Jardins partagés : une alternative pour la participation dans la gestion urbaine de proximité. Le cas du jardin Ezzouhour de Boumati à Alger


Insaniyat N°90 | 2020 |Participation citoyenne aux projets de développement |p.61 -79 | Texte intégral



Fatiha TAMANI-DJEBRA: Ecole Polytechnique d'Architecture et d'Urbanisme Alger, Hocine AIT AHMED, Laboratoire Ville, Urbanisme et Développement Durable, 16 200, Alger, Algérie.

Meriem CHABOU-OTHMANI Ecole Polytechnique d'Architecture et d'Urbanisme ALGER, Hocine AIT AHMED, Laboratoire Ville, Urbanisme et Développement Durable, 16 200, Alger, Algérie.

Radjaa BENSOUYAH: Conservatoire National des Formations à l'Environnement, Département Jardins Partagé, 16 009, Alger, Algérie.


La question de la participation à l’amélioration du cadre de vie dans les cités d’habitat collectif en Algérie se pose avec acuité. L’état de dégradation avancée que présentent ces cités est dû principalement à l’absence d’implication des habitants dans la gestion urbaine de proximité, de sensibilisation et de la culture du vivre ensemble.

Au niveau international, la notion de participation ainsi que plusieurs formes et outils enclenchant le processus participatif du global au local, ont été mis en œuvre (André, Martin & Lanmafankpotin, 2012) (Bacqué, Gauthier, 2011), (Bresson, 2014), (Loïc, 2007). Le jardin partagé figure parmi la panoplie des dispositifs documentés ces dernières années. Il représente, cependant, dans l’Algérie d’aujourd’hui, une pratique plutôt novatrice qui gagnerait à être mieux connue dans la mesure où elle pourrait contribuer à impliquer les habitants dans une meilleure gestion de leur cadre de vie.

Le jardin partagé constitue, en effet, un objet synthétisant les enjeux du développement durable (Demailly, 2014). Il contribue à la création des liens sociaux et l’implication des habitants dans la vie de leur quartier, par l’appropriation et le partage des parcelles cultivées.

Les travaux de recherche, effectués ces dernières années sur ce type d’espaces partagés, révèlent le rôle et les enjeux de ce dernier dans la sensibilisation à la question écologique et à la vie citoyenne, enjeux liés particulièrement à l’amélioration du cadre de vie dans les quartiers, « L’investissement dans un jardin partagé peut poser les jalons d’une implication politique dans la vie de quartier ». (Demailly, 2011, p. 11) ; mais sert également à identifier les vrais enjeux sociaux locaux qui se dessinent dans les projets participatifs à dimension communautaire et environnementale.

La thématique de la participation a été largement abordée, notamment à travers les agendas 21 locaux confirmant la nécessité de l’implication des citoyens dans l’élaboration des plans d’action. Elle figure également dans plusieurs recherches sur la question de la mise en œuvre de dispositifs et de processus de participation et d’implication des citoyens dans la gestion urbaine et publique (Pintaudi, 2010) dans la vie de leurs quartiers. Toutes ces injonctions et recherches ont été construites autour d’un principe largement partagé : comment transformer les individus ou les groupes de résidents en acteurs de leur propre transformation, en citoyens respectueux de leur environnement urbain et comme parties prenantes de leur devenir (Bresson, 2004).

En Algérie, étant donné l’inexistence d’un cadre juridico-institutionnel régissant la participation citoyenne et habitante, notamment à travers la loi 06-06 de 2006 portant sur l’orientation de la ville, qui n’a pas été suivie de textes d’application et d’exécution, la participation est loin d’avoir été une pratique institutionnalisée. Signalons, cependant, l’initiative du Conservatoire National des Formations à l’Environnement CNFE[1], d’introduire une démarche participative à travers le partage d’un jardin, avec comme objectif la sensibilisation à la dimension environnementale et écologique, objet de cet article.

Dans le cadre de cette initiative innovante à plus d’un titre, dans le contexte très centralisé, très up down de fonctionnement de l’administration locale algérienne, c’est l’implication directe des habitants d’une cité d’habitat collectif de type AADL (Agence nationale d'amélioration et du développement du logement) qui était recherchée, non pour la beauté de l’expérience, mais parce qu’elle constituait un atelier d’apprentissage du vivre ensemble autour d’un projet de jardin partagé, mais aussi un chantier de réhabilitation participative d’espaces communs en déshérence.

Il s’agit donc, pour nous, de tirer les leçons de cette opération innovante de participation habitante à travers l’aménagement et l’exploitation de jardins potagers collectifs implantés dans le tissu interstitiel d’une cité d’habitat collectif, à travers les réponses collectées sur le terrain auprès des divers acteurs impliqués dans cette opération aux questions suivantes :

Comment cette première expérience, en Algérie, de processus participatif par le biais de jardins collectifs partagés a-t-elle favorisé le sentiment d'appartenance au quartier de résidence en développant le sentiment de chez  soi chez ses habitants?

Peut-on considérer cette expérience particulière comme un vecteur permettant d’améliorer la gestion des parties communes de nos cités ?

Dans cet esprit, il nous est paru opportun de connaître le degré effectif de participation et d’acceptation du projet par les habitants, d’une part et d’identifier les contraintes politiques, institutionnelles, organisationnelles et/ou culturelles ayant entravé la généralisation et la réussite de cette expérience, d’autre part.

Dans cet article, nous émettons l’hypothèse que le jardin partagé pourrait être un catalyseur privilégié d’amélioration de la qualité urbaine dans nos cités d’habitat collectif parce qu’il repose sur un processus particulier de type participatif qui développe les ressources de lien et de coopération entre résidents à propos d’enjeux de voisinage de type secondaire.

C’est, en effet, sans doute, parce que le jardin partagé est un espace rassembleur du point de vue symbolique, qu’il constituerait en quelque sorte la forme par excellence d’introduction de la sensibilité citoyenne aux questions d’intérêt commun dans nos cités d’habitat collectif.

Le jardin partagé : témoignage d’une volonté d’implication des citoyens dans la gestion de proximité

Le jardin partagé : quelques repères dans l’histoire

L’histoire des jardins communautaires n’est pas récente, elle remonte au Moyen-Age. Le concept de jardins partagés est apparu aux Etats-Unis au cours des années 1970 (Baudry, 2010). Les friches urbaines résultant de la démolition de nombreux bâtiments dans la ville de New York furent végétalisées en lançant des bombes de graines (seed bombs) (Demailly, 2014). En 1973, le premier community garden fut créé dans une friche à Manhattan par Liz Chisti. En 1974, le mouvement Green Guerillas fut fondé et c’est ainsi que les community gardens se propagent dans toute l’Amérique du nord.

Aujourd’hui, les jardins urbains collectifs sous toutes leurs formes : familiaux, d’insertion et partagés sont l’objet de nombreuses politiques de développement local, à travers le monde : Paris, Berlin, Londres, Montréal, Tokyo et bien d’autres métropoles encore se dotent de jardins communautaires « le jardin partagé se présente comme la recherche d’un espace de convivialité et de mixité sociale face à l’atomisation subie dans la grande métropole ». (Baudelet, 2005).

En Allemagne, le jardin communautaire fait aussi dans l’originalité. C’est à Kreuzberg, quartier populaire et bétonné de Berlin, que se cultive un jardin partagé entièrement transportable surnommé le Prinzessinnengarten (jardin des Princesses). Ainsi, salades, radis et fenouil poussent dans des caisses à pain en plastique. En France, ces jardins se sont organisés à travers le réseau « le Jardin dans Tous Ses États » JTSE, dont les valeurs de la Charte de la terre en partage se fondent sur la gestion participative qui favorise la mixité sociale.

Le jardin partagé « Ezzouhour » : une expérience innovante en Algérie

Le Conservatoire National des Formations à l’Environnement (CNFE), créé à l’effet de renforcer le cadre institutionnel pour la mise en place de la politique nationale de l’environnement et du développement durable, s’est lancé dans un projet de « jardins partagés » et pris comme première expérience à la cité des 116 logements AADL Boumati, El-Harrach, d’Alger.

Les principales missions du CNFE : la formation, la sensibilisation et l’éducation à l’environnement en direction de l’ensemble des acteurs socio-économiques publics et privés ainsi que les préposés à l’application des lois ou à la surveillance des espaces fragiles.

L’histoire a commencé à partir d’une idée qui est née chez l’initiatrice du projet, suite à une formation qu’elle a suivie au Jardin d’Essais « Je voulais sortir et aller vers les gens pour provoquer la rencontre, j’ai utilisé un outil découvert en formation, le jardin partagé » (Bensouyah, 2017)[2].

Cette première expérience a mûri en 2011 et a pu se concrétiser grâce à une coopération entre le CNFE, l’AADL et les services de la collectivité locale d’El-Harrach. En 2012 naît le jardin « Ezzouhour » sur un espace extérieur, situé dans la cité des 116 logements AADL récemment occupée par ses habitants. Le premier jardin partagé en Algérie est donc le fruit de la collaboration entre le CNFE, l’AADL, la collectivité locale et les résidents de la cité.

D’une surface de 300 m2, ce terrain couvert de pelouse et qui servait d’espace vert, sera découvert par la responsable du département des jardins partagés du CNFE, lors de ses visites de prospection à la recherche d’une cité pouvant accueillir son projet de jardin partagé. Ce projet devant servir d’opération pilote, le terrain d’implantation devait être judicieusement choisi. Les critères de ce choix ont été principalement : la sécurité, la présence d’une clôture, de gardiens d’immeubles, d’un nombre de familles résidentes ne dépassant pas 100 ménages et la disponibilité d’espaces extérieurs bien délimités.

Figure 1 : Plan de la cité 116 logements, AADL (Boumati El-Harrach)

Source : AADL


Figure 2 : Le Terrain (300 m2)

Source : Bensouyah, 2012