André Ravéreau et le M’Zab : regarder, dessiner, construire


 Insaniyat N°91 | 2021 |Vivre et (re)penser la ville : nouvelles perspectives| p.77 -92 | Texte intégral


 


Daniela RUGGERI: Université Iuav de Venise, Centre d'études AfricaLab, 30135, Venise, Italie. 


« Autour de la Méditerranée, se penchant comme un ‘S’entre la péninsule arabique et l'Himalaya, une large bande de terre rougeâtre, entre l'argile et le sable, épaisse entre vingt-cinq et quarante-cinq degrés de latitude, qui de l'Atlantique au Pacifique rompt presque en deux l’Afrique et l’Asie […] Dans cette vaste région, le soleil est la malédiction et la nuit le bonheur, la lune devient le symbole d'une culture […] »[1].

C’est avec ces mots que l’architecte Ludovico Quaroni décrit la « Contre-méditerranée » (Braudel, 1985, p. 6) qui arrive jusqu’au désert du Sahara et qui se pose dans des relations de continuité et d'opposition avec la culture occidentale.

Dans cette longue histoire des rencontres, conflits et circulations de modèles culturels et architecturaux, l’œuvre de l’architecte André Ravéreau (1919 Limoges – 2017 Aubenas) représente un exemple de synthèse entre les cultures de la Méditerranée. Considéré en marge des grands mouvements d’architecture, notamment le Mouvement Moderne, il est encore aujourd’hui relativement peu étudié. À l’occasion de son centenaire, une exposition itinérante, dont le premier acte s’est tenu à Marseille[2], a remis à sa juste valeur l’œuvre de l’architecte. Dans la continuité de cette exposition, cet article retrace le parcours intellectuel qui a conduit André Ravéreau à des résultats significatifs de confluence entre les cultures du bassin Méditerranéen. Dans un premier temps, nous nous intéresserons à la rencontre de l’architecte avec le M’Zab, la « Contre-méditerranée », moment clé dans le parcours de l'architecte, qui représente le but de ses réflexions théoriques et expérimentations pratiques, notamment sur la relation entre le lieu, le climat et l'architecture.

Ensuite, nous décortiquerons la méthode analytique de l'architecte, qui comporte un processus de décomposition en éléments constitutifs, opéré par le regard d’abord, puis par le dessin interprétatif. Pour terminer, nous expliquerons la relation entre les phases d'analyse, de dessin, et de conception du projet qui caractérisent l’œuvre de Ravéreau ; un mode de décomposition et de recomposition par morceaux proposé dans les différentes phases du projet architectural.

Les projets pour le M'Zab sont un exemple de système unitaire composé des parties conçues par l’architecte dans le Plan Directeur Général du M’Zab.

La rencontre avec le M’Zab

Depuis 1960 et durant environ vingt ans, André Ravéreau vit et travaille en Algérie où, à partir de 1965, il est Architecte en chef des Monuments historiques de l’ensemble du pays[3]. À ce moment, il a déjà à son actif nombre de pérégrinations en Méditerranée, comme la participation à la reconstruction de deux villages sur l’île de Céphalonie, en Grèce, suite au tremblement de terre de 1953.

Plusieurs prix reconnaissant  son travail lui seront décernés après son retour en France, où il s'installe définitivement dès 1975; notamment le prix d’architecture Aga Khan en 1980 pour le Centre de santé de Mopti au Mali, ou encore la médaille du mérite de l’Algérie pour sa contribution à la valorisation du patrimoine du pays, en 2012. La rencontre avec le M’Zab représente un moment important dans la démarche d’André Ravéreau, ses réflexions théoriques et leur expérimentation et applications pratiques.

Ravéreau avait eu l'occasion d'explorer le M'Zab lors de ses voyages de formation en Afrique entre 1949 et 1950 et il reste profondément fasciné par la particularité de cette oasis algérienne située à environ 600km au sud d’Alger à la lisière du Sahara. Cet ancien système urbain constitué par cinq villes fortifiées (ksar) d’une valeur historique et artistique importantes, qui ont été fondées sur les hauteurs de la vallée au cours du XIe siècle par les Ibadites, autrement connu comme Pentapole du M’Zab.

Pour décrire la première rencontre avec le M'Zab, Ravéreau dira :

« Comme tout le monde, j’ai reçu la séduction de Ghardaïa avant d’en faire l’analyse. On a l’intuition que les choses possèdent un équilibre que l’on appelle esthétique, […], j’ai vu dans le M’Zab à la fois, la rigueur que j’aimais chez Perret, dont j’étais l’élève, et les formes exaltantes que l’on trouve chez Le Corbusier » (Ravéreau, 2003, p. 17).

En 1958, l’Agence du Plan d’Alger[4] commence, sous la direction de Gerald Hanning (en charge de l’Organisation Commune des Régions Sahariennes), la rédaction d’un Plan Directeur pour la vallée du M’Zab. À partir de 1960, l’architecte André Ravéreau rejoint l’équipe de l’Agence du Plan d’Alger constitué par Jean-Jacques Deluz et Robert Hansberger pour rédiger le Plan Directeur du M’Zab (1960-62).

Sa notoriété de passionné de l'architecture du M'Zab, notamment construite grâce à l'article Le M’Zab, une leçon d’architecture publié en 1951 dans la revue « Techniques et architecture » (Ravéreau,1951, p. 6-7), et probablement ses amitiés au sein de l'Agence du Plan d'Alger, renforcés depuis 1954 avec la reconstruction d'Orléans ville[5], vont contribuer au choix des dirigeants de l'Agence d'Alger de lui confier la tâche de participer à la rédaction du Plan directeur du M’Zab.

Ravéreau apporte ainsi une contribution importante aux Plans du M’Zab[6], marqué par son expérience biographique et par les études de la vallée qu’il a effectuées à travers le dessin critique et avec la documentation photographique de Manuelle Roche.

Image 1 : André Ravéreau, Jean Jaques De Luz, Robert

Hansberger, Plan Directeur général du M’Zab (1960-1962)

Dessin de Daniela Ruggeri à partir de une version du Plan du M’Zab de l'archive privée de André Ravéreau.

Au début des années 1960, l'architecte et la photographe passent beaucoup de temps à interviewer les habitants de la vallée. Les informations collectées, accompagnées d'un processus continu de dessin critique du territoire et de son architecture, constituent les prémisses d'une œuvre qui a le mérite d'avoir un caractère totalement pionnier, dont la portée doit être reconnue. Il s’agit, en fait, de la première étude complète sur le M’Zab, conçue pour être accessible non seulement aux techniciens et urbanistes mais aussi à un public moins avisé. Ce sera également Manuelle Roche qui se chargera de publier la vision de Ravéreau, en écrivant un premier livre sur le M’Zab paru en 1970[7].

Dans l’analyse territoriale du M’Zab formulée par Ravéreau, lors de ses études préliminaires au Plan Directeur, il décompose la vallée en parties, identifiant les différents éléments constitutifs, les composants qu'il réutilisera ensuite dans les projets du M'Zab à différentes échelles d'intervention.

Ses projets au M’Zab (1960-76), réalisés ou non, représentent aussi des étapes clés dans la démarche de définition de son architecture. En effet, c’est au M’Zab que Ravéreau commence à analyser l’architecture en adoptant une méthode comparative : « J’ai compris ce que l’humide apportait à la Normandie seulement après avoir vu ce que le sec donnait au M’Zab. De par la différence, le phénomène du M’Zab m’était apparu bien plus clairement. [...]» (Ravéreau, 2003, p. 18).

Regarder et dessiner

C’est grâce à son regard particulier sur le contexte que Ravéreau fait l’analyse de l’architecture traditionnelle, étroitement liée au territoire et à son climat, avant d’avancer sa proposition architecturale.

Regarder[8] est donc chez André Ravéreau un aspect fondamental pour la composition des espaces à l’échelle architecturale comme à celle de l’échelle urbaine. C’est toujours son regard très attentif aux détails, accompagné du dessin, l’outil principal d’analyse, qui est à la base de la démarche de sa pensée architecturale.

Depuis ses études à l’école des Beaux-arts de Paris, il développe une méthode pour l’aménagement des bâtiments en traçant sur les dessins des réseaux visuels à partir de la position et de la hauteur de l’œil humain, comme témoignent les planches de son diplôme – le projet d’un Village en Normandie – de 1953, où le but du projet est de préserver la vue sur la Seine. Cela signifie que la disposition des bâtiments, définissant le rapport entre les espaces pleins et vides, est principalement basée sur ce que les gens vont percevoir.

L'utilisation de cette méthode, que Ravéreau perfectionne au fil des années, devient une constante qui distingue ses projets aussi bien graphiquement par le dessin de petits yeux que par les rayons visuels, qui sont présents principalement dans les plans et les coupes.

Images 2 et 3 : Hôtel des postes de Ghardaïa (1966-67)

© Manuelle Roche/ADAGP. Paris, 2013.Plan de couverture-terrasse, dessin de Daniela Ruggeri

C’est au M’Zab que Ravéreau atteint des résultats particulièrement intéressants en expérimentant cette méthode: ici le thème du regard s'entrelace avec ceux des facteurs climatique, fonctionnel mais également culturel.

L’Hôtel des postes de Ghardaïa (1966-67) est le premier témoignage réalisé du Plan de Détail de la Place de Ghardaïa (1960-62), qui a été conçu avec l’application de sa méthode du tracement des rayons visuels.

« Déjà un hôpital y était construit, ainsi qu’une caserne, la gendarmerie, le commissariat et le palais de justice. L’espace entre ces bâtiments était parfois libre, parfois au contraire, encombré au point de créer une sorte d’étranglement. J’ai décidé de tirer parti de ces percées visuelles existantes sur le paysage environnant, le ksar de Melika, le minaret de Ghardaïa… J’ai imposé de conserver ces vues et j’ai souligné leur direction par une zone bâtie dense, […] et de masquer certains bâtiments trop importants pour le lieu ». (Ravéreau, 2007, p. 52).

Dans l’Hôtel des postes, qui comprend l’habitation du receveur à l'étage supérieur du bâtiment, l’étude des regards joue également un rôle déterminant dans la configuration des espaces intérieurs. La hauteur de l’œil est déterminée par la posture assis sur le sol qui, jusque dans les années mille neuf cent soixante, était avant tout une habitude logique par rapport au climat du M’Zab, et qui, par conséquent, devait entrainer un positionnement en hauteur des fenêtres. C’est donc l’étude des ouvertures basées sur les regards des futurs utilisateurs de la maison qui, pour Ravéreau, est déterminant afin d’établir des relations visuelles entre le paysage, son projet de l’espace urbain et celui de l’espace intérieur, tout en respectant les usages de la tradition du M’Zab :

« Une chambre, donnant sur la cour de service de la poste, comporte un moucharabieh en excroissance, permettant une vue biaisée sur l’esplanade prévue et protégée des regards de la cour par des découpes de plâtre, reprise de pratiques traditionnelles au M’Zab » (Baudouï, Potié, 2003, p. 141).

Avec ce dispositif architectural, Ravéreau permettait une vue complète de la place et du paysage depuis la chambre des« femmes et des enfants », sans que ceux-ci ne soient vus de l’extérieur.

Image 4 : Hôtel des postes de Ghardaïa  (1966-67), particulier « moucharabieh » en excroissance sur la cour

 © Manuelle Roche/ADAGP. Paris, 2013

Encore embryonnaires dans le projet de la Poste, les études des ouvertures basées sur les regards seront perfectionnées au fil du temps. Au cours d'une de ses conférences à Lentillères en 2016[9], Ravéreau distingue deux types de regards, donnant lieu, dans son projet, à des types spécifiques de fenêtre : "le regard plongeant" dont l’exemple est la fenêtre conçue pour les logements de Sidi-Abbaz (1976), et "le regard de biais". Ce dernier est obtenu précisément avec la solution de moucharabieh en excroissance – une sorte de bow window saharien – que nous trouvons dans l’Hôtel des postes de Ghardaïa et que Ravéreau proposera de nouveau, adapté à un autre lieu, dans un projet de maisons en Lozère.

Image 5 : Le regard plongeant, André Ravéreau, Logements à Sidi-Abbaz (1976)