Aurasius mons, cet inconnu…

Insaniyat N°53| 2011 | La Montagne : populations et cultures | p.79-93 | Texte intégral 


The Aurès mountains, this badly known range

Abstract: The Aurès massif is fascinating. You need only to consider the written work concerning it since antiquity, to understand what astonishment this natural fortress has caused.
In fact, the scientists’ attitudes tend to convey a history where the element of myth is not negligible. The thesis devoted to the Aurès adheres to this image of an impenetrable massif, neither subdued nor tamed. This vision tends to mystify the Aurès by bringing its singularity into evidence as something aloof on the fringe of history.

We must say that this assumption begins to reveal some weak points. Enlarging the scientific field to speculative disciplines such as archeology, epigraphy, historical geography, offers some interesting leads to put forward other hypotheses. These are always confirmed by material clues on the field.
This contribution develops this attitude by trying to prepare the way. As always this massif keeps its fascinating aspect in which certain “nooks” merit being seen in a different light by scholars.

Keywords: mountain, Aurès, antiquity, history, archeology


Abdelouahab BOUCHAREB: Université Mentouri de Constantine, 25000, Constantine, Algérie.


L’histoire antique du massif de l’Aurès est souvent évoquée ou révoquée en doute dans le sillon des convictions anthropologiques, idéologiques ou politiques. Ibn Khaldoun, les historiens accompagnant la colonisation et les scientifiques « décolonisateurs » ont marqué (et continuent encore de marquer) le corpus dans lequel le massif de l’Aurès est observé en tant qu’entité singulière : un milieu impénétrable pour les uns et perméable pour les autres. Dans tous les cas, cette histoire se décline dans les propriétés propres à un isolat socio-ethnique et économique. Il faut préciser que les écrits datant du début de la colonisation ont entouré cette entité socio-géographique d’un nuage mythique. Cette masse de documents[1], a imposé certaines thèses aboutissant à une sacralité qui résiste bien à l’application des nouveaux modes de savoir, en l’occurrence ce détachement que le chercheur doit observer par rapport à l’objet étudié. Le massif aurassien, à l’image de sa morphologie, demeure un champ qui n’a pas encore livré toutes les informations sur son passé. En effet, depuis l’irruption des érudits français dans le territoire algérien, particulièrement les antiquisants, nous assistons à des « joutes » oratoires doctement distillées pour démontrer l’insoumission/soumission des habitants du massif à Rome. Cependant la thèse consacrée reste cette conviction qu’il est toujours resté en marge des différents conquérants même romains.

Le propos de la présente contribution ne prétend pas échapper à cette controverse. D’ailleurs il est utile d’exposer une autre lecture de cette histoire antique en mettant l’accent sur les aménagements territoriaux élaborés durant l’intermède romano-byzantin entamé après la mort de Jules César (44 av. J-Ch) jusqu’à au début du VIIe siècle.

Dans les rapports sédentaires/nomades défrichés par Ibn Khaldoun, la plupart des historiens ont senti les relents d’une éternelle opposition si bien que les élucubrations de E-F Gauthier[2] ont fait école. Pis, ces prétendues dissensions ont gagné les figures géographiques: ainsi, l’opposition plaines/montagnes est devenue un stéréotype consacré, atteignant même les corollaires ethniques et linguistiques. Nombreux antiquisants puisent leurs arguments dans les formes de territorialisation de l’antiquité. En effet, l’espace dessinait un puzzle où se côtoyaient monde « berbère » ou autochtone et monde romain, avec une nette différenciation en matière de mode d’exploitation et d’aménagement. Dans cette démarcation, la montagne, gardant sa « hauteur » et son insularité, offre les arguments à une opposition ethnique et partant elle est déduite en refus de romanisation.

L’Aurès, « un angle mort », est une masse que les envahisseurs contournent parce qu’elle est non seulement imprenable mais ses habitants sont toujours prompts à guerroyer.

Mais ce refus signifie-t-il une tendance exclusive au bellicisme ?

Parce qu’à lire les écrits relatifs à cette situation, les rapports entre les entités aurassiennes et les Romains, ont été durant tout l’intermède belliqueux. Pourtant, ni l’épigraphie, ni l’historiographie ni même l’archéologie n’ont orienté vers une telle assertion. Il faut préciser que les Romains montraient une certaine indisposition quand il s’agissait de conquérir des zones montagneuses. La preuve, en Algérie, comparés aux plaines environnantes, l’Aurès et le Djurdjura semblent être restés en marge de la romanisation. Cependant, l’encadrement de ces reliefs était indiqué pour prévenir tout soulèvement ou toute incursion dans les territoires « utiles » à Rome. Mais avait-il été adopté pour les seules fins militaires ?

Nous utilisons volontairement le terme « encadrement » signifiant une attitude de prévention, voire de recherche d’un « partenariat » plus qu’une opération militaire de cantonnement. Et c’est justement cette thèse qui gagne du terrain aujourd’hui.

Getulie : Aurasius mons ?

Avant Procope, on ne retrouve nulle part dans les citations le massif de l’Aurès en tant qu’entité géographique. Sur la Table de Peutinger, une représentation ondulée et continue d’une masse s’étalant transversalement d’Ad CalceusHerculis (El Kantara) à Capsa (Gafsa en Tunisie) semble correspondre à l’Aurès. Cependant cette figure est désignée par le terme Gaetuli. Ce vocable est le nom de la « gens » qui revenait souvent dans les chroniques historiographiques de l’antiquité.

L'aurès dans La Table de Peutinger

Accoler le nom de Gétulie au massif de l’Aurès n’est pas à l’ordre du jour chez la plupart des « antiquisants » contemporains. En effet, par rapport à leurs moyens, les chroniqueurs antiques avaient défini quelques jalons pour situer la Gétulie : «  au-dessus de la Numidie se trouvent, dit-on, les Gétules, qui vivent les uns dans des huttes, les autres plus barbares, en nomades ; derrière eux, les Ethiopiens… »[3]. Apulée, qui se disait « à demi numide et à demi gétule », situait Madauros (M’Daourouch), sa ville natale, aux confins de la Gétulie et de la Maurétanie. Pour Pline, les Gétules habitent le nord des déserts. Strabon la place au sud d’une région se situant après le « littoral de notre mer, (où) on rencontre beaucoup de plaines et beaucoup de montagnes, voire de grands lacs et des fleuves…. »[4]. Nous identifions, à partir de cette description les hautes plaines au sud de Constantine…ce qui nous amène à situer le pays Gétule dans le territoire englobant le massif de l’Aurès.

A l’image de Gabriel Camps, doutant de « l’assertion d’Apulée », les historiens contemporains y voient dans ce peuple des nomades « successeurs des bovidiens blancs de la fin du néolithique »[5]. Ils localisent le pays Gétule au sud de l’Aurès.

Toutes ces hypothèses avancées par les historiens contemporains sont propres à donner le tournis aux géographes, tant la cartographie antique disponible est toujours considérée insuffisante. Cependant, il faut préciser que trop souvent le manque de précision et les confusions compliquent la lecture des données : c’est le cas des montagnards de l’Aurès qui pratiquaient la transhumance qui diffère du semi-nomadisme… Dans cette optique la localisation des Gétules avancée par Salluste a été disqualifiée sous prétexte qu’ils étaient exclusivement nomades. On a même essayé vainement d’isoler les Musulames des Gétules…Toujours est-il qu’à partir de Procope, le mons Aurasius sera le toponyme définitif pour désigner le massif de l’Aurès… et le nom de Gétulie s’effaçait… Il faut également rappeler que ces Gétules ne montraient aucune allégeance aux rois, fussent-ils numides. Certes, nous les retrouvons dans l’armée carthaginoise de Hannibal et dans les troupes de César (bellumafricanum), mais cet enrôlement était le fait d’un choix. Cependant, quand leur droit coutumier est perturbé, la révolte est vite adoptée. Et c’est justement le cas de cette volte-face plus conduite par Tacfarinas. Ce soulèvement d’une fédération de tribus conduite par le Musulame Tacfarinas, soldat ayant déserté de l’armée romaine, a été le plus étudié au point qu’il constitue aujourd’hui une icône de la résistance. Rappelons que les terres de la tribu des Musulames étaient désignées par le territoire allant de Madauros à Theveste. Il est vrai que les auteurs antiques n’attribuèrent qu’un mince intérêt à ce fait divers (excepté Tacite « annales »[6]), pourtant durant ce trouble septennal (17-24 ap. J-Ch), il avait fallu quatre campagnes de l’armée romaine pour venir à bout de cette « jacquerie ».

Il y a dans ce fait d’armes des aspects moins connus: les motifs. En effet, les formes continuent à peser par rapport au fond, la résistance est par conséquent plus importante que les causes. Et pourtant cette fédération des tribus « africaines » révèle non seulement son attachement à sa liberté mais aussi à sa terre. En Afrique, la progression romaine vers l’ouest a eu lieu dans un total tâtonnement, ignorant la mentalité tribale des Musulames. En effet, sous le règne de Tibère, l’aménagement de l’axe routier Ammaedara (Haidra – ouest tunisien) à Tacapae et la présence de la legio III Augusta dans la région ont été accompagnés par la réduction des terrains de parcours et de pâturage des tribus. Le conflit se termina par la redistribution des terres de part et d’autre de la voie romaine. Mais, essentiellement les Romains avaient sans doute compris l’importance vitale des terrains de parcours pour ces populations de transhumants. Ce rapport à la territorialité consacré était d’ailleurs bien ménagé par la suite. Aussi bien les empereurs Galba (45 ap. J-Ch) que Trajan (98-117) gratifièrent les Musulames, par l’augmentation pour le premier et par le bornage de leur territoire pour le second. Les relations ont été telles que les Musulames avaient fourni des cohortes participant dans l’armée romaine et signalées sur les rives du Danube en 88 ap. J-Ch.

L’encadrement romain du massif de l’Aurès

La pénétration romaine dans le territoire au sud de la Proconsulaire s’est poursuivie avec en souvenir la révolte des Musulames. Car, cette « conquête de l’ouest » s’entamait par la confrontation du redoutable massif de l’Aurès; démographiquement important car un grand nombre de tribus y habitait et morphologiquement très vallonné.

La stratégie adoptée s’appuyait sur l’encadrement de ce massif par des voies jalonnées par des établissements militaires. Ainsi, de Theveste, une route, longeant le piémont nord a été aménagée jusqu’à Lambèse, campement définitif de la Legio III augustana. Les Romains adoptèrent la même formule sur le piémont sud ; depuis Ad Majores (près de Negrine), une voie passait au sud de Vescera (Biskra) jusqu’à Thabudeos (Tobna). Sous le règne d’Hadrien, Gemellae (Kasbat) un poste important a été aménagé plus au sud en 126 ap. J-Ch, se prolongeant jusqu’au CastellumDimmidi (près de Messaad) par les vexillations de Septime Sévère. En les complétant par la longitudinale qui reliait Thabunaeà Lambèse, ces voies circonscrivent le massif. Les vallées ont été également sillonnées par des voies jalonnées de fortins. Compte tenu du nombre de fortins, la vallée de l’Oued Fedhala était la plus « surveillée ». Ainsi de Gemellae à Lambèse, la route passait par Mesarfelta (El outaya), Ad AquasHerculis (Hammam Sidi El Hadj), Ad CalceusHerculis (El Kantara), Ad Duo Flumina (Les Tamarins), Symmachi(?), Ad BalisicamDuadmene.

Cette voie, la plus utilisée depuis l’antiquité par les nomades, explique non seulement le dispositif mis en place mais aussi les aménagements dont elle avait fait l’objet. A El Kantara, le renforcement des légionnaires de la III augusta par des corps d’armée d’origine syrienne évoque une attention particulière aux propriétés du territoire. Le choix de la filière syrienne, composée de la Cohorte VI Commagenorum, le numerus palmyrenorum et le numerus hemesenorum peut s’expliquer par les similitudes géographiques de cette région avec le pays natal des soldats affectés[7].

L’épigraphie latine relevée sur les lieux mentionne la présence de plusieurs burgusspectalorius[8], alors que l’archéologie se suffit du Pont romain dans le défilé restauré vers 1844. La matière épigraphique et archéologique dans la vallée de l’oued Abdi reste particulièrement pauvre par rapport à la vallée de l’oued Fedhala. Des découvertes de quelques vestiges de fortins dans la Haute vallée et des inscriptions recueillies à Menaa dont certaines étudiées par Pierre Morizot[9], ont été recueillies sur les lieux (nous y reviendrons). Toutefois dans la basse vallée, des fortifications des gorges datant dans l’antiquité ont été signalées par Henri Busson[10] au Nord de Branis, ce qui laisse croire que cette vallée avait fait l’objet d’un intérêt relatif. La vallée de l’oued Labiodh n’a pas échappé à l’intérêt romain. Sans doute la plus célèbre des inscriptions romaines reste celle gravée sur un rocher à la sortie du défilé de Tighanimine, témoignant de l’ouvrage colossal effectué par la legioFerrata IV[11]en145. Les historiens y voient juste un travail d’aménagement du passage dans les gorges, cependant il est loisible de conclure que ces efforts avaient concerné le tracé de toute une voie. D’ailleurs, la route se poursuivait jusqu’à Vescera et des vestiges d’un fortin ont été relevés à Tkout[12]. Enfin sur les limites Est du Massif, la vallée plus large de l’Oued El Arab, deux voies à partir de Mascula(Khenchela) rejoignaient les postes du sud. Celle qui longeait Oued El Arab passait à proximité de Zeribet El Oued, croisait la transversale (Ad Majores-Thabunae,Negrine-Tahuda) au niveau de Ad Badias (Badès). L’établissement de ce réseau de voies suffisait-il pour intégrer le Massif de l’Aurès dans la mouvance romaine ?

Le mode incitatif comme approche employée par les Romains pour conquérir les populations et les territoires s’étale dans le pays chaoui dans toute sa portée. La civitas est en un des fondements. Cette dernière s’appuie sur un système urbain regroupant cadre morphologique, pratiques sociales et « images » suffisamment exposables pour inciter les « barbares » à les considérer comme des références. Lambèse, Timgad, puis les autres colonies fondées sur le piémont nord du Massif se singularisent chacune par au moins un aspect de performance sociale ou technique. Ces caractéristiques innovantes étaient assez recherchées par la population locale. Celle-ci finira par adopter sans doute à ce « mode de vie » : l’acculturation.        

La civitas ne s’était pas appliquée aux seules cités romaines créées ex-nihilo pour accueillir les colons. Les établissements « originels », c’est-à-dire préromains ont eux aussi bénéficié de classement dans le cadre des statuts administratifs consacrés. Madauroset de TubursicuNumidarum (Khemissa), situés au piémont Nord/est du massif, ont été hissé au rang de municipes. Ces derniers sont des collectivités locales liées à Rome par des traités. Elles gardaient leurs institutions locales et les citoyens (de droit latin) jouissaient de leurs droits civiques mais pas politiques. Les « gentes » ou « gens », termes désignant les tribus reviennent souvent dans les inscriptions latines, surtout sur les bornes de délimitation des territoires tribaux et coloniaux. Cette fréquence dénote l’élaboration d’une politique territoriale et administrative rigoureuse pour l’encadrement des tribus et de leur espace de mobilité. Pourvu que ces dernières fassent montre de prédispositions à « accepter » le fait « romain » dans leur voisinage, elles pouvaient garder leur organisation ancestrale originelle et jouissaient de l’usufruit de leur terre. Cependant, les gouverneurs des provinces nommaient des praefectusgentis, généralement des anciens officiers subalternes d’origine indigène pour les administrer. C’était le cas des Musulames précédemment cités. Concernant les Nicivensis, leur territoire a été délimité, comme le
mentionne une borne étudiée par Serge Lancel[13]. Il s’étendait du piémont nord de Bellezma jusqu’à Tigisis (Ain El Bordj au sud de Sigus).

Ces mesures administratives et territoriales ont accompagné des aménagements urbains, ruraux et hydrauliques. Les paysages avaient connu alors des changements importants.

Sur le plan urbain, le « tout-militaire » n’avait pas duré longtemps. En effet, Lambèse, campement définitif de la légion, s’était développé en centre urbain, d’ailleurs les auteurs contemporains mentionnent souvent les fastes d’une vie « ex-castris ». Timgad, au bout d’un demi-siècle depuis sa fondation, ne suffisait plus aux « besoins » de sa région. Son extension sur l’axe ouest (vers Lambèse) et la destination des constructions édifiées, pour la plupart commerciales, dénotent l’importance des afflux vers la ville.

La gestion de l’eau était également très rigoureuse, aussi bien dans l’alimentation des cités, que dans la mise en valeur des terres cultivables. Le meilleur exemple du partage de l’eau figure sur une célèbre inscription[14] recueillie à Lamasba (Merouana), mentionnant le calendrier et les heures que devaient observer les 91 colons pour irriguer leurs terres. La répartition se faisait en rapport aux superficies des lopins à arroser. La source pour capter l’eau à des fins d’irrigation (appelée aqua Claudiana) étant pérenne, cette transcription a été gravée pour servir de référence et aplanir les éventuels litiges. La région déjà connue pour l’oléiculture, avait constitué un milieu favorable à la céréaliculture (pour mériter son titre de « grenier de Rome ») et la viticulture. Concernant les voies, vu sa densité, le réseau routier était très développé. Ainsi les voies transversales se poursuivaient jusqu’à la Maurétanie Sétifienne, alors que les longitudinales se dirigeaient vers les zones portuaires (Chullu, Stora et Rusicada) via Cirta. Cette armature peut être complétée par l’implantation des nundinae. Ces derniers étant des marchés ruraux périodiques (9 jours d’où le nundiae), organisés par les propriétaires des grands domaines sur leurs terres et donnant ainsi l’occasion aux agriculteurs et aux éleveurs à procéder à des échanges. Les plus proches nundinae de l’Aurès se situaient au sud de Cirta, dont celui de Ain Mechira et celui du Vicusphosphoris à proximité de Ksar Sbahi.

Les aménagements romains des vallées

La trame de ce paysage était en fait le prolongement des hautes plaines constantinoises. Cependant la « forteresse » aurassienne au sud, n’était-elle pas le foyer d’une vie rurale ? N’avait-elle pas bénéficié de quelques intérêts de la part des romains? A lire les cartes, les simples voies jalonnées de fortins traversant le massif, suggèrent des lectures où le principe de précaution était prioritaire. Le « tout-militaire » est la synthèse consacrée concernant le rapport aux romains. Cependant l’archéologie et l’épigraphie s’allient pour proposer d’autres lectures. Les vestiges et les inscriptions sont indiquées pour reconstituer même approximativement la vie dans les vallées durant l’intermède romain. A CalceusHerculis, la documentation épigraphique et archéologique, surtout celle appelée « la collection de Gaston de Vulpillières », a offert le champ à des analyses intéressantes. Etudiée par Henr-Irénée Marrou, ce matériel a montré que la garnison établie à El Kantara pour les archers Palmyréniens, Hémeséens et Commageneriens a été un moment important pour l’établissement d’une souche « sémitique » dans cette partie de l’Aurès. Cette ethnie s’était donc mêlée au substrat berbère dont la présence est prouvée par une inscription libyque réemployée dans la construction d’une habitation d’El Gragueur (le Village Blanc). L’étude de la collection de Vulpillières laisse conjecturer que la garnison de CalceusHerculis s’était développée pour donner une forme à une petite agglomération. Rien n’a été trouvé pour situer son statut municipal, cependant les fragments d’architecture suggèrent que des édifices assez monumentaux ont été construits à El Gragueur. En effet, le nombre important de vestiges recueilli dans ce village autorise à penser qu’El Gragueur constituait le noyau principal de cette petite agglomération. La plupart des fragments architecturaux a été réemployée dans la construction des habitations d’El Kantara. Ces « morceaux » dénombrés par Henri-Irénée. Marrou consistent en des seuils de portes « avec le trou caractéristique pour le gond et la butée pour le battant qui s’ouvrait dedans »[15], des piliers profilés, des fûts de colonnes, des chapiteaux, des pilastres, des entablements, des architraves, des fragments de piédestal, des bases de colonnes. Le nombre des moulins à blé d’usage domestique était également très important. Cette présence dénote la prégnance de la céréaliculture et un engouement de la population envers les mets à base de blé.

Dans la récolte archéologique figurent également des pressoirs à l’huile. Ce sont des dalles creusées de rainures circulaires d’où se détache un canal d’écoulement. Ces modèles romains pullulent en Afrique du nord. Cependant la fréquence de ces outils permet de conclure que la région était plantée d’olivettes. Aujourd’hui la présence de quelques vieux oliviers atteste de l’étendue de cette culture. Cette agglomération « urbaine » était également marquée par la vie religieuse. A côté des divinités consacrées à Rome, Jupiter, Mercure, Sylvain, Hercule, les syriens avaient gardé leur fidélité à leur panthéon. Malak Baal avait la préséance tant les inscriptions portant son nom à El Kantara[16] étaient nombreuses. Les divinités locales adorées par les « autochtones » sont également représentées sur des stèles. Les archéologues ont identifié la figure de Saturne Africain portant des fruits ou accompagné d’un bélier, symbolisant des sacrifices consentis pour des meilleures récoltes. Finalement, le statuaire d’El Kantara, quoique d’une facture médiocre, laisse voir les signes « syriens », telle la coiffure à « côte de melon » qui singularise les portraits de la seconde épouse de Septime Sévère, Julia Domna d’origine syrienne.

Il y a lieu de croire que la vie urbaine à El Kantara s’affirmait davantage par les « plaisirs » consacrés chez les romains. A ce sujet, à AquasHerculis, les thermes de Sidi El Hadj (au sud à une vingtaine de kilomètres) avaient été un lieu de grande importance. L’amphithéâtre de Mesarfelta, dont la réparation a été effectuée par des éléments de la Cohorte Pannonienne, avait sûrement attiré les populations des alentours pour assister à des joutes divertissantes

 

S’agissant de la vallée de l’Oued Abdi, les inscriptions recueillies à Menaâ et mentionnant le syntagme « morantes in procinctu » ont été prises comme justificatifs aux analyses tendant à conclure que l’insoumission du Massif de l’Aurès a été permanente.

Pierre Morizot[17], s’inscrivant en faux par rapport à ces conceptions consacrées, a étudié des inscriptions récentes pour affirmer que la relève assurée par la succession des vexillations pannoniennes ne constituait que des mesures élémentaires pour la protection des colons établis sur les lieux. Justement, ces attitudes établies font toujours passer sous silence la présence de ces colons[18] romains ou d’une communauté romanisée dans cette localité. C’est en s’appuyant sur ces détails que ceux qui connaissent la région peuvent enfin faire le lien entre les riches vergers et le séjour romain. La voie traversant la vallée de l’oued Labiodh avait été l’œuvre de la 4e Légion Ferrata. Cependant nous ne pouvons admettre que cet ouvrage n’a été élaboré que pour aménager un passage facile aux soldats de légion. Un premier indice sous forme d’inscription trouvée sur la route d’Arris près de Ain Cherchar et étudiée par Louis Leschi[19], mentionne la présence d’un aqueduc. Ce dernier commandé par le propréteur Lucius Apronius, serait l’œuvre d’un discenslibratorum, un assistant du librator. Nous savons que la légion stationnée à Lambèse comptait dans ses rangs des gromati et des libratori. Ces derniers, spécialistes de la construction des aqueducs, avaient déjà marqué la chronique africaine. En effet, l’un d’eux, Nonius Datus avait eu le privilège d’être appelé à Saldae (Bougie) pour assurer la charge de la construction de l’aqueduc local. Au-delà de ces détails, on doit admettre qu’un aqueduc dans les environs d’Arris ne pouvait que figurer dans un aménagement hydraulique élaboré à des fins d’irrigation en priorité et à l’alimentation de quelques villaerusticae. La vallée de l’Oued El Arab a été peut-être la plus romanisée dans le massif de l’Aurès. En premier lieu, Pierre Morizot[20], signale que deux notables de Babar avaient exercé des fonctions curiales[21] vers la fin du IIe siècle. D’autres découvertes ont montré que la vallée était exploitée à des fins agricoles. Les plus importantes sont celles faites par Jeanne Alquier[22]. En effet, au sud de Badias, des restes de villaerusticae ont été décrites par l’auteur. Ces fermes romaines étaient composées d’appartements pour l’habitat des propriétaires et de bâtiments d’exploitation. Ces derniers devaient abriter le personnel, les bêtes et servir à la fabrication des produits agricoles. Jeanne Alquier signalait également l’importance de l’aménagement hydraulique dans les environs d’Ouldja : construction de canaux pour l’irrigation à flanc de montagne, des aqueducs franchissant les ravins. De l’autre côté, les meules à grains, les bassins et les pressoirs, dénotent la richesse de l’agriculture. Céréaliculture et oléiculture ont longtemps marqué le paysage de cette vallée.

La décolonisation de l’histoire : une nécessité

Au terme de ce passage en revue des indices sur les rapports entre les Romains et le massif de l’Aurès, force est de constater que la thèse de la marginalisation et de l’isolement de cette unité géographique et humaine n’est plus plausible. Auparavant, les « sciences coloniales »[23], disciplines dénaturées et dépourvues de leur « neutralité » pour servir la conquête, avaient imposé dans le champ intellectuel des conceptions souvent biaisées. Ainsi, la quasi-totalité des travaux tendaient à perpétuer l’image d’un maghreb « trainard ». Les fonds des écrits s’attèlent à hisser les oppositions ethniques et géographiques comme des essences consacrés : sédentaire/nomade, montagne/plaine…

Notre expérience dans la recherche sur l’antiquité nous a permis de connaître les tendances locales. L’Algérie antique est étudiée dans des inclinations s’orientant vers l’histoire évènementielle plus que vers les objets archéologiques, la géographie historique, l’anthropologie, la sociologie ou vers l’art ou l’architecture. Cette tendance s’inscrivant dans la ligne tracée par les antiquisants, a du mal à sortir des sillons consacrés et investir d’autres disciplines. Nous nous trouvons confortés dans notre questionnement par ce « conseil » de Paul-Albert Février qui recommande d’entamer une écriture de l’histoire antique à partir des « monuments figurés ».Cette exhortation est une sorte d’aveu tardif , relatif à une histoire antique écrite à partir des « chroniques », souvent interprétées par des historiens « chargés de mission » pour le compte des militaires français, donnant lieu à des recettes relatives aux modes et aux méthodes de dominations des « indigènes». Car, l’histoire antique de l’Algérie a été écrite par ces érudits dont le but était non seulement de préparer le terrain aux colonisateurs mais également de justifier une « mission » d’achèvement de l’œuvre romaine sous des auspices chrétiens. Imbus de ce statut, les dépositaires de la civilisation latino-chrétienne avaient entamé l’exploration de l’Algérie de fond en comble à partir de 1840. Résultat : une vérité souvent travestie, une image dépeinte faisant figurer un aspect primitif. Bref, un peuple à civiliser… Les travaux exploratoires sur l’Algérie ont été élaborés par des historiens, des militaires, des ethnologues et administrateurs appartenant à plusieurs écoles. Justement, ces écoles avaient été formées souvent dans les sillons du développement des méthodes scientifiques.

La première, appelée la Vieille École française, (héritière de ce mouvement « culturel » initié par Naopléon III) assura les investigations du territoire de 1837 à 1880. Les chefs de file s’appelaient Carette, Warnier et Pélissier de Raynaud. La seconde, plutôt initiée, l’Ecole Universitaire d’Alger (Cagnat, Gsell, Albertini) dont les travaux avaient exclusivement concerné la romanisation de l’Afrique du Nord. S’inspirant de la politique de Rome en Afrique, ces « érudits » ne s’empêchaient pas de prodiguer des conseils aux colonialistes, à l’image de Stéphane Gsell : «L’histoire nous trace ainsi nos devoirs : devoirs inébranlables d’être les maîtres partout et toujours, nécessité d’une colonisation appuyée sur un fort peuplement européen, nécessité non moindre de rapprocher de nous les indigènes »[24]. Justement, ce rapprochement a pris la forme d’un « déracinement », conclu par une ségrégation entre envahisseurs « orientaux » et indigènes locaux (entendre les berbères). Ces derniers, auréolés d’un « mythe », avaient même bénéficié d’une « origine européenne ». L’idée d’une romanisation de l’Afrique basée sur une interdiction absolue des migrations saisonnières soutenue par un énorme appareil militaire a longtemps prévalu. Cette conviction a fait école. Les tenants de cette thèse soutirent leurs arguments de l’importance du dispositif militaire romain déployé durant plus de quatre siècles pour soumettre le massif. Aujourd’hui, les sciences comme l’anthropologie investissent le champ de l’histoire antique et tendent à remettre en question ces convictions historiennes en apportant des lectures persuasives. Car, en donnant plus de crédibilité aux thèses du limes hermétique, comment expliquer que le pastoralisme et la transhumance ont pu se maintenir après une « pause » forcée de 5 siècles ?

Nous constatons aujourd’hui, que les historiens font glisser beaucoup de « concepts » militaires romains vers des formes plus atténuées. Le limes par exemple, ce dispositif qui a alimenté beaucoup les écrits historiques, est appelé à être redéfini : « Il faut récuser l’idée d’une fermeture, d’une frontière hermétique…Il ressort aujourd’hui de ces recherches qu’il n’était guère envisageable de constituer une barrière sur 2000 kilomètres de long avec des effectifs n’excédant 12 à 15 000 hommes »[25].

D’après les rapports des militaires et des explorateurs coloniaux, l’Aurès apparaît comme une masse muette et fascinante par sa « primitivité ». Cette singularité tend à l’entourer de représentations d’impénétrabilité et d’imperméabilité. A ce niveau, les indices de la présence romaine ont été négligés voire tus. Aujourd’hui, les thèses d’une soumission relative de l’Aurès prennent le relais. Mais s’agit-il d’une soumission ?

Certes le massif de l’Aurès a été investi par les Romains. Mais est-ce autant pour affirmer sa totale soumission ? Les mouvements de transhumance étaient-ils suspendus durant cet intervalle de plus de 5 siècles? Et comment les dialectes s’étaient-ils maintenus ?

Nous nous penchons plutôt vers cette « alternative » avancée par Pierre Morizot qui propose une approche romaine vivant «  en bonne intelligence avec les montagnards aurassiens »[26].

C’est dans ce « partenariat » que le paysage actuel des vallées a été fondé. Les aménagements hydrauliques, l’introduction de vergers, de la céréaliculture et des techniques agricoles (moulins à grain, pressoirs à l’huile) ont été savamment insérés dans les pratiques locales.

Le sillonnage par des voies traversant les vallées n’avait fait que renforcer les relations du massif avec les plaines du Nord et les oasis du Sud et éviter ainsi son isolement.

Cette « assertion » peut être étayée par l’inscription funéraire trouvée à Arris et étudiée par Jérôme Carcopino et Louis Leschi, relatif à Matiès[27]. Ce dux se serait proclamé imperator de l’Aurès en 429 (mort en 516). Les deux historiens sont unanimes pour confirmer la portée de ses services consistant à faire la liaison entre les romains et les maures…

Y avait-il des chefs représentants les tribus qui assuraient les relations avec les Romains ?

Ni les historiens antiques, ni l’épigraphie ne disent mot….


Notes

[1] Citons particulièrement, Masqueray Emile. Formation des cités chez les populations sédentaires de l’Algérie. Kabyles du Djurdjura, Chaouias de l’Aourâs, Beni Mezab, Aix- en-Province, Edisud, 1983. (1ere éd. 1886). Gaudry Mathéa. La femme chaouia de l’Aurès, Alger, Ed. Chihab, 1998 (1ère éd., 1928).

[2] Voir à ce propos, Le passé de l’Afrique du Nord, Petite Biblio, Payot, Paris, 1952. En    p. 247, nous relevons l’insistance de l’auteur sur les sentiments désobligeant s du Chaoui vis-à-vis ses voisins du Nord et du Sud, et par la suite « (l’Arabe) vis-à-vis duquel il se sent particulièrement étranger…. ».

[3] Salluste, La guerre de Jugurtha, Alger, Eds. GAL., 2005, p. 33.

[4] Strabon Géographie, Vol. XVII, 3, La Libye, Traduction d’A. Tardieu. Hachette, Paris, 1867.

[5] Camps, G.,Berbères aux marges de l’histoire,Toulouse, Eds. Héspérides. 1980, p. 115.

[6] Tacite, Annales, Liv. II 52, liv. III 20-24, Liv. IV, 23-27.

[7] Voir à ce propos, Marrou, Henri Irénée, « La collection Gaston de Vulpillières à El-Kantara », in Mélanges de l’école française de Rome, Année 1933, Vol.50, Numéro 1, pp. 42-86.

[8] CIL VIII 02494 et CIL VIII 02495.

[9] Morizot, Pierre, « Vues nouvelles sur l’Aurès antique », in CRAI, 1979, Vol.123, N°2, pp. 309-337.

[10] Busson, Henri, « Les vallées de l’Aurès », in Annales de Géographie, Année 1900, Vol. 9, N° 43, pp. 43-55 et en p. 47.

[11] CIL VIII 10230.

[12] Jacquot, Lucien, « Outils en fer de Tekout (Aurès) », Bulletin de la Société préhistorique française, 1912, Vol. 9, N° 11, pp. 676-677.

[13] Lancel, Serge, « Suburbures et Nicibes.Une inscription de Tigisis », LibycaTIII, 1958, pp. 289-298.

[14] CIL VIII 18587, voir également Shaw Brent. « Lamsaba, an ancient irriguation communauty », Antiquités Africaines, T 18, An. 1982, pp. 61-103.

[15] Marrou, Henri Irénée, op. cit., p.63.

[16] CIL VIII 2497.

[17] Morizot, Pierre, op. cit.

[18] CIL VIII 2469.

[19] Leschi, Louis, « Un aqueduc romain dans l’Aurès », in Revue Africaine. Vol. 85, 1941, pp. 23-30.

[20] Morizot, Pierre, ibid, p. 310.

[21] CIL VIII 2450, 2451.

[22] Alquier, Jeanne, « Les ruines antiques de l’Oued El Arab », in Revue Africaine, Vol. 85, 1941, pp. 31-39.

[23] A ce sujet, voir Colonna, Fanny, Savants paysans, Alger, OPU, 1987 (Chap. IV.3.).

[24] Gsell, Stéphane, Histoire et historiens de l’Algérie, Publ. CFC, 1930, p. 5.

[25] Briand-Ponsart, Claude et Hugoniot, Christophe, L’Afrique romaine, Paris, 2005.

[26] Morizot, Pierre, ibid, p. 337.

[27] Carcopino, Jérôme, Leschi, Louis, « Inscriptions d’Arris (Aurès) en l’honneur de Matiès », in Comptes rendus des séances de l’Académie des Belles-Lettres. Vol. 1. 1944, pp. 13-14.

 

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