Les femmes et l’espace urbain oranais : compte rendu analytique de quelques travaux de thèse

Mehdi SOUIAH (Auteur)
Université Oran 2, Mohamed Ben Ahmed, Faculté des Sciences Sociales, 31 000, Oran, Algérie.
Amina BETTEKA (Auteur)
Université Oran 2, Mohamed Ben Ahmed, Faculté des Sciences Sociales, 31 000, Oran, Algérie.
53 – 69
Genre et espace public dans les villes algériennes
N° 109 — Vol. 29 — 01/01/2026

Quand il est question de traiter de la place des femmes dans la société et de leur présence dans l’espace extérieur, il convient d’adopter une approche attentive au changement social. La sociologie, science du changement social par excellence, se prête particulièrement à cet exercice. C’est dans cette perspective que nous interrogeons la manière dont la visibilité des femmes dans l’espace urbain peut être mobilisée comme indicateur des mutations sociales. L’enjeu est de savoir si cette visibilité traduit une transformation structurelle des rapports de genre ou si elle demeure cantonnée à certaines sphères sociales et géographiques.

Sur le plan méthodologique, notre étude s’appuie sur l’analyse de thèses de doctorat soutenues entre 2010 et 2023 à la faculté des sciences sociales de l’Université d’Oran (avant qu’elle devienne université Oran2 – Mohammed Ben Ahmed), relevant de la sociologie et de l’anthropologie. L’approche adoptée est thématique : elle distingue les travaux centrés sur la violence de ceux qui mettent l’accent sur l’intégration par le travail, l’éducation ou encore la mise en scène du corps.

Certes, chaque région du pays possède ses spécificités sociales et culturelles, et le rapport à l’espace comme au genre n’est pas identique selon que l’on se trouve à Oran, à Alger ou dans une ville plus reculée comme Frenda. À ce propos, Carmelo Pérez Beltrán note que, malgré les profonds changements sociaux intervenus dans les sociétés arabes depuis la deuxième moitié du XXᵉ siècle - accroissant la visibilité et le rôle des femmes dans différents secteurs - « la profondeur de ces changements peut varier considérablement selon le pays, la classe sociale ou le milieu physique dont on parle. C’est probablement ce dernier facteur qui crée les plus grands écarts quant au statut, une énorme distance pouvant séparer les femmes qui vivent dans les grandes villes
et celles qui évoluent dans un milieu rural » (Beltrán, 2006).

Les recherches menées à l’université d’Oran reflètent largement l’imaginaire urbain de la grande ville : l’objet de recherche est façonné par ce point de vue, et la réalité sociale apparaît comme une construction intellectuelle plutôt que comme un donné naturel. Dans le contexte algérien, la grande ville s’impose en effet comme un espace de rayonnement social et culturel. Plusieurs thèses sur la présence des femmes en milieu urbain ont ainsi exploré les thèmes de la « transition », du « déplacement » ou encore du
« déracinement ». Citons, à titre d’exemple, la thèse de Mokhtar Meroufel, soutenue en 2014, portant sur le double processus de désorganisation et de réorganisation sociales des étudiants dans les résidences universitaires, ainsi que celle d’Amina Betteka (2022), qui actualise et approfondit ces résultats en se focalisant sur les jeunes filles sous la direction de Meroufel. Ces travaux confirment l’idée selon laquelle la grande ville constitue un théâtre privilégié de changements profonds, un lieu d’acculturation et de socialisation ayant « des répercussions directes sur le statut traditionnel de la femme et sur les structures patriarcales elles-mêmes » (Beltrán, 2006).

L’article se structure ainsi : après un retour sur le contexte historique des années 1970-2000, marqué par les tensions entre modernisation, discours moralisateurs et montée de l’islamisme, nous examinerons la production académique oranaise entre 2000
et 2020, puis l’émergence de nouvelles figures féminines à partir des années 2000, en particulier celle de la « jeune fille » et la mise en scène du corps. Nous terminerons par une discussion sur la portée réelle de ces évolutions : dans quelle mesure la visibilité croissante des femmes dans l’espace urbain constitue-t-elle un véritable indicateur de transformation sociale, et quelles en sont les limites ?

Penser le changement social, sous la focale du genre

Pour introduire notre propos, nous allons traiter du rapport des femmes à l’espace en soulignant qu’il y a eu une transformation réelle dans la réflexion sur le sujet, reflet d’une transformation sociale. C’est, du moins, ce qui ressort de l’exploration des écrits traitant de la situation algérienne en général, et oranaise en particulier.

Nous sommes loin de l’hypothèse défendue avec ferveur par les premiers praticiens des sciences sociales qui ont exploré le terrain algérien, tels Pierre Bourdieu, Germaine Tillion, et Claudine Chaulet. Il était admis que l’espace était symboliquement divisé en deux : un espace pour la femme et un espace pour l’homme, soit la maison et la rue. Cependant, l’exploration du fonds de thèses soutenues ces dernières décennies en sociologie et en anthropologie révèle que l’hypothèse de la division symbolique de l’espace, marquant une forme de rapport de genre et de domination, de moins en moins retenue. La rue, dans ces écrits, n’est plus réservée à la seule présence des hommes. Du moins, la présence des femmes n’y est pas entièrement interdite.

Deux principales thématiques se dégagent de notre exploration documentaire. Bien que distinctes, ces thématiques restent complémentaires. La première interroge les conditions sociales
et culturelles qui exposent particulièrement les femmes à la violence et au harcèlement dans les espaces extérieurs ; la seconde aborde la question du rapport des femmes à l’espace extérieur en prenant comme angle d’analyse la vie professionnelle, le travail des femmes et leur présence continue dans l’espace extérieur.

Le changement social se manifeste par toute transformation observable dans le temps, qui affecte de manière significative la structure ou le fonctionnement de l’organisation sociale d’une collectivité donnée, modifiant ainsi le cours de son histoire. Il est cependant utile de noter que parfois, les changements sociaux sont si fins, si subtils, qu’il est difficile de les saisir au moment où ils se produisent. L’évolution du traitement de la question du genre par les praticiens de la sociologie et de l’anthropologie peut être considérée comme un biais permettant d’apprécier la transformation de la société. Cet abandon de l’hypothèse de la domination masculine et l’inscription, par la même occasion, dans le champ scientifique des études traitant du genre, révèlent cette évolution dans la réflexion.

Même si notre exploration concerne seulement les écrits et les thèses réalisés depuis l’année 2010, il est utile de noter quelques tentatives antérieures de réflexion autour du sujet. À titre d’exemple, l’atelier « femmes et développement » organisé par le Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle (CRASC) à Alger, tenu en octobre 1994, avait rassemblé une palette de chercheurs tels que Noria Benghabrit-Remaoun, Djamel Guerid, Faouzi et Khadidja Adel, Yamina Rahou, Halouma Cherif, et bien d’autres encore. L’intérêt de cette série d’interventions résidait dans l’établissement d’un état des lieux de la condition féminine en Algérie. À propos de l’accès des femmes à l’espace extérieur, on peut lire cette phrase de Djamel Guerid qui résume la condition des travailleuses dans les années 1990 : « Les traditions algériennes, c’est connu, sont hostiles au travail des femmes à l’extérieur (du foyer). Mais il est connu aussi que toute société qui décrète un interdit organise - dans le même temps - tout un système de dérogations qui en permet le contournement ». De manière continue, les femmes étaient contraintes de négocier, et même de faire des compromis avec la tradition pour pouvoir vaquer à leurs occupations professionnelles (Guerid, 1995, p. 37). Nora Semmoud formule cette idée différemment, en écrivant : « Les femmes développent leurs propres stratégies dans la sphère publique
et particulièrement dans leurs rapports à la ville » (Semmoud, 2012).

Quelques années plus tard, en 2010 précisément, Dalila Chareb soutenait sa thèse de doctorat d’État en sociologie des professions, ouvrant ainsi la porte aux travaux sur le genre à la faculté des sciences sociales de l’Université d’Oran. Dans la continuité de la réflexion de Djamel Guerid, Chareb, pour son travail de recherche, part d’un constat : « La femme détenant une occupation professionnelle ne peut se défaire des charges domestiques, et ce malgré le statut social conféré par sa profession. Dans son quotidien, l’enseignante universitaire demeure fortement soumise au système de normes et de valeurs imposées par la société. Ainsi, dans sa quête de travail, la femme a tendance à opter pour une occupation qui lui permet une certaine atténuation de la contradiction opposant les responsabilités domestiques à son occupation professionnelle » (Chareb, 2009 et 2010).

Système patriarcal, socialisation des filles, et contexte socioculturel sont autant d’éléments sur lesquels Chareb s’est appuyée, dans un effort d’objectivation participante, pour expliquer le « plafond de verre ». Aussi docteures et enseignantes qu’elles soient, l’identité de mère et d’épouse ne cesse de leur coller à la peau. « Elle [l’enseignante] est continuellement amenée à faire des compromis avec la société, à négocier avec la tradition (comme disait Guerid). Malgré tous les efforts que les femmes déploient pour s’imposer comme enseignantes et chercheures, elles ne parviennent que rarement (quand l’ambition y est) à accéder à un poste de responsabilité » (Souiah, 2019). Ainsi, Chareb fournit un contenu bien local (algérien) à la formule du plafond de verre, qui s’éloigne de l’explication traditionnelle stipulant le « retard historique », soit le fait que les femmes aient eu accès plus tardivement que les hommes à l’éducation et aux diplômes, laissant croire qu’« ...il était normal qu’elles soient plus rares au sommet des hiérarchies professionnelles et organisationnelles » (Sans, 2004).

Évidemment, ce constat est tiré d’une thèse soutenue en 2010. Les choses ont quelque peu changé depuis. Rien qu’à l’université Oran 2, nous avons eu, en 2023, deux vice-recteurs femmes (à la pédagogie et aux relations extérieures) ; à la faculté des sciences sociales, trois des chefs de département parmi les cinq que compte la faculté sont des enseignantes femmes ; le secrétaire général de cette même faculté est une femme. Le constat est similaire dans pratiquement tous les établissements universitaires de la ville d’Oran où l’on compte également des directrices d’écoles supérieures, des rectrices d’université et des directrices de centres de recherche. Hormis la qualité scientifique de cette thèse, cet écrit nous permet d’avoir une appréciation du changement social et de l’évolution de la réflexion qui l’accompagne autour de la présence des femmes dans l’espace extérieur.

Représentations et pratiques de l’espace urbain depuis les années 1970

À partir des années 1970, l’appréhension de l’espace public s’est orientée différemment, sous l’effet du soulèvement de mai 68 et de l’influence d’une certaine littérature que l’on pourrait qualifier de féministe. La production de l’espace a alors commencé à être envisagée comme un espace « androcentrique », en lien avec les conditions d’accès des femmes aux sphères publiques
et privées. « Les années 70 ont été cruciales pour l’évolution du statut des femmes et pour leur passage de la sphère privée à la sphère publique, sans pour autant que les frontières de genre s’effacent. » (Vovou, 2005).

L’Algérie n’est pas restée en marge : la visibilité des femmes dans l’espace public s’est progressivement affirmée, portée par des militantes et activistes qui ont contesté la place traditionnellement assignée aux femmes, confinées à la sphère domestique. Des collectifs comme Voix de Femmes ou Serkhat en nissa ont œuvré à imposer une prise de parole hors du cadre privé. Cependant, cette dynamique restait limitée aux grands centres urbains (Alger en particulier) et peinait à s’étendre au-delà.

La montée de l’islamisme dans les années 1980 a entraîné une reconfiguration de la cartographie des déplacements féminins : certains lieux restaient accessibles, d’autres devenaient hostiles à leur présence. Déjà, dans les années 1970, une tension se faisait sentir entre l’anonymat urbain, censé faciliter la mobilité des femmes, et la montée d’un discours moralisateur se voulant protecteur mais fixant clairement les limites de leurs déplacements. Cette tension transparaît même dans la culture populaire, comme en témoigne le titre de Mohammed Mazouni La mini-jupe, sorti au début des années 1970. La chanson adopte un ton moralisateur : la mini-jupe y est décrite comme un symbole de provocation troublant l’ordre social. On y décèle un regard ambivalent mêlant amusement, étonnement, mais surtout une mise en garde implicite contre un vêtement perçu comme transgressif, dans un contexte dominé par des normes conservatrices sur l’apparence féminine.

Loin d’être anecdotique, cet extrait de la culture populaire illustre bien l’évolution de l’occupation de l’espace public par les femmes. Il peut même être lu comme un signe avant-coureur des transformations qui marqueront cet espace, et des rapports différenciés qu’y entretiendront hommes et femmes durant les années 1980 et 1990. Effectivement, à propos de cette période Ghalya Djelloul note que « l’engagement dans la religion » : « ...se refléterait dans la tenue vestimentaire des femmes et le respect d’une ségrégation spatiale des sexes dans les espaces du dedans
et du dehors. Obéir à Dieu consisterait, pour elles, à remplir leurs devoirs envers le groupe familial en étant une bonne fille, épouse et mère, qui conserve l’honneur en évitant la coprésence et les contacts physiques avec des hommes » (Djelloul, 2018).

De ces recompositions est née une dynamique de recherche qui, des années 2000 à nos jours, nourrit les travaux en sociologie
et anthropologie du genre, en particulier dans le contexte oranais.

Sociologie et anthropologie du genre à Oran, état des savoirs

Ville et mise en scène du corps

Il est peut-être utile de noter qu’en matière de production de thèses de doctorat et de mémoires de magister, il existe actuellement une tendance de recherche qui rencontre un franc succès de la part des chercheures (femmes), celle traitant du
« corps communiquant ». Depuis Mbarka Belahcen, enseignante-chercheure au département de sociologie et d’anthropologie à Oran, qui a soutenu sa thèse en 2008 sur le thème : Genre
et culture du corps, le cas des femmes dans la société Hassani (Tindouf)
. La thèse de Belahcen développe une analyse approfondie des rapports que les femmes entretiennent avec leur corps, en mettant en lumière les dimensions liées à l’hygiène,
à l’esthétique, aux représentations sociales ainsi qu’aux pratiques qui structurent et traduisent ces rapports. Cela dit, l’intérêt s’est accru pour les sujets relatifs au corps et à la dimension ethnographique des manifestations corporelles. On a commencé alors à « appréhender le corps dans sa matérialité, à partir des pratiques plutôt qu’à partir des représentations » (Fournier
& Reveneau, 2008). Saisir le corps dans sa matérialité reviendrait, dans cette optique, à ôter le voile sur la dimension stratégique de la coquetterie. Pour illustrer cette idée, nous fournirons ici quelques exemples.

Le premier travail est celui de Zahia Benabdallah : Corps
et genre social : Modernité et enjeux des soins du corps et de beauté (Étude socio-anthropologique des représentations et des pratiques liées aux soins médicaux et esthétiques en Algérie)
. Cette thèse, soutenue en 2014, traite des pratiques liées aux soins du corps chez les jeunes filles et de leur rapport avec l’usage des espaces extérieurs. Benabdallah a tenté de décrypter les rituels
(au sens goffmanien du terme) exécutés par les jeunes filles avant d’accéder à la rue. Suivant une démarche compréhensive, la chercheure a tenté de fournir une explication en découvrant le sens d’un acte aussi banal que celui de se maquiller et de s’habiller pour sortir.

Plus récemment encore, le travail de Hanaa Omrani, intitulé
La problématique du corps, analyse du phénomène lié à « l’obsession » du soin de l’apparence dans la société algérienne (2023), s’inscrit dans le champ disciplinaire de la sociologie urbaine. Omrani part de l’idée que prendre soin de son corps revêt une dimension stratégique qui permet d’évoluer dans la sphère publique (Omrani, 2023, p. 23). La chercheure s’est appuyée sur une enquête menée auprès des professionnels de la beauté, notamment les coiffeuses et les esthéticiennes dans un premier temps, avant d’élargir son échantillon aux femmes qui ont recours à des soins de beauté parfois poussés (chirurgie plastique, piercing, tatouage, etc.) La réflexion est sous-tendue par un effort d’objectivation de la propre expérience de la chercheure ; ainsi nous pouvons lire : « En tant que femme d’abord et chercheuse ensuite, je me pose la question de savoir que moins de trois décennies nous séparent de la pire période que le pays ait connue depuis l’indépendance. Pourraient-elles oublier que, à cette époque, on risquait d’être égorgé simplement parce qu’on refusait de porter le voile ? De plus, elles manifestent un intérêt croissant pour le soin du corps, presque comme une manière de faire le deuil de la décennie noire » (Omrani, 2023, p. 22).

Pour Omrani, ce phénomène en pleine expansion peut être expliqué par le recours de plus en plus fréquent aux différentes techniques de soins de beauté, émanant d’un désir de « négocier la libération » et de se défaire de certains interdits socioculturels, comme une manière d’exprimer son refus de l’ordre établi. Elle va même jusqu’à considérer cela comme un indicateur de changement et de transformation sociale et culturelle (Omrani, 2023, p. 178). Parler de l’obcession des soins de beauté et le recours aux moyens en décalage de ce qui était connu dans la société algérienne, tend à devenir une tendance en matière de recherche. Ainsi, même au niveau du master, des étudiants s’intéressent à ce genre de sujet, comme l’atteste l’étude d’Ahlem Habib Grine, qui a publié un article traitant de la mode du tatouage en milieu urbain, intitulé :
Les représentations sociales du tatouage dans l’espace urbain : étude de terrain dans la ville d’Oran. (Habib Grine ; Souiah, 2025).

Dans Les Algériennes et l’habit salafiste, étude anthropologique dans le quartier Akid Lotfi, Oran. (2022), Chaima Bennaceur fait écho à la thèse formulée par le Tunisien Mohamed Kerrou (2010). Bennaceur part de l’hypothèse que le port du voile est un moyen « stratégique » permettant à la femme d’accéder à l’espace extérieur. Cette thèse en anthropologie des espaces urbains aborde la problématique de l’accession des femmes à l’espace public en liant trois éléments : la religiosité (concernant ici les filles qui s’inscrivent, vestimentairement du moins, dans la mouvance salafiste), le corps communiquant, et l’accession aux espaces extérieurs. Bennaceur explique que si elle a opté pour une démarche aussi complexe, c’est parce que l’objet d’étude est en soi complexe. La chercheure a mené une exploration empirique dans le quartier Akid Lotfi pour plusieurs raisons, la plus importante étant que cet espace est l’une des principales centralités de la ville d’Oran, un « non-lieu » comme dirait Marc Augé, où des localités se côtoient sans nécessairement communiquer, renforçant ainsi l’anonymat, trait distinctif des grandes villes, offrant à la femme une certaine liberté dans la circulation.

Sur le même thème, nous trouvons également la thèse de Yamina Gnaoui, soutenue en 2019 et intitulée Hijab, corps
et espace public : Étude anthropologique, Saida
. L’originalité de ce travail réside dans le fait que Gnaoui tente d’apprécier le changement social à travers l’évolution de la forme du hijab. Pour ce faire, elle procède à une analyse minutieuse des représentations sociales portées tant par les femmes que par les hommes. Le voile, un simple morceau de tissu, peut revêtir plusieurs significations : symbole de piété, artifice de beauté, voire un instrument efficace pour dissuader les plus coriaces des harceleurs de rue. À travers l’analyse d’un élément aussi banal qu’un foulard, et des représentations sociales qui l’entourent, Gnaoui réussit à saisir la société urbaine de Saïda dans toute sa complexité.

Toujours en lien avec l’accession aux espaces extérieurs, les exemples cités montrent l’intérêt porté par les jeunes générations de chercheurs, en particulier les femmes, à la problématique du corps communicant et de sa mise en scène ou en beauté dans l’espace public. Cependant, quand il s’agit de traiter de la question du genre par des chercheurs hommes, l’angle d’attaque diffère quelque peu. On se concentre moins sur la mise en scène du corps que sur les mécanismes sociaux qui conditionnent l’acceptation
(ou le rejet) du corps féminin dans les espaces extérieurs. La thèse de la domination masculine y est alors mobilisée pour rendre compte de cette construction sociale de la vulnérabilité. C’est le cas des exemples qui vont suivre :

Femmes, ville et violence

Quand il s’agit de traiter la question du genre en relation avec l’espace, l’approche des chercheurs hommes s’éloigne quelque peu de celle adoptée par leurs collègues femmes. Il n’est plus ici question de la mise en scène du corps, mais du degré d’acceptation du corps féminin dans les espaces extérieurs. La thèse de la domination masculine est alors pleinement exploitée. Ainsi, Mohamed Ziane, enseignant-chercheur à l’université de Mascara,
a soutenu en 2013 une thèse intitulée La masculinité et la question de la violence envers les femmes (approche socioculturelle), dans laquelle il avance l’idée suivante : « La condition de la femme
a évolué, et avec elle les structures sociales, ce qui a conduit à une redistribution des pouvoirs au sein de la famille, mais également dans la rue. L’homme n’est plus le maître absolu de la rue. Seulement, il serait erroné de dire que cette transformation ait atteint tous les espaces ; ainsi, si l’évolution est notable dans le milieu urbain, ce n’est pas le cas dans le milieu rural. Dans la ville, les femmes jouissent d’une liberté qui n’existe pas dans la campagne » (Ziane, 2013, p. 9).

L’enquête réalisée dans le cadre de la préparation de cette thèse a eu lieu principalement dans la ville de l’intérieur du pays, Chlef. Dans la description méthodologique, Ziane note qu’il a également exploré une palette d’autres villes, parmi lesquelles Oran, Annaba, Relizane, Souk Ahras, Saïda, Sidi Bel Abbès, Mostaganem, etc. Ziane fait le constat suivant : la rue est un espace réservé aux hommes, bien qu’il existe quelques exceptions à cette règle : les femmes d’un certain âge, ou celles qui la traversent pour aller au travail ou en revenir. La présence de la jeune fille n’est tolérée que si elle est accompagnée de sa mère, de son père ou de son frère.

La visibilité des femmes dans les espaces extérieurs est l’angle que Yacine Faafaa a choisi pour traiter le rapport de genre dans les rues d’Oran et de Relizane. Portant l’étonnant titre de Réalité de la visibilité des femmes dans l’espace public : Étude empirique dans les deux villes Oran et Relizane. La thèse tente de répondre à la question suivante : Pourquoi les femmes sont-elles de plus en plus visibles dans les espaces extérieurs ? Faafaa part du postulat selon lequel l’espace est sexué et que l’accession des femmes à la rue est un phénomène récent qui ne cesse de prendre de l’ampleur. Il est toutefois intéressant de souligner l’usage du mot « visibilité » dans le titre, un mot qui, au fur et à mesure que la thèse mûrit, devient un concept clé, reflet d’une réalité et d’un phénomène méritant d’être étudié.

Emergence de la figure de la jeune fille

Genre et ville : Pratiques et représentations de la féminité chez les résidentes des cités universitaires, étude socio-anthropologique en milieu urbain est le titre qu’Amina Betteka a choisi pour sa thèse soutenue en 2022. Cette thèse repose sur un travail de terrain réalisé dans plusieurs cités universitaires pour filles.

Betteka a étudié les cités universitaires comme des lieux de socialisation, où les jeunes femmes apprennent à connaître la ville, découvrent l’anonymat urbain (cette « pellicule protectrice », selon Petonnet, 1987), mais également prennent conscience de leur féminité et de leur corps, soit l’émergence de la « jeune fille » en tant que figure et réalité sociale. Résider dans une cité universitaire s’accompagne d’une liberté que l’on n’avait pas nécessairement dans sa ville natale. Comme le suggère l’adage populaire « le vent de la ville rend libre », l’installation en milieu urbain s’accompagne souvent, dans les représentations, à une émancipation. Mais il est plus qu’utile de souligner que cette perception, bien que signifiante, doit être nuancée par la prise en compte des contraintes sociales et normatives qui continuent d’encadrer les mobilités.

Dans cette optique, l’installation dans une résidence universitaire correspond, tant sur le plan formel que sur le plan de fond, à un rite de passage. À ce sujet, Anne-Marie Peatrik explique que les rites de passage ne sont pas seulement des transitions sociales, mais aussi des processus intrinsèques à la croissance et au développement de l’individu à travers les âges de la vie (Raineau, 2006). Cela permet à l’écolière, à la lycéenne, de devenir une
« jeune fille » accomplie, au sens où A. Elaidi l’entend, soit comme une « configuration émergente », rendant impossible
« ... de voir la jeunesse algérienne – vision encore dominante au cours des dernières décennies – dans son seul vecteur masculin ». La « jeune fille » est une catégorie qui s’impose progressivement dans une société en mutation et dont « une des caractéristiques essentielles est, sans doute, le conflit des logiques sociales et des valeurs en présence » (Elaidi, 2010).

De par ses conclusions, Betteka a réussi à saisir l’une des transformations majeures de la société algérienne. La jeune fille, figure émergente, mais aussi figure du changement par excellence, qu’elle soit voilée, adepte de la mode, ou simple usagère de la voie publique, est une figure bien réelle, visible même, et cela ressort tantôt de manière explicite, comme dans les thèses d’Omrani, Benabdallah et Bennaceur, tantôt en filigrane, comme insinué par Faafaa et Ziane.

Discussion des résultats

Avant d’élargir le regard à d’autres terrains, il importe de souligner que les thèses produites à Oran2 constituent un matériau central. Elles révèlent des tendances, mais aussi des angles morts qui méritent d’être interrogés.

Les résultats obtenus à travers ce travail d’exploration du fonds de thèses, bien que limité aux thèses de doctorat[1], permettent de souligner une mutation sociale significative, voire certaine. Les normes de genre se transforment, et avec elles, le rapport que l’on entretient vis-à-vis de ces normes ainsi que la réflexion qui les accompagne. Il est utile de rappeler que le genre « s’inscrit dans les symboles et le langage, les normes et valeurs, traverse les institutions et les nations. Il s’intéresse à comprendre comment les actrices et acteurs, au cours de leurs activités et interactions, fabriquent la vie sociale. Il donne une perspective différente, en observant le quotidien situé des pratiques, le sens donné par les actrices et acteurs à leurs pratiques, à leurs points de vue, à la diversité de leurs expériences, à leur inventivité » (Guérin, Guétat-Bernard et Verschuur, 2015).

Il existe certes une perception traditionnelle de l’espace extérieur de la ville comme espace masculin, ce qui n’est certainement pas une particularité algérienne. Dans un entretien, Raibaud évoque : « Dès l’enfance, garçons et filles n’ont pas la même incitation à partager l’espace public : on considère que le dehors est le lieu naturel des garçons, qui ont besoin de se défouler, tandis que le dedans est réservé aux filles, avec l’idée, déjà, d’une forme d’assignation aux tâches domestiques. Tout est fait pour que la ville soit agréable aux hommes ; les infrastructures sportives, par exemple, comme les terrains de football, les skate-parks ou les grands stades, leur sont majoritairement dédiés. On ne retrouve pas l’équivalent pour les femmes » (Raibaud, 2019).

À Oran et en Algérie, la cartographie des déplacements est encore plus complexe, mais les recoupements réalisés montrent une montée en visibilité des femmes, qui occupent un rôle prépondérant dans les espaces extérieurs. Cette visibilité accrue, qu’elle s’exprime par l’accès au travail, à l’éducation ou par le biais de leurs activités quotidiennes, constitue en soi un indicateur fort de changement social. L’accès des femmes à l’espace extérieur à Oran appuie cette idée d’un changement social marqué par la diversité des perceptions et des comportements des femmes dans les espaces publics et par un rapport à la ville redéfinie. Ce changement se traduit par une évolution de la représentation de la femme dans l’espace extérieur : d’une figure historiquement marginalisée à une actrice plus présente et visible dans les espaces urbains. Cette visibilité accrue ne peut évidemment que s’accompagner d’une redéfinition des rôles sociaux et culturels, renversant ainsi les stéréotypes traditionnels.

Toutefois, une enquête récente sur la mobilité féminine à Oran (Bakhti, 2022) montre que cette visibilité reste contrainte par des « murs invisibles » : harcèlement, contrôle social, dépendance aux transports collectifs, inégalités d’accès selon les classes sociales ou les zones géographiques. La ville apparaît ainsi comme un espace paradoxal : lieu d’émancipation et d’ouverture, mais aussi de ségrégation et de restrictions. Dit autrement, la visibilité accrue des femmes traduit à la fois un processus d’intégration et le maintien d’inégalités structurelles. Ce qui nous force presque à nous demander si cette visibilité est synonyme de liberté et de transformation sociale, ou demeure encore une présence sous surveillance et encadrée par de multiples contraintes.

La présence féminine dans les espaces extérieurs est influencée par des stratégies que l’on pourrait interpréter comme des efforts d’adaptation (Souiah, 2024), telles que l’utilisation de vêtements symboliques ou de modes de déplacement (par exemple, la voiture), favorisant une intégration discrète dans des espaces autrefois dominés par les hommes. Ces ajustements témoignent d’un processus de négociation continue entre les exigences de la modernité urbaine et les valeurs culturelles locales, montrant la capacité des femmes à occuper l’espace tout en respectant des normes socioculturelles parfois restrictives.

Dans une étude menée dans l’un des quartiers périphériques, caractérisés par une forte densité morale, pour reprendre l’expression de Durkheim, la tradition locale impose aux femmes l’adoption d’un code vestimentaire conditionnant leur accès aux espaces extérieurs. L’un des éléments incontournables de ce code demeure la voilette, qui assure l’anonymat et fonctionne comme un véritable visa, permettant de franchir la frontière séparant l’espace domestique de l’espace public. Mehdi Souiah observe que les femmes se débarrassent aisément du ‘jar dès qu’elles quittent les limites du quartier pour pénétrer dans la ville (intra-muros), laquelle offre un climat d’anonymat absent dans leur espace de vie. Il écrit : « C’est à se demander si le port de la voilette ne fait pas partie d’une quête de l’anonymat nécessaire à la circulation et à la coprésence d’habitants dans le milieu urbain, qui n’est en définitive qu’une quête de liberté » (Souiah, 2019).

La visibilité croissante des femmes dans l’espace urbain ne peut être perçue uniquement comme l’indicateur d’une transformation sociale profonde. Elle témoigne certes de dynamiques d’intégration par le travail, l’éducation et la mobilité, mais demeure sélective, encadrée et traversée de contraintes. Les thèses évoquées n’en saisissent qu’une part, et la visibilité qu’elles décrivent reste le plus souvent limitée aux espaces institutionnels et légitimes. Or, d’autres formes de présence féminine, moins institutionnalisées, existent bel et bien : économie informelle, travail nocturne, commerce de rue, sport ou encore pratiques de sociabilité non conventionnelles. L’enjeu n’est donc pas seulement de constater que les femmes apparaissent davantage dans la ville, mais de questionner le sens même de cette visibilité.

Conclusion

Pour conclure, l’évolution de la réflexion autour de la notion de genre à Oran illustre un changement social profond et palpable. La « visibilité » des femmes dans les espaces publics urbains, telle qu’expliquée par Faafaa, n’est pas seulement le fruit d’une adaptation personnelle, mais aussi le reflet d’une transformation collective des représentations et des normes socioculturelles. La société urbaine oranaise évolue ainsi vers une redéfinition des frontières traditionnelles entre espaces masculins et espaces féminins.

Ce mouvement est particulièrement perceptible dans les productions académiques récentes, où les femmes apparaissent de plus en plus comme des actrices sociales à part entière dans l’espace public. L’émergence de figures telles que la jeune fille, l’étudiante ou la travailleuse autonome souligne une dynamique sociale qui dépasse désormais les rôles traditionnels, inscrivant la ville dans une négociation permanente entre exigences de modernité et valeurs locales.

La recherche actuelle dans le champ académique, directement liée à la condition des femmes en Algérie comme ailleurs dans le monde arabe, met en évidence cette progression tout en soulignant les contextes politiques, sociaux et économiques complexes qui l’accompagnent (Benzenine et Monqid, 2016). La visibilité croissante des femmes dans l’espace urbain oranais constitue bien un indicateur des mutations sociales en cours, mais elle reste marquée par des contraintes, visibles ou invisibles, qui en limitent la portée et rappellent que la transformation des rapports de genre demeure inachevée. Dès lors, la question reste entière : s’agit-il d’une véritable rupture avec l’ordre social traditionnel, ou d’une adaptation partielle, encore encadrée par les logiques de contrôle
et de hiérarchie ?

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SOUIAH, M. & BETTEKA, A. (2026). Les femmes et l’espace urbain oranais : compte rendu analytique de quelques travaux de thèse. Insaniyat - Algerian Journal of Anthropology and Social Sciences, 29(109), 53–69. https://insaniyat.crasc.dz/en/article/les-femmes-et-lespace-urbain-oranais-compte-rendu-analytique-de-quelques-travaux-de-these