Le hirak : les ordres discursifs d’un mouvement en gestation


Insaniyat N°88 | 2020 |Hirak, enjeux politiques et dynamiques sociales -Discours et acteurs| p.83 -103 | Texte intégral


 


Karim OUARAS: Université Oran 2, Mohamed Ben Ahmed, Département de langue française, 31 000, Oran, Algérie. Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle, 31 000, Oran, Algérie. Centre d'Études Maghrébines en Algérie, 31 000, Oran, Algérie.


Appelé communément hirak, le mouvement révolutionnaire[1] qui prévaut en Algérie est la synthèse d’une longue histoire de luttes pour la liberté et la démocratie dans le pays. C’est aussi un moment de rupture symbolique pour le peuple algérien et pour le système politique qui le régit depuis 1962.

Interroger les discours et les contre-discours (Auboussier, 2015) générés par ce mouvement révolutionnaire inédit s’impose comme une nécessité pour saisir les contours des dynamiques auxquelles il donne corps et les ruptures qu’il a déjà permis d’instaurer, et ce, en dépit des résistances qui lui sont opposées de part et d’autre et des rivalités dogmatiques et symboliques qui sont réactivées pour tenter de le neutraliser. Par son pacifisme exemplaire, le peuple algérien a su faire face à la plupart de ces tentatives en déjouant les clivages et les diversions qui les sous-tendent.

S’inscrivant dans des catégories modales et illocutionnaires (Moirand, 2004) et dans une perspective dialogale/dialogique (Bakhtine, 1970), la confrontation pacifique entre une partie du peuple algérien et le système politique qui le gouverne a donné lieu à une interaction et à une concurrence discursives constituant un objet pertinent à analyser.

« La rhétorique, la transversalité, la polyphonie et la polygraphie des slogans et des chants scandés et des pancartes brandies par les Algérienne.s, tout au long de ces mois de mobilisation citoyenne sans égale, donnent à voir les prémices d’une révolution apte à propulser l’Algérie et son peuple vers un avenir réconciliant à bien des égards » (Ouaras, 2020, p. 33).

Il est question dans la présente contribution de mots d’ordre et de slogans (Reboul, 1975) du hirak, expression d’un mécontentement collectif, qui ne cessent de d’interpeller l’observateur par leurs habillages sémiolinguistiques et leurs portées discursives.

Évitant toutes formes d’actions susceptibles de les délégitimer/disqualifier et véhiculant un ordre discursif[2]  nouveau et rassembleur, les mots d’ordre du hirak sont conçus par les manifestants algériens, tous âges, toutes catégories et tous genres confondus, comme réponses systématiques aux mots d’ordre du pouvoir politique de fait qui tente de se maintenir vaille que vaille. 

Dans cette contribution, l’accent sera mis à la fois sur la genèse, les outils, les supports, les finalités et les incidences de cet ordre discursif inhérent au hirak des mardis et vendredis[3] qui gagne de plus en plus en maturité, en poésie et en créativité linguistique et graphique face à l’ordre discursif officiel quotidien. Il convient de souligner que les mots d’ordre du hirak, aux discours incisifs, ne sont pas d’origine partisane au sens traditionnel, mais le fait de militants, de sympathisants, d’étudiants et de simples citoyens, animés par la soif de penser, de s’exprimer librement et d’agir, sortant ainsi de l’expression politique traditionnelle. Le sens de la formule et l’humour dans toute sa splendeur locale sont mis à profit pour imprimer à la rhétorique du hirak une originalité lui assurant pertinence, diffusion et circulation.

Les discursivités du hirak excitent la curiosité de l’observateur à plus d’un titre. On peut remarquer aisément que l’ordre discursif d’« en haut » et l’ordre discursif d’« en bas »[4] se livrent une bataille faite de mots, de signes et d’images. Cette bataille aux prolongements multiples semble être, à bien des égards, remportée par le hirak dans la mesure où ce dernier a su redonner la parole et l’espace public au peuple algérien, qui en avait longtemps été privé. La reconquête de l’espace public comme « espace de médiation » (Dris, 2016), du moins au tout début du hirak, a permis aux Algériens de se dire librement en exprimant leurs opinions et leurs contradictions aussi bien dans la rue que dans l’espace numérique qui échappe plus ou moins au contrôle du pouvoir central[5]. Elle leur a également permis de produire et diffuser des actes langagiers (Searle, 1972) et des images immortalisant des moments discursifs et créatifs qu’aucune propagande médiatique ou autre n’est en mesure de concurrencer ou encore moins contrecarrer.

Aux mots et aux images du pouvoir, affichés avec excès par les soutiens de Bouteflika et leurs successeurs, le peuple algérien répond par le pouvoir des mots et des images en investissant pacifiquement l’espace public pour instaurer une rupture avec l’ordre établi et « exprimer la volonté irréfragable de construire un ordre plus juste » (Sidi Boumedine, 2019).

Saisir un mouvement social d’une telle complexité par les langues et les signes qu’il mobilise dans l’espace public nécessite d’interroger les discursivités qui le fondent et le contexte dans lequel il intervient.  

S’inscrivant, entre autres, dans l’approche foucaldienne (1971), la présente contribution appréhende le discours et le contre-discours auxquels donne lieu le hirak, non comme simples réceptacles de luttes ou de domination, mais comme projection sur un nouvel ethos et de nouvelles pratiques : « Le discours n’est pas simplement ce qui traduit les luttes ou les systèmes de domination, mais ce pour quoi, ce par quoi on lutte, le pouvoir dont on cherche à s’emparer » (Foucault, 1971, p. 12).

Afin d’explorer les interstices de cet univers discursif complexe, seront mobilisés les outils que fournissent l’analyse (critique) du discours (Fairclough, 2013 ; Van Dijk, 2008 ; van Leeuwen, 2005, 2009 ; Maingueneau 2016 ; Amossy, 2016) et la sémiologie de l’image (Barthes, 1964 & Eco, 1992) tout en empruntant d’autres outils à la sociolinguistique (Taleb-Ibrahimi, 2015 ; Chachou, 2018 ; Ali-Bencherif, 2019, Belhamideche & Ouaras, 2019 ; Sebih, 2019).

La posture de l’analyse critique du discours (Critical Discourse Analysis), privilégiée ici, s’articule autour de trois principes fondamentaux à savoir : l’interdisciplinarité, l’approche problem-oriented et l’engagement critique du chercheur. Van Dijk la définit ainsi :

« L'analyse critique du discours est un type de recherche analytique discursive qui étudie principalement la manière dont l'abus de pouvoir social, la domination et l'inégalité sont adoptés, reproduits et font objet de résistance par le texte et le discours dans le contexte social et politique ». (2008, p. 85). (Traduction de l’auteur). 

Pour cerner les antagonismes historiques, anthropologiques, linguistiques et socio-politiques que révèle le hirak, je propose de revenir, dans un premier temps, sur sa genèse  en m’essayant à un bref exercice rétrospectif sur son état de gestation sous le règne d’Abdelaziz Bouteflika en mettant l’accent sur ses dimensions langagières, discursives et spatiales.

J’examinerai, dans un second temps, à partir d’observations de terrain à Oran et à Alger, le pouvoir des mots et des images, exercé par le hirak en essayant de visualiser ses modalités énonciatives et ses stratégies discursives face au pouvoir politique en place qu’il conteste pacifiquement.

Le bouteflikisme [6] : mots et images du pouvoir

Pour comprendre l’essence des discursivités du hirak algérien qui n’est pas advenu ex nihilo et les dynamiques multiples qui lui sont inhérentes, une incursion dans l’histoire récente de l’Algérie s’impose, car elle recèle en son sein les signes avant-coureurs d’une crise politique profonde. Laquelle crise était attendue évidemment sous sa forme explosive, mais le peuple algérien a su lui donner un cachet pacifique durable en choisissant comme indomptable allié le slogan « Silmya, silmya » (pacifique, pacifique) qui a « envahi » la sphère politique locale. Il a ainsi été à l’origine d’une forte mobilisation populaire qui a eu, à son tour, un impact immédiat sur le régime politique et ses réflexes répressifs.

La situation politique actuelle fut annoncée, sur un ton prémonitoire, par Bouteflika lui-même, à la veille de son arrivée au pouvoir en avril 1999. Seul candidat resté en lice après le retrait des six autres candidats[7] à la présidentielle du 15 avril 1999, Bouteflika déclare, dans une interview accordée à France-Télévision, en réaction à ce retrait inattendu et inexplicable pour lui, non sans dire son mépris à l’égard du peuple algérien :

Il importe de revenir sur cette déclaration après 20 années de règne qui s’achève sans gloire pour Abdelaziz Bouteflika pour comprendre sa portée discursive à l’aune des bouleversements qui caractérisent la société algérienne du 21è siècle. Sous la pression populaire inattendue de février 2019, même ses soutiens les plus fidèles finiront par l’abandonner pour s’aligner opportunément et conjoncturellement sur la volonté du peuple algérien, et parmi eux l’institution militaire.

Pour signifier son autoritarisme normalisé (Tlemçani, 2012), le président « déchu » se servira, entre autres stratégies, de procédés discursifs divers et variés que je ne pourrai pas tous aborder ici. Je me limiterai donc aux deux procédés les plus déterminants discursivement, à savoir le prédicat honorifique fakhamatouhou « Son Excellence » et le portrait officiel du président qui s’invite graduellement sur la scène politique depuis l’accident cardio-vasculaire dont Bouteflika a été victime en 2013. Les deux décennies de règne de Bouteflika sont fortement marquées par la symbolique d’une présence-absence à laquelle renvoie la mobilisation systématique du titre fakhamatouhou et du portrait officiel du président dans la communication politique officielle.

Conscient du poids des mots dans l’exercice politique, Bouteflika se fera appeler presque exclusivement par le prédicat honorifique fakhamatouhou. Très en usage dans les pays orientaux, ce titre qui, en apparence, a beau être bien peu de choses, mais les usages qui en sont faits localement renseignent sur ses rapports intimes avec le pouvoir personnifié qu’il incarne. Suivant des stratégies discursives complexes consistant à faire preuve d’allégeance, l’usage amplifié et hypertrophié de ce titre honorifique finira par réduire l’ensemble des acteurs politiques gravitant dans les sphères du système politique algérien, toutes institutions confondues, au rang de subalternes et de simples exécutants. Celles et ceux qui aspiraient à se faire une place dans la sphère restreinte du pouvoir présidentiel, utilisaient cette formule de façon abusive et incongrue pour faire preuve d’allégeance et de soumission. Ce titre devient même, à leurs yeux, plaisant à reproduire en l’adjoignant très souvent à el moudjahid (maquisard) et à d’autres titres valorisants.

Titre consacré du lexique et de la civilité diplomatique, fakhamatouhou et son vaste champ lexical ont donc opéré un glissement dans le contexte algérien pour signifier la personnification du pouvoir exercé par Bouteflika.

Sacralisante, mais redondante et lassante, cette formule discursive - et le flot d’images qui lui est corrélé - recouvre à elle seule le pouvoir exorbitant de Bouteflika. Rituel indispensable dans les discours officiels, elle a opéré comme une reproduction discursive de l’abus de pouvoir (Van Dijk, 2008) ou comme une forme d’hégémonie au sens gramscien (1971).

En revanche, ce titre honorifique devient au fil du temps tellement pesant et politiquement encombrant qu’Abdelmadjid Tebboune, l’actuel président, en a interdit l’usage après en avoir fait usage lui-même. Cette annonce a été faite sur un ton solennel devant les hautes instances politiques, sécuritaires et militaires algériennes, à l’issue du discours qu’il avait prononcé à la cérémonie de prestation de serment, le 19 décembre 2019. Suivie d’un tonnerre d’applaudissements, cette annonce dit toute la joie de l’élite au pouvoir de se libérer enfin du poids d’un mot-fardeau délégitimant aux yeux du peuple qui, contre toute attente, le détourne ironiquement (Maingueneau, 2016) en sa faveur comme le montre le slogan ci-dessous, écrit en arabe institutionnel, pour dire que seul le peuple mérite les honneurs.

 

Figure 1 : « Décision de Son Excellence le Peuple algérien : ni prolongement du 4è mandat, ni report de l'élection présidentielle»
Boulevard Colonel Ahmed Ben Abderrezak, Oran

Source : Auteur 8 mars 2019

À cela s’ajoute le culte du portrait officiel[8]de Bouteflika qui est devenu un objet protocolaire remplaçant la personne du président et remplissant la fonction présidentielle lors de cérémonies officielles, culturelles, religieuses, sportives ou autres.

Ce procédé discursif inédit et extérieur à toute codification met, de fait, ses concepteurs dans une position d’effort soutenu pour le faire admettre aux Algériens. Eco souligne à ce propos que :

« Plus le type de contenu est nouveau et extérieur à toute codification préalable, dans la mesure où il résulte d’un acte référentiel inédit, plus le producteur doit s’efforcer de provoquer chez le destinataire des réactions perceptives en quelque sorte équivalentes à ce que déclencheraient chez celui-ci la présence de l’objet ou de l’élément concret » (1992, p. 31).

Le recours au portrait « vénéré » de Bouteflika constitue un moyen de faire exister la figure du président dans l’espace public algérien. Ce portrait officiel s’avère au final comme une matérialisation d’une absence omniprésente du président. Ainsi, les Algériens ont eu droit à des moments parfois surréalistes en voyant défiler le portrait de leur président à l’occasion de fêtes nationales et religieuses et surtout recevoir des hommages, des cadeaux et des honneurs.

Dans le même registre, l’annonce officielle de la candidature de Bouteflika à un cinquième mandat présidentiel a également été scénarisée sous cette forme. Passées en boucle sur les médias publics et privés, les images « ubuesques » de la cérémonie concoctée par les soutiens irréductibles du cinquième mandat, surnommés Cachiristes[9], en ce 9 février 2019, annonçant l’énième candidature d’Abdelaziz Bouteflika, avaient eu un impact négatif sur le moral des Algériens. Elles ont été perçues comme une atteinte à leur dignité et une provocation de trop.

La valeur référentielle de cette image, suite à d’autres, où l’on voyait offrir une peinture en cadeau au portrait de Bouteflika, a signé la mise à mort symbolique du système politique algérien, du moins dans sa version bouteflikienne, « le sens de l’image est ainsi défini, essentiellement, par sa valeur référentielle » (Hénault, 2008, p. 12).

Cette parodie de portraits officiels intervenant dans un contexte d’énonciation visuelle précis, est une séquence qui a joué un rôle déterminant dans la chute du bouteflikisme. Tout porte à croire que le basculement est intervenu à ce moment précis.

Figure 02 : Portrait du président entouré de ses soutiens "s'aprêttant" à recevoir une peinture en cadeau 
Coupole Mohamed Boudiaf, Alger

Source : Sites électroniques

Ne dérogeant pas au registre lexical habituel du système politique algérien, le pouvoir de fait ayant succédé à Bouteflika a puisé dans la même sémantique, en y ajoutant des tonalités adjectivales inhabituelles, pour empêcher les Algériens de faire valoir leurs revendications politiques. À titre d’exemple, l’arsenal discursif mobilisé par le vice-ministre de la défense et chef d’état-major, Ahmed Gaïd Salah, l’homme fort du régime après la chute de Bouteflika, et les civils représentant un système politique en lambeaux, a plus exaspéré que rassuré le peuple algérien dans sa quête d’une Algérie nouvelle.

Forcée de sortir de l’ornière de la « grande muette », l’Armée Nationale Populaire (ANP), par la voix de son chef, s’est essayée à un exercice discursif qui n’était pas de tout repos pour elle, reléguant au second plan le chef de l’État intérimaire, Abdelkader Bensalah. Les discours prononcés à partir des casernes, par Ahmed Gaïd Salah avoisinent une soixantaine entre février et décembre 2019, contrairement à Abdelkader Bensalah qui n’en a prononcé que trop peu.

Relayés sur les chaines de télévision publiques et privées et sur les réseaux sociaux, les discours d’Ahmed Gaïd Salah ont essayé sans relâche de contourner les revendications du peuple algérien et imposer un agenda assurant le maintien et la pérennité du système politique en place. Ce faisant, il met en avant la nécessité d’une solution constitutionnelle de la crise. Ainsi, des propos insultants ont été tenus à l’endroit des Algériens opposés à la feuille de route du régime, traités d’« ingrats et ennemis de l’intérieur », « égarés », « conspirateurs aventuriers » « adeptes du chaos », « chirdhima »[10] « relais de la ‘içaba »[11], « horde égarée » ou encore « relais de la main étrangère », « zouaves »[12], « ennemis de la nation » et bien d’autres qualificatifs infamants. Cette sémantique aux relents guerriers sera entretenue et amplifiée par des « mouches électroniques[13] » pour produire des discours de haine visant à diviser les Algériens et neutraliser le hirak qui les unit.

Dans ce sillage commença un discours de stigmatisation contre les citoyens et les partis politiques qui refusent le principe des élections présidentielles, qu’ils estiment sous le contrôle du régime, l’ex-ministre de l’intérieur Salahedine Dahmoune, dans un discours prononcé devant le Conseil de la Nation, début décembre 2019, a qualifié les hirakistes[14] de « pseudo-Algériens », « traitres », « mercenaires » « pervers » et « homosexuels »[15]. À défaut de convaincre, l’ordre discursif d’en haut vire à l’insulte et à l’invective avant de renouer avec les réflexes répressifs comme modalité du pouvoir (Mebtoul, 2019).

Force est de constater que l’ordre discursif post-Bouteflika n’a pas beaucoup changé, préférant se nourrir encore de la manipulation, de la diversion, de l’esquive, de la diabolisation et de la répression en réussissant à créer une osmose discursive avec le bouteflikisme duquel il est difficile, semble-t-il, de se défaire.

Ayant le sentiment d’être humiliés par leurs gouvernants, les Algériens se serviront ironiquement de tous ces qualificatifs pour les retourner symboliquement contre les instances énonciatives qui les ont produits en scandant haut et fort : « Nous sommes chirdhima et fiers de l’être », « Chirdhima wala ntouma » (Mieux vaut être chirdhima que vous), « La main étrangère c’est vous ; nous c’est le peuple algérien », « Ba3uha ya 3li » (Ali (la pointe), ils (les dirigeants) ont vendu l’Algérie) et bien d’autres slogans tranchants. La dimension dialogique (Bakhtine, 1970) de cette stratégie discursive renseigne sur la distance qui sépare les Algériens de leurs gouvernants. C’est à travers les pratiques langagières effectives que se révèlent les ordres discursifs. Les énoncés qui les portent n’adviennent que dans des rapports d’interaction continus et féconds. « L’énoncé se produit toujours en interaction avec d’autres énoncés, ce qui lui confère sa dimension dialogique » (Bres, 2017, p. 1).

Enjeu de rapports de pouvoir, la reconquête symbolique de l’espace public, investi continuellement et inlassablement par les Algériens, et sous différentes manières, était l’élément le plus marquant et déterminant du hirak. La dimension spatiale du hirak est un élément central de la crise politique en cours dans la mesure où elle capte les regards de la sphère politique et confère au hirak une légitimité populaire qui manque cruellement au pouvoir politique en place.

« La dimension spatiale peut ainsi être interrogée comme une condition à la fois contraignante et ‘habilitante’ de l’action collective, et l’espace être considéré non seulement comme enjeu mais aussi comme moyen et modalité des mouvements ou conflits sociaux » (Ripoll, 2005, p. 2).

Réputé pour ses divergences profondes, le champ politique algérien n’a connu de consensus, ne serait-ce qu’embryonnaire, qu’après l’investissement massif de l’espace public par les Algériens. Constitutives d’une opinion publique solide et génératrices d’une dynamique citoyenne pérenne, les marches hebdomadaires du hirak avaient la possibilité d’aboutir à l’édification d’un nouvel ordre socio-politique consensuel, mais les discours clivants du pouvoir en place et l’arrivée inattendue de la pandémie de la Covid-19 en ont décidé autrement.

S’approprier pacifiquement l’espace public était pour les Algériens une façon de contester son appropriation (Ripoll, 2005) et son contrôle par le pouvoir politique. Le rapport à l’espace public s’est solidifié dans le contexte du hirak par la mobilisation de moyens sophistiqués de la contestation politique permettant à cet espace de se prolonger dans la sphère numérique, un espace émergent dont le contrôle semble difficile en dépit de l’arsenal répressif mobilisé à cet effet.

Figure 3 : [Nukni nedu[k]el, kunwi tfuk-em] (en Kabyle)
« Nous sommes unis, et c'est en fini pour vous »
Boulevard Émir Abdelkader, Oran.


Source : Auteur 22 mars 2019

Même l’arabe institutionnel a été libéré du carcan politico-idéologique dans lequel il était enserré. « Le destin de cette langue a été associé à une langue de bois savamment entretenue par le système politique algérien pour se couper du peuple algérien tout en faisant semblant de lui parler » (ibid., p. 26). Elle a longtemps opéré comme la « langue naturelle » d’un actant collectif (Bouacha, 1992), mais le hirak a réussi à l’extraire de cette vision dogmatique pour lui assigner des fonctions autres que celles qu’elle avait longtemps remplies  (Ouaras, 2020). La langue française a, elle aussi, été réhabilitée dans ses fonctions militantes. Sa présence massive dans les slogans et les chants du hirak renseigne sur la position confortable de cette langue dans la cartographie linguistique algérienne. Il importe de souligner aussi que la langue anglaise fait ses premières apparitions comme langue contestataire dans le contexte algérien.  

Au-delà de la créativité discursive qu’elles expriment et des représentations sociales qu’elles génèrent, ces dynamiques linguistiques faites de contacts, d’emprunts et d’alternances codiques, montrent qu’un nouvel ethos collectif est en train de se construire en Algérie au fil des mois de contestation. Cette configuration inédite rend possible la présence du JE énonciateur dans l’espace public. Les singularités ont droit de cité dans ce mouvement qui se veut foncièrement hétérogène même si le sens de sa quête est d’essence collective. C’est en grande partie, l’expression et l’acceptation réciproque de ces singularités linguistiques, socio-identitaires et politico-idéologiques qui ont permis au hirak de durer dans le temps et de produire du sens.

Esquissant délicatesse, élégance et sourire, les femmes algériennes, un exemple édifiant de ces logiques sociales nouvelles, redoublent d’ingéniosité pour marquer leur présence dans l’espace public. Ce marquage se traduit sous forme de procédés langagiers et de pratiques symboliques. Les slogans qu’elles conçoivent se caractérisent par la pluralité de leurs expressions, les tonalités incisives de leurs discours et les symbolismes de leurs tracés.

Outre les slogans, les dessins et les chants qu’elles conçoivent avec justesse, les Algériennes recourent au langage vestimentaire et corporel, une forme d’expression symbolique inédite en Algérie, pour dire toute leur aisance à marier tradition et modernité comme le laissent montrer les figures 4 et 5.

Figure 4 : jeunes femmes  en hayak traditionnel  entourées et saluées
par un groupe de manifestants Boulevards de l'ALN, Oran


Source :
Auteur 8 mars 2019

Figure 5 : La danseuse Melissa Ziad résume artistiquement la beauté du hirak


Source: Rania, G. Rue Didouche Mourad, Alger. 

D’autres acteurs importants, à l’image des supporters de club de football, des chanteurs, des artistes, des poètes ont également marqué d’une empreinte indélébile le hirak, par des modalités expressives qui leur sont propres[16]. Produisant du sens, ces différentes formes de contestation politique peuvent faire l’objet d’une sémiotique sociale au sens de van Leeuwen (2005).

Toutes ces expressions langagières et symboliques montrent que la contestation de l’ordre politique dans l’Algérie actuelle est un fait social indéniable, qui va en s’amplifiant. Ne se reconnaissant pas dans cet ordre politique et ses injonctions tous azimuts, le peuple algérien, sa jeunesse surtout, semble savoir ce qu’il veut et ce qu’il ne veut plus. C’est tout le schéma de gouvernance qu’il exige de revoir parce que les mécanismes de cette gouvernance sont obsolètes et ne sont plus en adéquation avec ses aspirations. Il aspire à une participation politique directe et significative, formulée de manière crue à travers ces deux slogans qui en disent long : « Al sulta li-cha’b (Le pouvoir au peuple) », « Yetnahaw ga’ (Qu’ils dégagent tous) » (voir fig. 6). Ce dernier slogan est incontestablement l’un des plus pertinents de tous les slogans scandés par les Algériens depuis février 2019, même si une certaine « élite symbolique »[17] (Van Dijk, 2008) lui prête des intentions radicales et utopistes en feignant d’ignorer sa portée implicite. Perdre de vue le contexte qui l’a vu naître ne peut que biaiser sa portée discursive et symbolique qui révèle une conscience et une maturité politiques insoupçonnées court-circuitant les paradigmes en usage et les prêts-à- penser.

 Figure 6: [Yetnahaw ga’] en mode graffiti                
Rue Charras, Alger. 

 Source : Auteur (01/11/2019 )

Faisant office du mot d'ordre-icône du hirak , ce slogan a été à l'origine prononcé spontanément en arabe algérien par le jeune Sofiane Bakir Turki, connu sous le surnom gratifiant de Darjaman, face à l’envoyée spéciale de la chaine de télévision Sky News Arabia qui affirmait, dans un arabe châtié, que « […] les Algériens se félicitaient pour ce qui a été réalisé jusqu’à maintenant… »[18] Par sa brièveté et sa portée symbolique, ce slogan est vite devenu viral sur les réseaux sociaux. 

Joignant le geste à la parole, Darjaman interrompt le direct de la journaliste en déclarant face à la caméra « ma yuhaniuch ba’dahum, makanch menha, ma ranach maqtan’in ga’itic bhad al-taghyir. Nnehaw piou ‘awdou piou wahad akhar. Yatnahaw ga’, yatnahaw ga’ » (Ils [Les Algériens] ne se félicitent pas, ce n’est pas vrai. Nous ne sommes pas du tout convaincus de ce changement, ils [tenants du régime] ont retiré un pion pour le remplacer par un autre. Qu’ils dégagent tous).

La journaliste insiste pour faire parler le jeune « intrus » en arabe institutionnel : « ‘arbiya, ‘arbiya, ‘arbiya, ‘arbiya, ‘arbiya, ‘arbiya », (en arabe). Le Darjaman récidive spontanément : « ma na’rafch ‘arbya, hadi hya darja ta’na » (je ne connais pas l’arabe, c’est celle-là notre Darja [arabe algérien]). Ce dernier énoncé se veut à lui seul une manière de réhabiliter l’arabe algérien, victime d’une minoration systématisée en Algérie.

De cet échange vif et spontané qui a duré à peine une trentaine de secondes, l’Algérie tout entière n’a retenu que le slogan sommaire mais quelque peu manichéen « Yetnahaw ga’ » (Qu’ils dégagent tous) qui a une valeur illocutoire de type engageant. Ce slogan a su fédérer un nombre important de sensibilités politiques, remplissant ainsi la fonction essentielle du slogan, surtout politico-idéologique, qui consiste à atteindre les masses avec des formules simplificatrices. Reboul précise à cet égard que :

La séquence vidéo ayant donné une matérialité à ce slogan-icône a vite investi les réseaux sociaux et les Algériens s’en emparent pour en faire l’étendard de leur révolution pacifique. Les deux mots le constituant ont été apprivoisés, scandés, écrits, tagués, dessinés, chantés, exhibés avec assurance et fierté par les Algériens d’ici et d’ailleurs. Ce slogan est fédérateur par excellence dans la mesure où il renferme toute la substance et la profondeur de la contestation politique en Algérie. Ce qui importe au final c’est moins son sens que son impact sur les masses car il transcende la pensée critique et les dogmatismes pour stimuler l’action. Dans sa lancée contestataire, ce slogan se refuse à tout questionnement (Reboul, 1975). Sa radicalité symbolique n’est que l’expression d’un ras-le-bol généralisé et d’une détresse indescriptible, justifiée par le contexte énonciatif qui l’a vu naître.

Augurant d’un retour à la case départ, le statu quo ambiant doublé d’un tout répressif, qui fait tourner en rond la crise politique actuelle, redonne tout son sens à ce slogan tout en confirmant la justesse de son énoncé.

Après cette incursion dans l’univers sociolangagier et discursif du hirak, il apparait qu’avant de se projeter politiquement, le peuple algérien se dit et se signifie d’abord dans l’espace public qui est le sien, en recourant à des modalités langagières éclatées mêlant langues (locales et étrangères), graphies, signes, chants, dessins, tenues vestimentaires, chorégraphies, drapeaux, emblèmes, danses, poésies, déguisements et autres. Les discursivités qui s’en dégagent renseignent sur les tendances socio-politiques et culturelles dominantes qui marquent la société algérienne du 21è siècle.

Les discursivités du hirak et du contre-hirak et leurs diverses modalités langagières occupent une position centrale dans l’échiquier politique algérien dans le sens où elles participent à reconfigurer l’exercice politique son expression dans l’espace public et ses prolongements multiples. Les Algériens se sont affranchis du fatalisme politique en luttant pacifiquement pour le droit à la parole libre et en produisant, chacun à leur manière, de nouvelles pratiques à partir desquelles ils structurent leurs singularités, leurs résistances et leurs aspirations collectives tout en exprimant leur « désir de libertés, de dignité et d’algérianité » (Mebtoul, 2019).

Si les pratiques langagières d’ « en bas », contestataires dans leur essence, participent énergiquement au rejet du pouvoir politique en place, celles d’ « en haut », dominatrices et manipulatrices, militent inlassablement pour son maintien. De cette dualité langagière émergent des ordres discursifs conflictuels, révélateurs de rapports de pouvoir de plus en plus tendus.  

Interroger ces ordres discursifs, leurs mécanismes, leurs stratégies et les espaces (public, privé et numérique) dans lesquels ils se matérialisent, est d’une fécondité heuristique (Dris, 2016) certaine. Cet angle d’approche ouvre de nouvelles perspectives pour l’analyse des mouvements sociaux de plus en plus denses, issus de mutations, de recompositions et de reconfigurations profondes, s’imposant comme signe d’un nouvel ordre social qui se dessine.   

Bibliographie 

Ali Bencherif, M.-Z. (2019). Les graffiti en Algérie : des voix du hirak mises en mur. Insaniyat, (85-86), 75-87.

Belhamideche, H. et Ouaras, K. (2019). Les inscriptions murales et leurs fonctions dans la ville de Mostaganem. Insaniyat, (85-86), ‏37‎-57.

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Notes 

[1] Mouvement révolutionnaire n’est pas pris ici dans son sens traditionnel c’est-à-dire un mouvement guidé par une avant-garde. Désapprouvant les partis politiques, surtout ceux acquis au pouvoir en place, et autres formes de représentation politique traditionnelle, le hirak a mis en place une dynamique horizontale et une expérience politique porteuse d’un idéal révolutionnaire d’un nouveau genre.

[2] J’entends par ordre discursif, l’ensemble des procédés langagiers (langues et signes) dont se sert une entité sociale, communautaire, politique, idéologique, religieuse ou autre, pour se situer dans une scène discursive régie par des rapports de pouvoir.

[3] Le hirak des Algériens établis à l’étranger est également constitutif de cet ordre discursif naissant.

[4] L’ordre d’« En haut » renvoie au discours du pouvoir politique en place, l’ordre d’« En bas » à celui du peuple.

[5] Depuis l’adoption de la loi portant sur la prévention et la lutte contre la discrimination et le discours de haine, l’étau s’est resserré drastiquement sur la liberté d’expression plus particulièrement dans son volet politique. Contrairement à ce qui est énoncé dans cette loi, les discours de haine bénéficient d’une impunité qui étonne à plus d’un titre. Seuls les discours opposés à la feuille de route du régime sont persécutés.

[6] Le bouteflikisme renvoie aux vingt années de règne du président Abdelaziz Bouteflika (1999-2019).

[7] Prévoyant et dénonçant une fraude électorale organisée au profit du candidat du pouvoir Abdelaziz Bouteflika, les six autres candidats à la présidentielle du 15 avril 1999 (Hocine Ait Ahmed, Abdallah Djaballah, Mouloud Hamrouche, Youcef Khatib, Mokdad Sifi et Ahmed Taleb Ibrahimi) décident de leur retrait de la course électorale le 14 avril 1999 au soir, laissant seul le candidat Abdelaziz Bouteflika face à son destin. Ce dernier reproche à ses concurrents « une absence totale de maturité » tout en leur concédant ceci « il faut être vraiment algérien pour oser une chose comme ça [retrait] ».

[8] Les Algériens utilisent souvent les mots « El cadr » (cadre) ou « Teswira » (photo) pour désigner le portrait officiel du président Abdelaziz Bouteflika.

[9] Au sens propre, « cachiristes » est un dérivé adjectival du mot « cachir », qui est à son tour une déformation du mot casher en hébreu, désignant un saucisson traditionnel dans les langues locales algériennes. Il est fait à base de poulet et d’œufs et utilisé pour garnir les sandwichs. Au sens figuré, ce mot renvoie aux soutiens inconditionnels du cinquième mandat de Bouteflika qui se mobilisent sur les lieux de meetings politiques pro-Bouteflika en échange d’un sandwich garni de cachir.

[10] Chirdhima : mot en arabe coranique désignant groupuscule ou bande peu nombreuse. Il est inspiré de la Sourate 26 (Les poètes, verset 54) du Coran évoquant les Juifs persécutés par Pharaon.

[11] I‘çaba: mot en arabe institutionnel signifiant clique ou bande mafieuse. Ce mot revient sans cesse dans les discours d’Ahmed Gaïd Salah à partir de mars 2019, mais aussi dans les médias, pour désigner l’entourage d’Abdelaziz Bouteflika incluant, ministres, officiers supérieurs, militaires, politiciens, hommes d’affaires, mais jamais le président démissionnaire. 

[12] Le mot zouave désigne les Unités coloniales françaises d’infanterie. Dans le contexte du hirak, ce mot revêt une connotation raciste. Il a été réactivé et inspiré par le discours officiel pour stigmatiser la Kabylie et ses habitants réputés pour leur irréductible opposition au pouvoir central.

[13] Doubab en arabe, « les manifestants utilisent le terme "mouches électroniques" pour décrire les récits en forme de trolls qui diffusent des messages pro-gouvernementaux », https://www.bbc.com/afrique/region-49730272

[14] Militants et manifestants participant aux marches du hirak.

[15] https://bit.ly/3dfnwGs

[16] Cet aspect fait l’objet d’un autre article sur lequel je travaille actuellement.

[17] Dans la perspective de l’Analyse critique du discours, l’élite symbolique renvoie, selon Van Dijk (2008, p. 32), aux journalistes, écrivains, artistes, académiciens et d’autres groupes qui exercent le pouvoir sur la base d’un « capital symbolique » au sens bourdieusien du terme.

[18] En référence à la décision de Bouteflika de renoncer le 11 mars 2019 de se présenter à un cinquième mandat présidentiel.

 

 

 

 

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