Londres ! »[13].

Cependant, malgré son incontestable succès de librairie, l’ouvrage ne va pas attirer à son auteur que des approbations ; mais également une volée de réprobations auxquelles il ne s’attendait pas, venant en particulier de la part de ceux qu’il croyait être de son bord, et à leur tête Jacques Derrida. Ce dernier, natif d’Algérie et de surcroit ancien condisciple de Pierre Nora paraissant pourtant être fortement favorable à une forme d’indépendance pour l’Algérie où pourraient « coexister » les Algériens et les « Français d’Algérie ». 

Dans une longue lettre[14] qu’il adresse à Pierre Nora, il ne manque de lui reprocher « amicalement » d’avoir porté sur ses « compatriotes » d’Outre-Méditerranée des jugements de valeurs un peu trop hâtifs et d’avoir fait montre à leur égard d’« une agressivité un peu âpre », voire même une « certaine volonté d’humilier ». Il reproche à l'auteur son peu de compassion pour les libéraux (que Derrida semble défendre), tels que, entre autres, Albert Camus et Germaine Tillion, rudoyés par Pierre Nora, qui ne manque pas d’ailleurs de reconnaître leur engagement et leur courage ; mais qui, en dépit de la « générosité de leurs sentiments », ne restent pas moins pour lui des impuissants.

Aussitôt mis en vente, l’ouvrage est littéralement disséqué par la critique; notamment par Albert-Paul Lentin, Le Nouvel Observateur, 13 avril 1961 ; Jean Lacouture, Le Monde, 29 avril 1961, Germaine Tillion, L’Express, 18 mai 1961, pour ne citer que les connus.

Jean Lacouture, par exemple, faisant le compte rendu de l’ouvrage, écrit à propos de ces « Français d’Algérie » : « À ce compte-là, le livre que M. Nora vient de leur consacrer, et qui par certains biais se veut une illustration, sinon une défense, ne les satisfera pas, car tout indique que l'auteur ne les « aime » pas.
Il lui est d'autant mieux permis de citer et de reprendre à son compte le « je vous ai compris », qu'il partage au moins avec le général de Gaulle une totale absence de sympathie pour cette population au sein de laquelle, dit-il, « seul compte le contact humain »[15].

Il importe de souligner cependant que la publication de l’ouvrage intervient entre deux dates cruciales du processus de désengagement de la France du « bourbier algérien » : le nouveau contact, le 5 mars 1961 entre Georges Pompidou et Ahmed Boumendjel à Lucerne en Suisse[16]; au lendemain de la naissance de l’OAS (février 1961, à Madrid) et du putsch des généraux d'Alger d’avril 1961, ces deux derniers événements vont installer un insoutenable climat de guerre civile.

Pour le jeune historien qui a écrit à chaud son ouvrage, il a voulu qu’il soit « avant tout un portrait collectif des Européens d’Oran qui sont flattés de s’être appelés « pieds-noirs » ; mais l’ouvrage va au-delà de cette simple observation « entomologique », puisqu’il aborde également dans la foulée l’histoire de la colonisation en Algérie.

Pierre Nora dira lui-même de son livre qu’il « exprime l'expérience politique la plus importante de ma génération. Nous avons pris conscience de nous comme intellectuels, car plus qu'une guerre militaire ou politique la guerre d'Algérie fut une guerre intellectuelle. Ce fut aussi pour moi la matrice de ma réflexion sur l'identité française qui allait me conduire aux « Lieux de mémoire ». Cet essai à vocation littéraire a aussi fait que mon travail s’est émancipé du cadre strictement universitaire pour s'adresser au public. En somme, ce petit livre m'a fondé »[17].

Ma rencontre avec Pierre Nora

Au mois de mars 2006, était organisé à Paris le Salon international du livre. Pierre Nora participait avec Gilles Merceron à une table ronde sur « la guerre d’Algérie » animée par le philosophe Alain Finkielkraut. À la fin des discussions, j’ai abordé Gilles Manceron que je connais pour avoir participé avec lui à plusieurs rencontres au CRASC; il m’a présenté à Pierre Nora en lui précisant que je suis historien et de surcroit originaire d’Oran.
À la seule prononciation du nom d’Oran, le visage de Pierre Nora s’illumina et continua avec moi la discussion avec le bon sourire qu’on lui connaît.

Il va sans dire que cet entretien impromptu avec Pierre Nora, m’a laissé le souvenir impérissable non pas seulement de l’homme et du grand l’historien au caractère empreint de chaleur humaine, de simplicité et de modestie ; qu’il était et qui, le restera assurément dans la mémoire de tous ceux qui l’ont lu, connu ou approché !

Cite this article

BENKADA, S. (2026). Hommage Pierre NORA (1931-2025). Insaniyat - Algerian Journal of Anthropology and Social Sciences, 29(109), 11–16. https://insaniyat.crasc.dz/en/article/hommage-pierre-nora-1931-2025