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Insaniyat N°82 | 2018 |Texte romanesque : espace et identité |p. 07-11 | Texte intégral



Aïcha BENAMAR: Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle.


La littérature est souvent appréhendée de trois modalités : comme une source documentaire, un monde social et une pratique d’écriture. L’œuvre littéraire est de nature anthropologique en raison des visions du monde, des symboles et des mythes des groupes sociaux qu’elle met en scène. De par son universalité et son enracinement dans des cultures spécifiques, elle constitue une des voies permettant la connaissance de l’Homme et du Monde. Elle rapporte des événements en les inscrivant dans un cadre spatio-temporel. Les concepts d’espace et de lieu, qu’elle met en œuvre, permettent de comprendre les dynamiques mémorielles et identitaires en jeu. Aussi, ne pouvons-nous pas occulter les rapports qui existent entre, d’une part « littérature et espace » en lien avec le temps, l’Histoire et la mémoire et, d’autre part, « littérature et identité » dans ses composantes plurielles. Ces rapports même implicites, sont omniprésents ; leurs intrications sont mises en exergue dans les différentes contributions qui constituent ce numéro de Insaniyat s’inscrit dans le prolongement de six numéros thématiques : Maghreb : culture, altérité (1999), Langue
et société, Langue et discours
(2002), L’imaginaire littérature-anthropologie (2003), Métissages maghrébins (2006), Discours littéraire et religieux au Maghreb (2009) et Idiomes et pratiques discursives (2009).   

Nous admettons avec les différents contributeurs que la littérature est de l’ordre de l’événementiel. Tout événement est doublement situé dans l’espace et dans le temps (Bakhtine, 1978). En littérature, le temps se matérialise dans l’espace (Bakhtine, 1978, p. 391). Pour Genette (1969), le texte ou plus précisément sa structure sémantique se laisse  appréhender en termes de spatialité. Cet espace ne se résume pas à une fonction de scène anodine sur laquelle se déploie le destin du héros, mais s’impose comme agent structurant et vecteur signifiant. Les nouvelles approches en littérature réfutent l’idée reçue que l’espace soit simple décor, arrière-plan ou encore mode de description. Il est appréhendé comme moteur de l’intrigue. Les structures spatiales du monde fictionnel sont fondamentales à la production du sens.

Pour Henri Mitterand (1980, p. 193), l’espace fait émerger le récit, détermine les relations entre les personnages et influe sur leurs actions. Sa production résulte d’une concertation entre plusieurs éléments (narration, personnages, temps, actions). L’auteur appelle à établir  un répertoire morphologique et fonctionnel des lieux romanesques. Il n’est guère surprenant que l’étude de l’espace fictionnel ait suscité une convergence de la littérature et de la géographie, discipline spatiale par excellence. Dans son ouvrage Des romans-géographes, Marc Brosseau avance que la littérature constitue en elle-même une sorte d’étude géographique. Il explique qu’au départ, les géographes recourent avant tout à un corpus de romans réalistes et naturalistes, aux récits de voyages et aux romans urbains  pour en dégager la valeur documentaire (Brosseau 1996, p. 29). La spatialité s’inscrit a fortiori comme élément discursif et énonciatif, permettant de mouvoir les événements et les personnages à travers le récit. L’univers spatial à lui seul interpelle le lecteur à plusieurs égards. Espace historique ? Espace géographique ? Espace poétique ? Espace textuel ? Espace référentiel ?  

Autant d’interrogations qui justifient et expliquent l’intérêt particulier accordé par Souad Aït Dahmane et Meriem Benkelfat aux romans choisis. L’espace social prend toute sa signification dans l’œuvre de Rachid Mimouni Le Minotaure, au centre de l’analyse réalisée par Souad Aït Dahmane. Le titre, cet espace stratégique, premier indicateur incitant à la lecture, inscrit la problématique de la spatialité dans l’œuvre. L’espace est géographique mais aussi symbolique et  métaphorique. Ce que fait ressortir l’auteure, de cet espace, c’est l’existence de mythes porteurs de quelques vérités, sur une période dite noire de notre Histoire ; période livrée à un risque majeur de barbarie et de déshumanisation. Pour Rachid Mimouni, l’Histoire est l’élément fondamental qui rattache la fiction à la réalité dans un espace-temps particulier. La référence au monde extérieur et à la fiction semble nécessaire dans la construction même de l’univers romanesque. L’Histoire se lie à l’imaginaire et semble dialoguer avec la mémoire, qui se caractérise par la présence de blessures, mais restant le lieu privilégié de l’imaginaire populaire. Elle investit le récit d’un contenu nouveau convoquant deux instances historiques incarnées par l’émergence de deux temporalités : passé et présent.

Cette même approche de l’espace-temps dans La Nuit des origines, roman de Nourredine Saadi est l’objet de la contribution de Meriem Benkelfat. En examinant l’impact du temps sur l’identité, elle montre comment la temporalité rend compte d’une identité aux frontières floues, et comment le temps scriptural se veut être celui de la mémoire des origines, de l’héritage et de la transmission. Nourredine Saadi, dit-elle,  « opte  pour une temporalité narrative en cohérence avec la spatialité de son récit ». Le passé demeure le temps qui correspondrait le mieux au lieu des origines, voire au point d’amorce de l’intrigue. En exhumant un passé lointain, il donne sens au présent. Il propose une vision des sociétés où l’identité ne serait pas un monde fermé, clos et connu. Les thèmes de l’exil, de la mémoire, de l’Histoire de l’Algérie ne sont pas en reste. La notion d’« espace », au sens de milieu, serait le terme général, l’hyperonyme qui engloberait le « centre » et la « périphérie ». Cela peut tout aussi bien désigner un espace physique que géographique, mental ou social.

Parallèlement à l’espace, l’identité constitue un thème récurrent dans la littérature maghrébine en général et algérienne en particulier. Nous pouvons probablement poser la question de savoir si l’identité, considérée dans sa signification plurielle, n’est pas un sujet obligé dans toute œuvre romanesque. La problématique de l’image de Soi et de l’Autre, articulée dans une perspective maghrébine et/ou algérienne paraît être au centre de la production littéraire depuis les années 50.

Des auteurs algériens comme Yasmina Khadra, Nina Bouraoui ou Malika Mokeddem, entre autres, interrogent leur appartenance culturelle. La quête de l’identité traverse de manière permanente l’écriture de leurs productions littéraires, selon Fatima Zohra Bouchakour, Badreddine Loucif et Nadia Soulimane. La dyade littérature / identité est perceptible dans leurs contributions : identité culturelle, littéraire ou langagière,  largement thématisée, dans les romans étudiés. L’identité culturelle, concerne l’auteur (e), dans le sens où son appartenance à une culture donnée, le (la) détermine dans son rapport au monde et lui confère un imaginaire spécifique.

Fatima Zohra Bouchakour, dans son étude consacrée au  roman de Yasmina Khadra Ce que le jour doit à la nuit, met l’accent sur les dimensions spatio-temporelles et identitaires. Qu’il s’agisse d’espace géographique ou culturel, l’espace scriptural est destiné à des interprétations ou lectures qui permettent de transmettre un dire spatial définissant l’identité. Cette spatialité scripturale hybride atteste d’une culturalité et d’une identité plurielle revendiquée. Chaque espace choisi par l’auteur dégage une sémantique contribuant à constituer l’identité du héros ; identité qui s’est faite graduellement au fil des temps. A travers les espaces convoqués, inspirés du monde réel, Yasmina Khadra produit son  propre espace textuel.

La lecture critique que fait Badreddine Loucif du roman de Nina Bouraoui L’écriture du corps et de la mémoire ou Le Standard laisse apparaître une véritable quête de soi à travers un questionnement incessant du rapport à l’identité au corps et à la mémoire. Le corps chez La romancière semble constituer le modèle épistémologique de l’écriture mais aussi une corporéité au sens phénoménologique du terme. Elle fait un traitement féminin du corps et non un traitement du corps féminin qui raconte les dissensions homme/femme ou l’oppression féminine dans les sociétés postcoloniales. Pour le contributeur, il s’agit d’une conception du corps qui actualise l’expérience ponctuelle dans l’histoire individuelle et personnelle.

L’identité langagière et culturelle exprimée dans le roman L’interdite de Malika Mokeddem est au centre de l’analyse réalisée par Nadia Soulimane. La question identitaire est consubstantielle à la production littéraire de Malika Mokeddem. L’écriture pour l’écrivaine est un laboratoire où l’on interroge son origine, mais aussi son devenir. Ce questionnement confère à la femme une place importante. En effet, la romancière fait de la condition féminine une thématique récurrente dans toute son œuvre. Par l’emploi d’un « je » très affiché dans L’Interdite, elle essaie d’extraire le sujet féminin de l’univers sociologique dominé par les hommes.

Parallèlement aux contributions de ce dossier thématique, Insaniyat inaugure une nouvelle rubrique consacrée à des entretiens avec des auteurs et des chercheurs qui se sont distingués par leurs parcours intellectuels et scientifiques. 

Ainsi, pour le premier entretien avec Abdelkader Djemai, réalisé par Hadj Miliani, il est question du parcours de l’auteur et de la place accordée à sa ville natale, Oran dans son œuvre littéraire. Dans les écrits de Djemaï, l’espace est formulé par une problématique qui place le lieu au centre du débat. Oran n’a laissé aucun écrivain indifférent. « Je la porte en moi », dit Djemaï. L’écrivain  puise  dans  sa  mémoire  et  son  imaginaire  afin d’exprimer son attachement pour Oran, source d’inspiration littéraire.

Ce numéro de Insaniyat a permis d’appréhender les interrelations entre les dynamiques spatiale et identitaire, dans cinq contributions et un entretien. Nous remarquons que le questionnement créatif de l’espace est permanent chez les auteurs, tout comme le questionnement identitaire. La question identitaire est posée dans une perspective historico-culturelle dans les différents contextes investis. Elle n’est liée ni au genre de l’écrivain ni à la langue d’écriture. Les questions qui restent posées sont de savoir d’une part, si la quête identitaire est devenue une caractéristique du roman algérien contemporain. Et si, d’autre part, cette quête est devenue particulièrement centrale dans la littérature féminine (Faouzia Bendjelid).

Références bibliographiques

Genette, G. (1969). La littérature et l’espace. Figures II. Paris : Seuil.

Bakhtine, M. (1978). Esthétique et théorie du roman, Paris : Gallimard.

Brosseau, M. (1996). Des Romans-géographes. Essai. Paris : L’Harmattan.

Brosseau, M. (2003).  L’Espace littéraire entre géographie et critique ». R. Bouvet et B. El.

Mitterand, H. 1980. Le Discours du roman. Paris : Presses Universitaires de France.

Daoud, M.,  Bendjelid, F., et Detrez, Ch. (dir.). (2010). Écriture féminine: réception, discours et représentations. Oran : Éditions CRASC.

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