La chanson kabyle de l’immigration des années 1930 à 1970. Approche anthropo-imaginaire de la question du genre

Fatiha ALIOUANE (Auteur)
Université Mouloud Mammeri, Tizi-Ouzou, 15 000, Tizi-Ouzou, Algérie.
161 – 170
Genre et espace public dans les villes algériennes
N° 109 — Vol. 29 — 01/01/2026

Les rapports sociaux de genre ont suscité beaucoup d’interrogations dans le domaine de la sociologie et de l’anthropologie. En ce qui concerne la société kabyle, qui est le lieu privilégié de notre étude, la mise à l’écart des femmes de la sphère publique est le résultat de l’éducation sexuée maintenue essentiellement par les femmes.

C’est par le biais de cette socialisation que les individus apprennent leurs rôles que ce soit dans la sphère domestique ou bien à l’extérieur. Cet apprentissage des rôles est accompagné par l’apprentissage des identités sexuées.

La société kabyle a établi un ensemble de valeurs et de normes qui régissent les comportements, les attitudes et les manières d'être appropriées pour chaque sexe, tant féminin que masculin. Bien que les familles kabyles aient réussi à préserver cette situation pendant des siècles, grâce à ce que Pierre Bourdieu désigne comme l’Habitus (Bourdieu, 1972), le mode de vie traditionnel a connu des changements profonds en raison de la colonisation française et du mouvement migratoire des kabyles vers la France.

En effet, la littérature sur l’émigration algérienne en France montre que cette dernière a induit un changement au niveau des comportements et des mentalités. Comme Abdelmalek Sayad (1999) l’affirme, les échanges économiques et symboliques ainsi que les rapports internes à la famille ont connu de profondes transformations.

Au cours de la complexité de ce processus de changement se trouve le rapport entre les hommes et les femmes. Notre thèse porte sur l’imaginaire du genre dans la chanson kabyle de l’immigration des années 1930-70. Ce travail s’inscrit dans les études anthropo-imaginaire. Notre recherche se structure autour des idées relatives au genre, l’imaginaire, les symboles, les représentations sociales, la domination masculine et l’immigration-émigration. Elle traite de la présentation et de la définition du genre dans la chanson kabyle de l’immigration des années 1930-70. 

Pour traiter cette question, nous avons adopté une démarche interdisciplinaire. L’approche imaginaire au cœur de ce travail est enrichie par le recours à d’autres approches particulièrement l’anthropologie et la sociologie. Notre étude s’inscrit dans la réflexion sur l’imaginaire anthropologique de Gilbert Durand qui instruit une théorie dans laquelle il considère l’imaginaire comme une perception du réel dans la vie de l’être humaine. Il a écarté l’opposition entre l’imaginaire et le rationnel, et pense l’image comme un symbole. Cette approche répond à notre objectif de recherche qui se base sur le dévoilement des aspects de genre dans la société kabyle.

Dans ce travail de thèse, il est nécessaire de définir théoriquement l’objet d’étude qui est le genre. Cette étude est l’occasion d’aborder les différentes approches théoriques du genre, elle nous a permis surtout de bien cerner ce concept.

Pour les différentes études sur le genre en Algérie, nous citons, entre autres, celles de Pierre Bourdieu sur La domination masculine (Bourdieu, 1998), de Camille Lacoste-Dujardin sur La vaillance des femmes (Lacoste-Dujardin, 2008) et Des mères contre les femmes (Lacoste-Dujardin, 1985). Mahfoud Bennoune, à son tour, a analysé le statut de la femme à travers l’histoire, dans son ouvrage Les algériennes victimes d’une société néo-patriarcale (Bennoune, 1999). Nous citons également les études de Hassina Kherdouci sur La chanteuse kabyle voix-textes-itinéraire (Kherdouci, 2000) et La chanteuse kabyle une voie et une voix (2017). Dans notre thèse nous avons essayé de mener une analyse de la question du genre à travers l’imaginaire du corps dans la poésie féminine anonyme.

Toutes les études sur le genre partagent le même point commun montrant que le genre n’est pas une donnée naturelle, mais il est construit socialement. La culture et les représentations sociales dans une société donnée ont un impact sur le genre. Ainsi, la manière dont les individus vivent les expériences sociales fait que le genre apparaît dans toutes les sphères de la vie quotidienne. Il est omniprésent dans la vie politique, dans les institutions et les organisations de l’État.

Les approches du genre que nous avons évoquées montrent que le rapport social entre homme et femme est un rapport de force caractérisé par une domination masculine. La théorie matérialiste est fondée sur la dimension matérielle, économique et corporelle ; c'est-à-dire le corps de la femme, son travail et sa sexualité sont exploités et appropriés dans le système du patriarcat. La théorie interactionniste s’est intéressée au rôle des institutions, des organisations qui sont productrices du genre. Elle s’est intéressée également aux interactions des individus et les significations qu’ils donnent à leurs actions dans le processus de la reproduction des rapports du genre. La théorie poststructuraliste a mis l’accent sur le langage, dans le sens où les discours sociaux ont associé le masculin au pouvoir et le féminin à des rôles insignifiants socialement. Quant à la théorie queer, elle remet en cause l’identité du genre. Elle refuse l’existence d’une bi-catégorie homme/femme. À la fin, la théorie intersectionnelle a analysé le rapport homme
et femme par relation à d’autre rapport de force dont la race et la classe sociale.

Nous constatons que la construction de l’identité de genre se fait par le biais de la socialisation sexuée, et par l’intermédiaire des écoles et des institutions religieuses. La société exerce une forme de pression sur la société et instaure des normes pour amener les individus à construire une identité genrée.

Néanmoins, les études sur le genre ouvrent un champ scientifique assez spécifique et permettent de mettre en évidence les mécanismes des rapports de pouvoir entre l’homme et la femme. Elles permettent également la construction et la reproduction du genre par les acteurs sociaux et les organisations perpétuant son fonctionnement. Ces études montrent que les rapports de domination ne se réduisent pas à l’aspect matériel seulement. Mais la définition du genre est en relation étroite avec la division sexuelle du travail, les représentations, les interactions des acteurs sociaux, le corps et la sexualité.

L’Algérie, et la société kabyle en particulier, a constitué un terrain d’investigation dans les études sur le genre. Les études de Pierre Bourdieu et Mahfoud Bennoune ont montré que la société a légitimé une opposition entre le masculin et le féminin, et que la domination masculine structure la vie sociale des individus. Cette domination et beaucoup plus symbolique ; elle est opérée sur les schèmes de pensée où les dominées sont impliqués dans leur domination. Dans le même sillage de réflexion, Camille Lacoste-Dujardin a expliqué que les femmes en Kabylie reproduisent la domination masculine par la socialisation familiale. Elle reconnaît également le contre-pouvoir symbolique de la femme via la magie. Quant à Hassina Kherdouci, elle a mis en évidence la voix de la femme chanteuse et poétesse qui dévoile la réalité du rapport homme et femme en Kabylie, et cela à travers l’imaginaire.

L’étude du genre dans la société kabyle des années 1930 jusqu’à 1970 montre un changement du rapport homme et femme. Dans cette période nous distinguons trois périodes : durant la première qui va de 1930-1954 où la Kabylie (sous la domination coloniale), c’est l’homme qui occupe une position supérieure dans la société. Par ailleurs, la femme a valorisé l’homme, dans la mesure où c’est elle qui reproduit la domination masculine à travers la socialisation. Il est à constater que dans tous les rites de passage, comme la naissance, la première sortie au marché, la circoncision et le mariage, la société a toujours valorisé l’homme au détriment de la femme.

La deuxième période, c’est celle de la guerre de libération nationale (1954-1962). Dans cette phase de l’histoire, l’Algérie a mobilisé toutes ses forces humaines et matérielles pour l’indépendance. En effet, il y avait un bouleversement dans les représentations du genre. Cela a pu engendrer un relâchement de l’autorité paternelle : la femme a affronté l’espace public pour subvenir à ses besoins. Et un nouveau rapport intersexuel s’est installé. Djamila Amrane, dans son étude, sur La guerre de l’Algérie femme au combat (Amrane, 1993), affirme que les femmes combattantes pendant la guerre de libération nationale étaient en contact avec les hommes qu’elles ne connaissaient pas et dans des endroits isolés dans le but d’assurer le ravitaillement
et l’hébergement des maquisards. Ainsi, l’idéologie patriarcale est atténuée pendant la révolution pour des besoins de la conjoncture.

La troisième correspond à la période postindépendance où la culture patriarcale continue à se manifester avec plus de tension. Les hommes se montrent plus attachés au système de valeur traditionnel et la circulation de la femme est conditionnée par les études ou le travail. Ce dernier constitue un enjeu des rapports de force entre l’homme et la femme.

À la fin de cette étude, déduisons que la situation des femmes kabyles, entre les années 1930 et 1970, s’est dégradée à cause notamment de la coutume qui fonctionne selon la symbolique de l’honneur et de la pudeur, et comme la femme est la représentante de l’honneur masculin, les hommes exercent une oppression sur elle afin que cet honneur ne soit pas entaché. À cela s’ajoute, le rôle de l’État qui par le Code de la famille impose aux femmes une situation de dépendance.

Étudier le genre à partir de la chanson kabyle de l’immigration, implique une étude d’un corpus important de chansons. Ainsi, des auteurs comme Mhenna Mahfoufi ont constaté que l’histoire de la chanson de l’immigration est parallèle à l’histoire de l’émigration algérienne en France. Pour cela, elle se divise en trois périodes : la première coïncide avec l’arrivée de la première génération d’émigrés aux alentours de 1910, une émigration temporaire pour soutenir l’ordre paysan. La chanson durant cette période a connu ses débuts avec des noms comme Amar Chaqal, Si Mouh, etc.

La deuxième émigration est relative au travail, c’est une émigration qui s’inscrit dans la durée. La chanson durant cette période a pris de l’ampleur avec des chanteurs comme Slimane Azem, El Hasnaoui, Hanifa, Zerrouki Allaoua, Salah Sadaoui,
Aït Farida, Bahia Farah, Akli Yahiaten qui ont mis l’accent sur les affres de l’exil.

Durant la troisième période, l’émigration algérienne en France s’est organisée autour des regroupements familiaux. Dans ce contexte, la chanson a connu une nouveauté tant dans la musique que dans les thématiques abordées. Des noms comme Matoub Lounes, Idir Takfarinas ont marqué cette période.

La chanson de l’exil a pris de l’ampleur dictée par plusieurs facteurs, comme l’importance de la communauté algérienne en France, la disponibilité des lieux de diffusion comme les cafés
et les bars, l’émergence des maisons d’enregistrement et des musiciens comme Mohand El Djamoussi, Ahmed Hachlafet Amraoui Missoum.

Quant aux caractéristiques de la chanson kabyle de l’immigration, elle se distingue de la chanson kabyle traditionnelle, connue par urar[1], par le fait de la modernisation, marquée par l’introduction des instruments musicaux comme la mandole, la guitare, le violon. C’est ce qui a donné naissance à une chanson moderne.

La chanson kabyle de l’immigration est née d’un long processus de réinterprétation du phénomène migratoire. Elle révèle les enjeux liés à la vie quotidienne, à l’état psychologique et à l’état d’âme des immigrés. Pour cela elle s’est caractérisée par la récurrence du thème de l’exil qui traduit un malaise social et psychologique chez les immigrés. Le thème de l’exil est souvent indissociable de l’amour, du déracinement, de la nostalgie et de la revendication identitaire.

Cependant, l’analyse des représentations imaginaires sur le genre dans les textes chantés, nous conduit à nous intéresser au rapport homme et femme, que ce soit le rapport harmonieux, conflictuel ou encore le regard de l’un sur l’autre.

Dans les textes de Salah Sadaoui : « a rebbi kečč d lqawi »,
El Hasnaoui : « ayenayen », Cheikh Arab Bou Yezgaren :« a mm imezran » il y a beaucoup d’images qui renvoient à la pénibilité de l’exil:

 aqli sdaw n tmurt,itij fell-i ifut,

di lbir bu sebaɛa lqama,

aɣrib ur yesɛi leqder, win i d-yusan ad t-yeḥqer,

Icedha lɛezz n yimawlan-is

aɣrib meskin yenṭer, iɛac d agujil,

aṭas ay rwiɣ leḥbus, ulac abernus,

tessaɛya-aɣ cedda,

ḥezneɣ, yeɣli-d fell-i ṭlam.

Dans certains textes comme celui de Allaoua Zerrouki :
a lbabur nous montre que l’émigré est en situation déplorable, mais et condamné dans l’exil. Pour cela, l’exilé est toujours en quête de retour, cela est visible dans les expressions : aɣrib yeɛya di ssber, yebɣa ad d-yuɣal s axxam-is. Ici l’image de la maison symbolise la terre natale.

L’imaginaire de l’homme nous révèle que l’émigré est égaré en France comme dans le texte d’El Hasnaoui : sinima di taksiyen tezhid am yiḍ am zal, ou alors celle de Akli Yahiaten : aṭas iruhen messaki ttewwi-ten ddunit ur zrin sanda ddan.

La femme quant à elle dévoile une image négative de l’émigré. Ainsi, l’imaginaire féminin présente l’homme comme un égoïste qui mène une vie agréable loin de sa famille. Dans ce cas les images qui qualifient l’émigré dans les textes de Hanifa : 
ur iyitɣaḍeḍ , Bahia Farah : aṭas i yerwa lmeḥna , se structurent celle de amjaḥ[2].

Nous avons analysé également la situation de la femme kabyle dans l’imaginaire féminin et masculin : les chansons de Hanifa : debber tura, keččini yinu, iwwin-tt trumyin, et de Bahia Farah : atas ay sebreɣ, nous trouvons des images comme yera-tt i lmal, temzi-w terhen qui présentent la femme sous une image stéréotypée. C’est la femme dominée et soumise au village tandis que son mari se divertit en France.

Il est à constater que dans cette analyse l’homme reconnait cette condition pénible de la femme et il lui demande d’être patiente. Dans les textes de Akli Yahiaten : a tin yezgan ɣer ṭṭaq, ad am-iniɣ awal fhem-it, Salah Sadaoui : tettru Lǧuher, Allaoua Zerrouki : tabrat, Cheikh Arab Bou Yezgaren : ciyyeɛt-as ad d-yas, Cheikh El Hasnaoui : init-as ma ad d-yas, rwaḥ rwaḥ, Slimane Azem : yettawi dnub i yiri-is, nous relevons des images comme ṛṛuḥ, ṣṣifa-as texṣer, nxaq, tasa terɣa, lahlak imeṭṭi, lmeḥna d wurfan qui symbolise la tristesse.

Le rapport homme et femme est parfois conflictuel. Nous avons également tenté de cerner le pouvoir et le contre-pouvoir de l’un sur l’autre. La chanson de Salah Sadaoui : ddwa n lxalat exprime des images de l’homme dominant ; sa violence est exprimée par la force physique à l’encontre de son épouse. ddwa-nkent siwaa debbuz ma ulac-it ulac tifrat. Dans la chanson de AkliYahiaten : nekk bniɣ kemm thuddeḍ montre la nature destructive de la femme. Dans la Kabylie traditionnelle une femme mature c’est celle qui est obéissante.

Les textes de Slimane Azem : argaz d tmeṭṭut, acu ara as-tiniḍ,iḥeckulen, nnesba d zwaǧ, bu cwiṭ, décèlent des scènes de conflit dans les couples dans le cadre d’une relation conjugale. L’homme tente de dominer sa femme, mais cette dernière a également son contre-pouvoir via la magie. Les images qui renvoient au désaccord sont évoquées d’une manière souple et avec humour. Nous citons par exemple atamɣartxzucciṭan, barkadegusgerwaḥ, mazalluɣna d cḍeḥ, am-arreɣsbaḥ d tameddit, ad tḥedreḍ i leɛǧeb, ad as-niniɣyesleb « o vieille! Maudi donc le diable, et cesse de faire ton vacarme, il ne reste que le chant et la danse, et je te ferai confondre aube et crépuscule, sinon tu verras une énormité, je dirai à la ronde: il est fou et gâteux. Ces images montrent des conflits mais le chanteur dénonce la domination masculine. Son message est éducatif.

La violence à l’égard des femmes se manifeste dans les textes de Hanifa : akka mačči akka, baba tebbet leɛqel-ik. L’imaginaire féminin renvoie au mariage en tant qu’institution de l’exploitation des femmes par les hommes.

Si le rapport de force entre l’homme et la femme est une figure importante dans la chanson de l’exil, l’harmonie et l’amour dans le couple est aussi une thématique récurrente dans bon nombre de chansons. C’est ce que notre thèse a aussi essayé d’analyser.

L’amour dans la chanson de l’exil est manifesté sous déférentes formes. En effet, la relation harmonieuse définit l’amour, la tendresse, la nostalgie et la valorisation de la femme. Commençons par la chanson de Akli Yahiaten : a taṛṛemant qui aborde le rapport amoureux dans son sens traditionnel. Autrement dit, la femme est valorisée pour son pouvoir de procréer et son rôle central dans la vie familiale.

Dans la chanson de Slimane Azem : a taqbaylit , le chanteur fait en sorte que la femme paraît comme gardienne des traditions. Dans ce texte, il parle de la femme kabyle en général, il l’a caractérisée par certaines images comme d kemm i tigejdit, d kemm i d aɛessas « tu es le pilier central, tu es leur vigilante gardienne », qui a une symbolique profonde chez les kabyles. Ainsi, toutes les émotions qu’il éprouve et ressent, nous renseignent sur son esprit ouvert. Son vécu en exil lui a permis d’avoir une vision positive de la place qu’occupe la femme dans la vie sociale.

Quant à Zerrouki Allaoua, il aborde le genre dans un rapport nostalgique. Pour lui la séparation de sa terre natale ne se dissocie pas de la figure féminine laissée en Kabylie, désignée par l’image tasekkurt, tawardet. Dans la chanson aleḥḥaf nettut, il exprime la nostalgie et la douleur de l’exil.

Quant aux textes de Cheikh El Hasnaoui, ils marquent un bouleversement dans la représentation du genre. Ainsi, la femme présente un amour charnel qui s’exprime librement sans contraintes. Dans la chanson Lkas di lkas , beaucoup d’images sont en rapport avec le corps de la femme. Ainsi, les mœurs qui caractérisent la Kabylie des années 1930 sont renouvelées et il y a eu un mode d’expression émotionnel qui s’affirme. Le chanteur rompe avec le sens traditionnel de la masculinité qui consiste à réprimer les émotions et l’amour considérés comme sujet tabou.

Dans d’autres textes, comme celui de Salah Sadaoui : Huria, cheikh El Hasnaoui : tiqbayliyin, l’image de la femme renvoie à une source de beauté pour l’homme, elle est valorisée dans des images : tasefsaft, igerrujen n tudrin, sser n tsukrin, d at ṭṭaɛa d zzin. « Un pin, o trésor des villages, charme de perdrix, dociles
et belles ». Par ailleurs, d’imaginaire féminin, celui-ci montre un rapport d’amour et d’affection avec l’homme. Dans les textes de Hanifa, Ait Farida, Bahia Farah, à titre illustratif, le mari représente la protection et le bien-être de la femme. Cette thématique était tabou dans la société kabyle traditionnelle où les femmes s’exprimaient uniquement dans l’anonymat. Avec la chanson d’immigration la femme chante publiquement son amour envers l’homme avec des images telles que itbir, uzyin, lbaz amectuḥ
« o pigeon, o bel homme, le jeune aigle ». Cela traduit une transformation dans le rapport de genre suite à l’exil.

En guise de conclusion nous affirmons que le genre fonctionne comme une matrice qui constitue la vie sociale des individus, notamment dans le rapport qui rapproche les émigrés et les femmes restées au pays natal. Dans certains textes, tels que taṛṛemant, akka mačči akka, baba tebbet leɛqel-ik «  le grenadier, n’est-ce pas que l'ordre des choses est renversé, père soi sage », l’imaginaire montre que le genre est un rapport de pouvoir et d’exploitation des femmes par les hommes qui approprient leur corps, leur travail. C’est ce que les théories matérialistes tentent d’expliquer. La femme est un bien matériel et symbolique utilisé pour agrandir le capital de l’homme. Dans ce sens, l’imaginaire reflète l’idéologie patriarcale qui relève de la réalité sociale.

Dans d’autres textes qui abordent le rapport harmonieux, notamment dans le répertoire d’El Hasnaoui, se trouve une transgression des règles de la société traditionnelle. Le rapport du genre représente la douleur du déchirement sentimental. Ainsi, donc l’imaginaire constitue un espace qui permet d’approprier un monde, il passe d’une réalité vécue à un monde plein d’imaginaire pour s’exprimer librement. De même, dans les textes qui évoquent la nostalgie du pays, l’imaginaire ne tente que d’effacer la distance entre l’exilé et la femme natale qui est un objet d’idéalisation.

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ALIOUANE, F. (2026). La chanson kabyle de l’immigration des années 1930 à 1970. Approche anthropo-imaginaire de la question du genre. Insaniyat - Algerian Journal of Anthropology and Social Sciences, 29(109), 161–170. https://insaniyat.crasc.dz/en/article/la-chanson-kabyle-de-limmigration-des-annees-1930-a-1970-approche-anthropo-imaginaire-de-la-question-du-genre