Sociétés urbaines et gestion des déchets dans les villes sud-méditerranéennes : les effets des réformes modernisatrices sur le secteur informel


Insaniyat N°92 | 2021 |Vivre et (re)penser la ville : nouvelles perspectives| p. -  | Texte intégral


Bénédicte FLORIN: Université de Tours, UMR CITERES, Equipe Monde arabe et Méditerranée, 37 000, Tours, France.


 


De manière générale, les récupérateurs de déchets sont relégués dans des quartiers d’habitat et de travail situés aux marges des villes, eux-mêmes étant assignés à la marge de la société urbaine. L’exclusion, dont ceux et celles qui ont « à faire avec » les déchets sont l’objet, est due à la construction historique et sociale de l’indésirabilité, de la figure du paria et de l’intouchable. Ceci ne les empêche pas, paradoxalement, de constituer une main d’œuvre quasi gratuite et sans droits de l’industrie du recyclage. Affectés par une double peine (cohabiter avec l’ordure, être exclu de la ville et de la société), les récupérateurs sont assimilés aux déchets sociaux, contaminés par le déchet qu’ils manipulent (Lhuillier, 2005).

Cette indésirabilité justifie le fait qu’ils ne soient que trop rarement pris en compte dans les mutations en cours dans les pays du nord où ils travaillent aussi, comme dans ceux du sud où les réformes sont notamment impulsées par les bailleurs internationaux. Depuis une trentaine d’années, ces réformes politiques, législatives et administratives des systèmes de gestion des déchets recomposent les relations, rôles et positions des différents acteurs et génère l’apparition de nouveaux protagonistes dans un secteur qui apparaît, somme toute, de plus en plus lucratif. En effet, l’augmentation de la demande en matériaux recyclés ou matières premières secondaires, l’amélioration des techniques de recyclage, où l’on observe une inventivité et une spécialisation professionnelle indéniables, et enfin, l’intensification de l'activité de certaines filières (plastiques, cartons, métaux, etc.) génèrent d’importants flux financiers, suscitant convoitises et concurrences.

Dans une première partie, cet article s’attachera à montrer comment, dans la plupart des grandes villes de la rive sud de la Méditerranée, l’intervention des multinationales, via les partenariats publics privés (coûteux, importés et parfois contestés), ainsi que les incitations fortes à des réformes nationales de modernisation des systèmes de gestion des déchets se réalisent sans les récupérateurs dits « informels »[1] (Charmes, 1987, p. 856) qui restent les grands « impensés » de l’économie circulaire.

Pourtant, les récupérateurs de déchets, en particulier dans des situations de crise de l’économie formelle, sont de plus en plus nombreux. On observe également le développement d’une nouvelle catégorie d'entrepreneurs qui rend compte d'une professionnalisation accrue dans le domaine du recyclage et de la commercialisation des matériaux. Aussi, la seconde partie de cet article montre combien le terme stigmatisant de « récupérateur » masque l’hétérogénéité des positions de ces « travailleurs des déchets » : en témoigne l’émergence d’« entrepreneurs-leaders » qui prennent la parole et tentent de défendre les droits de leur communauté.

Cet article se fonde sur de nombreux entretiens, menés depuis 2007 dans trois quartiers de chiffonniers du Caire, puis à partir de 2011, dans le quartier des récupérateurs de Lahraouine à Casablanca ainsi qu’avec les responsables de la décharge de Médiouna et les employés de la coopérative de Rabat. Cette recherche géo-ethnographique est menée dans une perspective comparatiste puisque s’y est ajouté un travail sur les récupérateurs d’Istanbul, les ferrailleurs de la banlieue parisienne et plus récemment ceux de Beyrouth. La même trame d’enquête permet de reconstituer les histoires de vie des individus et des communautés, les pratiques et circulations professionnelles, les effets et réactions du secteur informel aux politiques publiques[2].

Le secteur informel des récupérateurs : le grand « impensé » des réformes en cours

Heurs et malheurs des expériences de délégations de la collecte des déchets urbains

Depuis plus de deux décennies, les gouvernements et collectivités territoriales locales des pays de la rive sud de la Méditerranée ont conclu des partenariats publics-privés (PPP) qui ont réformé en profondeur les modes de fonctionnement antérieurs. Au Maroc, par exemple, la collecte des déchets ménagers est aujourd’hui assurée par le secteur privé en gestion déléguée dans la quasi-totalité des grandes et moyennes communes urbaines. De même, la création des décharges contrôlées, souvent intercommunales, a imposé une gestion nouvelle et de nouveaux défis technico-économiques de mise aux normes, mais aussi environnementaux, politiques et sociaux. À ces changements s’ajoute « la prise de conscience environnementale » de la part des responsables politiques, locaux et nationaux, et d’une partie de la société civile[3], sans négliger encore le rôle politique, idéologique et financier que jouent dans ces évolutions les acteurs internationaux, qu’il s’agisse des grands bailleurs de fonds, des partenaires bilatéraux européens privilégiés des pays de la rive sud ou de l’Union européenne.

Ces réformes des systèmes de gestion s'effectuent dans le contexte général d'une production croissante de déchets et d'un étalement urbain important, faisant de la collecte et du traitement des ordures un enjeu incontournable des politiques urbaines, d'autant plus lorsque les failles des systèmes de ramassage deviennent objet de mécontentement. Aussi, de nombreux articles de la presse marocaine ont-ils amplement rapporté les manquements de la gestion déléguée et l’exaspération des habitants de nombreuses villes, depuis Mohammedia jusqu’à Tétouan, en passant par Rabat et Kenitra. En Égypte, appelées par les habitants « privatisations », les délégations du service de collecte à des multinationales européennes à Alexandrie (en 2000), puis au Caire (fin 2002), dans le cadre de la politique d’ajustement structurel impulsé par le FMI et la Banque mondiale dans les années 1990, se sont également traduites par une crise rapide : l’opposition de nombreux acteurs (politiques, habitants, zabbâlîn[4] (Safar Zitoun, 2015), récupérateurs et recycleurs du Caire appelés en français « chiffonniers »), la prolifération  de tas d’ordures au Caire en raison des difficultés de collecte et les obstacles administratifs de toutes sortes ont conduit à la rupture des contrats de la plupart des sociétés délégataires (Debout, Florin, 2011). Dans cet exemple, il apparaît clairement que le « parachutage » de modes de faire et de techniques standardisées et sophistiquées, importées et imposées « par le haut », se heurtent à des dispositifs locaux et à des configurations urbaines particulières. Par exemple, la spécificité de la collecte des déchets dans des quartiers dits informels ou dans des tissus urbains de type vieille ville n’avait pas été anticipée par les sociétés délégataires du service. À Alger, la réhabilitation de la décharge d’Oued Smar, annoncée en 2006, puis reportée d’année en année, a finalement été menée par une entreprise turque selon les plans d’études du cabinet libanais Libanconsult. Fin 2012, la fermeture d’Oued Smar, suivie par l’ouverture du site d’enfouissement contrôlé et surveillé d’Ouled Fayet, a provoqué l’exclusion des quelque 2000 récupérateurs de la décharge, liés par une même origine géographique et des liens familiaux forts, qui ont cependant échoué à défendre leur gagne-pain : « les récupérateurs ne semblent pas être, pour le moment, « solubles » dans les solutions institutionnelles préconisées par les autorités » (Safar Zitoun, 2015, p. 104).

Au sein de la région, et ce, dès les années 1990, la Tunisie a été précurseur de la mise en place « (…) de stratégies globales de gestion intégrée des déchets solides municipaux, depuis la collecte jusqu’à l’élimination finale (…) [soutenues] par la Banque mondiale, la Banque européenne d’investissements (BEI), la coopération allemande (GIZ) et la coopération luxembourgeoise » (Ben Ammar, 2006, p. 128). En effet, en Tunisie, depuis trois décennies, les transformations institutionnelles et politiques, menées dans le cadre de grands programmes nationaux, se sont incarnées dans la réorganisation du système de gestion faisant intervenir une multitude d’acteurs publics, privés, associatifs, avec des expériences localisées parfois innovantes dans certaines filières du recyclage. Mais, de façon plus générale, les défaillances se sont additionnées en Tunisie, expliquées par « l’inadaptation des technologies et l’absence d’analyses spécifiques aux conditions locales, l’insuffisance des analyses nécessaires pour connaître de manière détaillée la nature des déchets (…). Les projets ont été implantés selon des modèles européens, sans aucun développement technologique visant la connaissance et la maîtrise des bases de fonctionnement des divers systèmes de traitement, ni aucune connaissance précise des caractéristiques physiques et chimiques des déchets tunisiens » (Ben Ammar, 2006, p. 128-129).

Au-delà de ces situations précises, de nombreuses villes restent concernées par la multiplication des décharges sauvages et autres « points noirs », par la difficulté à gérer les sites d’enfouissement lorsqu’y travaillent les récupérateurs du secteur informel et, de façon générale, par les inégalités du ramassage en faveur des centres-villes, quartiers aisés et touristiques bien collectés et en défaveur des quartiers populaires, plus ou moins bien collectés. Tout ceci interroge la dimension environnementale — pollutions atmosphérique et phréatique, paysages dégradés, etc. — et la dimension politique puisque ce sont les trois principes fondateurs du « service public » qui sont remis en question : l’égalité de traitement pour tous, la continuité du service et sa « mutabilité » – autrement dit, son adaptabilité aux mutations de la société[5]. Ce qui amène encore à se questionner sur la dimension sociale, puisque, en matière de gestion des déchets, le traitement inégalitaire des citoyens, en fonction, le plus souvent, de la position sociale et du type d’habitat et de quartier, renvoie à un fort sentiment d’injustice spatiale doublé d’un sentiment d’injustice sociale. On en prendra pour preuve ici, parmi d’autres témoignages, les propos d’une habitante d’une cité de type HLM à Casablanca : « On dit que c’est sale chez nous, mais comment voulez-vous que l’on garde notre quartier propre alors que le nombre de bennes est insuffisant, qu’elles ne sont pas vidées assez souvent, qu’elles débordent, qu’elles attirent des chiens et des rats… Personne n’aime vivre dans les ordures et nous non plus ! »[6].

Quant à la valorisation des déchets, elle est partout insuffisante ou inexistante : les sites d'enfouissement et décharges à ciel ouvert prévalent sur le recyclage et il n'existe pas d'industrie intégrée du recyclage à proprement parler, même si quelques expériences sont menées comme sur le site de la décharge d’Oum Azza, en grande périphérie de Rabat, où un centre de tri destiné aux récupérateurs « informels » a été expérimenté. En Algérie, moins de 10% des 13 millions de tonnes produites annuellement sont recyclées. Au Caire, les entreprises européennes délégataires qui devaient, selon les contrats signés, traiter au minimum 20% de leur collecte n’ont jamais procédé au moindre recyclage et, au contraire, ont contribué à l’apparition d’immenses décharges dans le désert. Les premières étapes de la valorisation des déchets restent donc, pour l'essentiel, le fait du secteur informel, en lien avec une myriade d’intermédiaires, pas toujours formels : ce sont les récupérateurs qui ramassent et trient pour revendre à des semi-grossistes ou grossistes, eux-mêmes affiliés au secteur industriel national ou international.

Figure 1 : Broyeuse de plastique à Lahraouine, Casablanca

 (© P. Garret, 2015)

C'est ainsi qu’en bout de chaîne, les plastiques récupérés dans les poubelles et bennes par les bouâra et mikhala[7] (Allix, Florin, 2017, p. 25) sont acheminés chez les grossistes casablancais, qui les trient et parfois les transforment en billes ou copeaux, pour les exporter en Chine[8]en Espagne ou en Italie.

Figure 2 : Un grossiste en centre-ville de Casablanca