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 Insaniyat N°s 83-84| 2019 |La délinquance juvénile: réalités et prises en charge|p.09 -12 | Texte intégral



La question de la délinquance juvénile, ses origines, son ampleur et son évolution, se pose aujourd’hui dans de très nombreux pays du monde. Mais la manière dont elle s’y pose varie en fonction des contextes historiques, socio-économiques, juridiques, politiques et culturels. Ce numéro d’Insaniyat prend dès lors un relief particulier. Pour la première fois dans ce domaine, des chercheurs (sociologues et psychologues pour la plupart) de sept pays méditerranéens se livrent à un exercice comparatif : Algérie, Espagne, France, Italie, Maroc, Mauritanie et Portugal.

L’objectif est notamment de cerner les contours du phénomène de la délinquance des adolescents et d’évaluer les différents modes de prises en charges sociales, juridiques, psychologiques et médicales propres à chaque société. Quels regards sont, au fil du temps, portés par les sociétés sur ces adolescents appelés « délinquant-e-s » ? Quelles explicationset quels sens donne-t-on à leurs difficultés et à leurs déviances ? Comment les sociétés s’efforcent-elles de les éduquer, de les protéger et/ou de les sanctionner ?

Les différentes contributions décrivent les conduites délinquantes en tant que telles ; leur genèse, leurs manifestations ainsi que leurs évolutions quantitatives et/ou qualitatives durant les dernières décennies en tenant compte de la question du genre. Elles s’attachent également à les replacer dans leurs contextes familiaux, institutionnels et sociaux. Dans des styles et avec des ressources différents, les contributeurs de ce numéro dressent un état des connaissances non pas seulement sur les comportements juvéniles et leur mesure, mais également sur leur constitution en déviance voire en délinquance du fait de l’évolution des normes sociales et juridiques, sur leurs traitements politique et juridique, ainsi que sur les pratiques professionnelles des acteurs de la prise en charge des jeunes délinquants sur le plan pénal comme sur le plan éducatif ou encore sur le plan médico-psychologique.

L’article de Laurent Mucchielli propose d’abord une analyse précise des données statistiques sur la délinquance des mineurs en France. Constatant le décalage entre les données d’enquête en population générale et les statistiques de police et de justice, il réfute le préjugé ordinaire d’une augmentation et d’un rajeunissement de la délinquance et interroge en retour l’histoire de la construction sociale de la délinquance juvénile. Il met en évidence des processus de criminalisation et de judiciarisation de ce phénomène traversant la société française et sa gouvernance politique, en trace la chronologie et s’interroge à partir de là sur les transformations des sociétés occidentales durant la deuxième moitié du 20e siècle.

Toujours pour la France, Daphné Bibard et Laurent Mucchielli posent la question des profils des adolescents délinquants à partir du cas de la ville de Marseille. Les deux contributeurs nous livrent les résultats d’une recherche menée en 2015, sur environ 500 jeunes pris en charge par les services de la Protection Judiciaire de la jeunesse. Les parcours des jeunes étudiés révèlent qu’ils sont en lien avec une multitude de graves difficultés familiales et scolaires et qu’ils s’inscrivent dans un espace socio-économique précaire, celui des couches populaires les plus démunies. Ce triptyque famille/ école/ précarité marque une accumulation de ruptures de liens sociaux qui favorise le basculement vers les situations de déviance et de marginalité.

Dans sa contribution, Ousmane Wague étudie la situation des enfants pauvres de Nouakchott, capitale de la Mauritanie. Il décrit leur condition de vie, leur mise au travail prématuré dans de nombreux endroits de la ville et le basculement fréquent et logique de certains d’entre eux dans la délinquance. La stratégie nationale de la protection de l’enfance se heurte à la grande pauvreté des familles des quartiers populaires d’où sont issus ces enfants, à l’échec scolaire et la déscolarisation, au déficit de centres de formation professionnelle et d’opportunités d’emplois dans le secteur formel, de même qu’à l’absence d’instances de suivi des enfants en difficulté.

Dans le cas de l’Algérie, Khedidja Mokeddem propose une analyse des trajectoires scolaires des adolescent-e-s placés dans les centres de réinsertion sociale d’Oran. Dans sa contribution, l’auteure étudie en particulier les questions relatives à l’expérience scolaire de cette population juvénile, dans sa relation avec la délinquance. À travers des études de cas, elle montre notamment comment l’expérience personnelle de ces adolescents interagit avec les facteurs scolaires.

Toujours en Algérie, Fatima-Zohra Delladj-Sebaa étudie pour sa part les particularités de genre dans la prise en charge de l’adolescent déviant ou délinquant. Sa réflexion repose sur une expérience d’une trentaine d’années dans les établissements de prises en charge de cette catégorie et sur la pratique des focus groupes menés au sein des cellules d’écoutes. Ceci amène l’auteure à s’interroger sur le fait de savoir si les filles ne seraient pas en réalité jugées pour des transgressions de l'ordre moral et non simplement à la loi. Sa réflexion la conduit dès lors à interroger plus globalement le statut même de la femme algérienne.

L’article italien de Ester Massa et Stefania Crocitti appelle à repenser la justice des mineurs ainsi que les politiques pénales conçues pour faire face aux problèmes de délinquance juvénile, et ce, afin d’assurer une politique de réinsertion globale dont tout mineur, même étranger, serait en droit de bénéficier. Il présente également l’évolution de la délinquance des jeunes mineurs en Italie et met l’accent sur les politiques judiciaires de prise en charge de ce problème. Une partie de cet article est aussi réservé aux mineurs étrangers, compte tenue de l’importance sociale et politique récente des questions migratoires en Italie.

La contribution de José Abdón Palma-Durán et Raùl Ruiz-Callado expose les réformes du système pénal des mineurs en Espagne depuis les années 2000 et propose comme la contribution française une comparaison de l’évolution des données institutionnelles et des données d’enquête sur la délinquance juvénile. L’article met également l’accent sur la visibilité croissante de la violence domestique, particulièrement celle des enfants sur les parents et fait une lecture des réformes apportées au système judiciaire de prise en charge de la délinquance des mineurs. Pour les auteurs, ces changements sont directement liés à l’augmentation apparente des comportements violents dans les procédures judiciaires.

La proposition de Najat Bassou et Abdellatif Kidai analyse les diverses étapes de la construction de la justice des mineurs au Maroc. Les deux auteurs étudient les données judiciaires et questionnent le rôle des juges des mineurs. Ils donnent aussi un aperçu sur la situation des établissements de réinsertion et sur les décisions de placement des enfants dans ces centres. L’article met notamment l’accent sur la vulnérabilité des institutions qui ont en charge la protection et la sauvegarde des mineurs. Il met en lumière un certain nombre de dysfonctionnement du secteur de la réinsertion sociale, caractérisé par une carence en compétences humaines, matérielles et en programmes éducatifs, ce qui contribue à expliquer l’échec fréquent de la réintégration de cette population dans le tissu social.

Dans le même sillage, l’article de Josefina Castro et Carla Cardoso pose la question de la protection et de la responsabilisation du mineur. Ce travail attire l’attention sur les contradictions qui caractérisent le système juridique portugais. Il indique les changements les plus marquants du nouveau modèle de la justice des mineurs qui opère une séparation importante entre les mesures de protection sociale du mineur en danger moral et les mesures d’éducation plus ou moins contraignantes du mineur en conflit avec la loi. La même scission est observée dans le système juridique des mineurs en Algérie, ratifiée en juillet 2015. Et cette tension (classique) entre éducation et punition traverse au demeurant toutes les contributions de ce numéro.

Par ailleurs, en complément de ces articles, ce numéro d'Insaniyat propose à ses lecteurs de découvrir le parcours de Marwan Mohammed, sociologue français qui a beaucoup travaillé sur les thématiques des bandes de jeunes et de la sortie de la délinquance notamment.

Laurent MUCCHIELLI et Khedidja MOKEDDEM

 

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