Rencontrer l'Algérie nouvelle

125 – 142
L'Algérie au prisme de la décolonialité
N° 112 — Vol. 30 — 30/06/2026

Avec Jean Robert HENRY

Directeur de recherches honoraire au CNRS, il reste associé aux recherches de l’IREMAM. Il a étudié et enseigné à la Faculté de Droit d’Alger entre 1963 et 1977, puis à l’IEP d’Aix (cours sur les relations méditerranéennes) et à l’EHESS.

Titulaire d’une thèse sur le droit international du développement, il a mené des recherches pluridisciplinaires sur les relations méditerranéennes et euromaghrébines, et sur l’histoire politique, juridique, littéraire, culturelle et religieuse de l’Algérie.

Ancien membre du Comité national de la recherche scientifique au CNRS (1987-1999), président de la Commission Valorisation de la recherche).

Il a été commissaire de plusieurs expositions sur l’Algérie, dont « L’Algérie et la France. Destins et imaginaires croisés » (2003) et « L’école en Algérie. L’Algérie à l’école » (2017). Il a présidé le Comité scientifique du projet de Musée sur l’histoire de la France et de l’Algérie à Montpellier entre 2012 et 2014.

Insaniyat: Vous êtes parmi les premiers (et les rares) étudiants français à venir en Algérie pour étudier à l’université d’Alger, juste après l’indépendance.

Quel regard portez-vous sur l’Algérie de cette époque ?

Jean Robert HENRY : J’ai découvert l’Algérie pour la première fois en juillet 1963 lors d’un long périple en Afrique accompli avec un ami à la fin de ma seconde année de licence en droit. Je souhaitais connaître ce continent en cours de décolonisation avant d’intégrer l’École de journalisme de Lille où j’avais été admis. Ce voyage débuté en 2 CV nous a fait traverser l’Espagne, le Maroc, où j’avais travaillé deux mois l’été précédent dans un dispensaire, l’Algérie qui me séduit d’emblée, la Libye, L’Egypte, où nous abandonnons provisoirement la voiture pour remonter le Nil jusqu’en Afrique de l’Est (Ouganda, Kenya, Tanganyika jusqu’à l’Océan indien) en passant par le Soudan. Nous voyageons désormais par voie ferroviaire ou fluviale dans les conditions très modestes de la 4ème classe, ce qui nous donne l’occasion de côtoyer un « petit peuple » très divers qui voyage beaucoup et dispense à notre égard une généreuse hospitalité (étudiants en islamologie qui nous hébergent à Khartoum, tribu masaï en Tanzanie qui se déplace en train avec toutes ses armes et nous fait goûter à sa cuisine originale). Parfois l’accueil est plus inattendu, comme lorsque nous sommes pris en stop par le cortège officiel du président Jomo Kenyatta qui retourne à Nairobi après une visite dans sa tribu des kikouyous (j’avais lu son livre Au pied du mont Kenya, de même que La philosophie bantoue du Père Tempels). À Kigoma, où Stanley et Livingstone se sont rencontrés, des Pères blancs français nous invitent à nous reposer une semaine chez eux avant de traverser le lac Tanganyika pour rejoindre le Congo ; ce fut une pause appréciée.

 Le but de notre voyage est Luluabourg, capitale du Kasaï, au centre du Congo, où nous a invités un ami belge devenu aumônier de l’Armée nationale congolaise. Avec les missions chrétiennes, celle-ci est un cadre relativement structuré et rassurant dans un pays très instable et désadministré. Notre visa est expiré depuis un mois, mais les recommandations de l’aumônier aux autorités militaires font merveille. Les trains circulent avec trois jours de retard dans cette région ravagée par la guerre du Nord-Katanga, et nous avons même droit à un déraillement qui nous retarde un jour de plus. Nous profitons heureusement de la protection d’un détachement de gurkas indiens des Nations Unies qui font le même voyage que nous. La région du Kasaï a été endeuillée deux ans plus tôt par des conflits politiques et ethniques qui anticipent ceux du Rwanda et sur lesquels plusieurs témoins s’interrogent. Nous apprenons que l’ancien premier ministre congolais, Patrice Lumumba, originaire de Luluabourg, a logé durant plusieurs mois en 1960 dans la maison où nous habitons, peu de temps avant son assassinat (janvier 1961). Et c’est dans cette ville qu’a été rédigée la première Constitution du Congo. Malgré ce contexte politique dramatique, les Congolais sont accueillants : je me souviens de baignades sans maillot avec plusieurs centaines d’entre eux et avec quelques missionnaires sans complexe dans une rivière protégée des crocodiles par des barrières rocheuses. Ce fut ma première expérience naturiste…

Tandis que mon ami décide de poursuivre son voyage vers le sud, je prolonge mon séjour dans le Kasaï, puis j’entreprends seul le retour vers la France : bateau fluvial de Port-Francqui à Kinshasa, train de Brazzaville à Pointe-Noire et long voyage de trois semaines (toujours en 4ème classe) sur la côte ouest de l’Afrique en faisant du port à port jusque Bordeaux. L’accumulation des retards fait que la perspective de l’Ecole de journalisme n’est plus réaliste. Je décide alors de poursuivre en Afrique mes études de droit. Le recteur de Lovanium est prêt à m’accueillir. Mais la rencontre avec le chargé d’affaires algérien au Congo me décide d’opter pour Alger. De retour en France, je m’assure que c’est possible auprès de l’Ambassade d’Algérie à Paris où je rencontre Jacques Peyrégua qui m’y encourage. Dix jours après mon retour en France, je reprends donc le bateau pour Alger où j’arrive fin novembre 1963.

Le jour même de mon arrivée, je suis logé à la Cité universitaire de Ben Aknoun par le directeur du CROUS qui m’accueille très cordialement et m’octroie une bourse algérienne « pour être à même de mieux découvrir l’Algérie ». Nous sommes seulement trois étudiants français à jouir de cette faveur, accordée par un homme dont j’apprendrai ensuite qu’il est un frère d’Ali Boumendjel, homme politique algérien assassiné par les parachutistes français. Je profite donc au mieux des opportunités qu’offre le statut d’étudiant à plein temps. Le week-end, je participe à des chantiers de reboisement, où le président Benbella vient parfois exposer sa politique dans de longs discours à la Castro. Je donne des cours d’alphabétisation à la kasbah ou dans d’autres lieux, et durant l’été 64 je choisirai d’aller en contrepartie de la bourse faire du travail volontaire à Tamanrasset, toujours sous forme d’alphabétisation. Après six jours de voyage en camion, puis en DC4 (c’est mon baptême de l’air), je rejoins Tamanrasset où j’ai très peu d’élèves, mais c’est l’occasion pour moi de découvrir le Hoggar, de le parcourir à pied avec les Petits frères installés à l’Asekrem chez qui je passe une semaine, et de faire des rencontres étonnantes, comme celle du capitaine algérien qui commande à Tamanrasset et souhaite échanger avec un étudiant de l’Université d’Alger. Alors que je suis tombé malade à la fin de mon séjour, il me fait même rapatrier vers Alger sur un vol d’Air Algérie affrété par l’armée ; par chance je retrouve à Dar el Beida le directeur du CROUS qui me fait donner une chambre à Ben Aknoun en pleine nuit.

L’Algérie des lendemains de l’indépendance était une expérience assez fascinante. Ce pays restait pour un Français à la fois très proche et différent. Les traces du décor colonial, modernisé par le Plan de Constantine, étaient omniprésentes, ainsi que les stigmates de la guerre et les destructions de l’OAS. Mais la mémoire de cette guerre si proche semblait provisoirement refoulée par les Algériens, comme si elle n’avait pas eu lieu, ou comme si les Pieds-noirs avaient emporté le péché colonial avec eux. Fin 2003, les 4/5 d’entre eux avaient déjà quitté le pays, sans tirer parti des facilités offertes par les accords d’Evian pour rester. Les Algériens étaient désormais « chez eux » et se montraient soulagés de la fin d’une guerre qu’ils avaient gagnée.

La population algérienne était particulièrement bienveillante à l’égard des milliers de « coopérants » français (15.000 au lendemain de l’indépendance) venus contribuer au fonctionnement des services publics de façon beaucoup plus efficace qu’au Congo. Dans les villes comme dans l’intérieur, elle multipliait à leur égard les signes de bonne entente et d’hospitalité. Les retrouvailles franco-allemandes, que j’ai connues dans mon enfance dans le nord de la France, avaient été beaucoup plus laborieuses.

À l’Université d’Alger, qui était en 1962 une des plus importantes Universités françaises, les étudiants « européens » avaient presque disparu au profit d’étudiants algériens revenus d’Europe, et surtout d’étudiants fonctionnaires passés par un engagement dans le FLN (au maquis ou dans l’ALN des frontières). Ils venaient légitimer par une formation à la Faculté leurs nouvelles responsabilités.

Le corps enseignant avait été aussi largement renouvelé. Le départ en catastrophe de la plupart des enseignants, qui avaient parfois oublié leur toge dans les vestiaires, avait laissé le champ libre à des professeurs de sensibilité progressiste, venus de France et d’autres pays, comme François Borella, Jacques Peyrégua, Jean Leca, André Tiano. Ils étaient aidés par des assistants algériens revenus de France, comme Ahmed Mahiou. André Mandouze avait été nommé à la tête de l’Université d’Alger mais ne resta en poste que quelques mois.

À la Fac ou à la Cité, je me fais vite des amis : Tewfik Dib de Tlemcen, qui me fait découvrir Alger, Mohand Hadj Ali de Larbaâ Nath Irathen, Wasila Tamzali qui me prête ses cours, Mahmoud Skender, directeur de la censure, qui me fais lire les numéros censurés du Monde et que je reverrai avec plaisir en avril 2025 à Médéah. D’autres camarades m’amènent au Centre culturel universitaire, dirigé par des Jésuites qui avaient réussi à protéger cet espace libéral des dérives de l’Algérie française, et dont la bibliothèque est très fréquentée par les étudiants après l’incendie de la BU par l’OAS. Un groupe d’étudiants chrétiens de diverses obédiences se constitue au CCU. Nous visitons avec eux et quelques camarades algériens l’abbaye de Tiberhine. Mgr Duval, André Mandouze et François Borella viennent nous parler au CCU. C'est aussi là que je rencontre Paul Buttin, qui ouvre sa revue Confluent à mes premiers papiers, il y a aussi un aumônier universitaire, Paul-Louis Cambusat, qui dit la messe en arabe et s’occupe des étudiants chrétiens du Moyen-Orient qui logent à la Cité.

Insaniyat : Après vos études, vous êtes revenu comme coopérant à l’université d’Alger. Comment évaluez-vous cette période d’enseignement et de recherche au regard du milieu universitaire et du contexte de l’époque ?

J. R. H: Après avoir obtenu ma licence en droit à Alger en 1965, je pars à Paris faire un DES de droit public tout en suivant des séminaires d’anthropologie à l’EHESS. En 1976-77, je suis admis à suivre à la Sorbonne une formation pluridisciplinaire pour une vingtaine d’étudiants de 3ème cycle intitulée « Préparation à la recherche africaniste », créée par Georges Balandier et dispensant des enseignements théoriques et pratiques en sociologie, histoire, linguistique, géographie, économie, confiés à de grands spécialistes comme Henri Brunschwig ou René Mauny. À la Fac de droit de Paris, je suis également les enseignements d’anthropologie juridique de Michel Alliot qui soutiendra à plusieurs reprises mes projets. Sur la proposition de Ahmed Mahiou, qui a écrit sa thèse sur le parti unique en Afrique subsaharienne et voudrait créer un Centre d’études africaines à Alger, je suis engagé comme assistant à la Faculté de Droit d’Alger en septembre 1967. J’organise avec lui et Slimane Cheikh en 1971, dans les locaux de l’Assemblée algérienne, un gros colloque sur « Les problèmes actuels de l’unité africaine » (SNED 1973), mais le centre de recherche ne verra pas le jour. Par contre Mahiou m’associera au processus de réforme des études à la Faculté de droi.

Jusqu’en 1962, l’Université d’Alger suivait globalement les programmes français, à l’exception de quelques enseignements spécifiques, comme l’économie nord-africaine et le droit musulman algérien. En 1965, nous obtenons avec quelques camarades le rétablissement de ce cours qui n’était plus dispensé depuis le départ de son titulaire, Georges-Henri Bousquet, fervent défenseur de l’Algérie française.

Une grande préoccupation des enseignants de la Faculté, dans les disciplines touchées directement par l’accession à l’indépendance, est l’algérianisation des cours. Le défi est particulièrement sensible en droit public et sciences politiques, mais aussi en histoire des institutions. Dans le champ politique, quelques enseignants se risquent à caractériser de coup d’Etat le renversement de Ben Bella par Boumédienne en juin 1965 sans être inquiétés. Le gouvernement algérien laisse l’Université mener sa vie assez librement, du moins jusqu’en 1968, lorsque l’UNEA (Union nationale des étudiants algériens) est normalisée. Toutefois, la liberté d’enseignement n’est pas remise en cause, pas plus que la liberté d’expression de la Revue Algérienne des sciences juridiques, économiques et politiques, qui succède en 1964 à une revue coloniale fondée en 1885. L’enrichissement de la bibliothèque pilotée par Jacqueline Guerroudj, « héroïne de la Révolution », échappe aussi à la censure. Je l’aide à réhabiliter et développer le « fonds local » de Bousquet, qui servira de support aux recherches menées dans le cadre du troisième cycle et comptera plusieurs milliers d’ouvrages à mon départ. Il est vrai que la Faculté de droit (comme celle de médecine) a un statut relativement privilégié dans l’Université d’Alger en raison des nombreux étudiants passés par un engagement militant au sein du FLN. Et Ahmed Mahiou, qui vient de réussir brillamment l’agrégation française de droit public est un doyen respecté par les autorités[1]. Il a la confiance du ministre de l’enseignement supérieur Mohamed Seddik Benyahia, une personnalité exceptionnelle qui manquera plus tard à l’Algérie et qui lui confie la préparation de la réforme du 3ème cycle en 1970.

En histoire des institutions, une tentative d’algérianisation très originale est celle menée par Claude Collot, dont je suis devenu l’assistant. Après une brève tentative d’africanisation du droit romain, il considère que la meilleure façon de penser l’histoire du nouveau droit algérien est d’analyser ses origines immédiates, c’est-à-dire les institutions coloniales, tout en poussant les investigations du côté de l’histoire du mouvement national algérien. Sa démarche s’appuie sur un travail de recherche largement original mené dans les archives d’Alger et de Constantine.

Insaniyat : Bien que vous soyez juriste de formation, le lecteur de vos travaux constate la pluridisciplinarité de votre démarche. Est-ce un choix « délibéré » ? Comment appréhendez-vous vos travaux sur l’Algérie ?

J. R. H : Face au basculement historique auquel nous confrontait l’Algérie de l’indépendance, on se sentait aspiré par le besoin de comprendre ce qui se passait sous nos yeux et d’avoir une vue globale des choses. Même en Faculté de droit, rares sont les jeunes coopérants qui n’ont pas été sensibles à cet appel. Ils occupent leurs loisirs à découvrir l’Algérie dans sa diversité et à rencontrer des Algériens ou des Français qui ont choisi de rester dans le pays dans une ambiance de retour à la paix propice aux échanges. Dans les enseignements et les recherches, le détour par l’histoire s’impose à tous, même pour ceux qui ne sont pas, comme René Gallissot, historiens de vocation. Il est manifeste chez des gens comme Jean Leca, Jean-Claude Vatin et même François Borella. Omar Carlier nous a raconté dans une vidéo comment il est devenu un historien à part entière de l’Algérie en délaissant progressivement le droit administratif qu’il était venu enseigner à Oran.

En ce qui me concerne, j’ai profité de mon statut d’étudiant à temps plein pour butiner un peu partout des formations qui m’aidaient à mieux comprendre le pays, comme le cours d’économie nord-africaine dispensé par André Tiano, et j’ai assisté à toutes les conférences intéressantes qui passaient à ma portée dans l’Université ou ailleurs. Je m’astreignais même à venir écouter les discours du président Benbella qui attiraient de moins en moins de public.

Mais mon engagement croissant dans une démarche pluridisciplinaire doit beaucoup à deux rencontres décisives avec Claude Collot d’une part et avec Françoise Lorcerie qui deviendra mon épouse. Claude Collot, qui était à la fois juriste et historien, m’a appris la rigueur du travail sur archives et m’a initié à la pratique de l’histoire orale. C’était aussi un militant qui s’était opposé à la guerre d’Algérie, sans chercher à y échapper, mais en témoignant ensuite sur ce qu’il avait vu, comme son ami Paul-Albert Février. Après sa disparition précoce, j’ai achevé le travail que nous avions commencé sur les textes du mouvement national algérien et j’ai publié son livre d’histoire des institutions algériennes. Les deux ouvrages ont été publiés en France et en Algérie.

La rencontre avec Françoise Lorcerie a été décisive pour me faire comprendre l’apport de la littérature aux sciences sociales. Il est vrai que c’est le moins infidèle reflet des consciences, des mémoires et des imaginaires collectifs. C’est avec Françoise et avec Hubert Gourdon que nous avons animé pendant plusieurs années un séminaire de DES sur la littérature coloniale à la Faculté de Droit d’Alger et que nous avons publié en 1974 un numéro spécial de la Revue Algérienne intitulé « Roman colonial et idéologie coloniale en Algérie ». Françoise apportait au corpus documentaire que j’avais rassemblé une réflexion théorique engagée à Paris. Cette initiation à l’analyse littéraire m’a incité ensuite à élargir la notion d’imaginaire à d’autres corpus disciplinaires comme le droit.

Le processus de décolonisation n’a pas engendré une révolution des sciences sociales. Mais il est certain que son analyse poussait à une approche globale et plurielle des phénomènes observés. C’est sur ce plan que la démarche pluridisciplinaire s’avère incontournable et stimulante, pourvu qu’on en respecte les codes et l’écriture, illustrés pour le terrain maghrébin par un Jacques Berque ou une Fanny Colonna.

Pour ma part, j’ai assumé au cours de ma carrière cette vocation de « contrebandier disciplinaire » dont se moquait gentiment un collègue. Dans ma thèse puis dans mes études sur la question méditerranéenne, j’ai veillé à croiser différents regards sur les relations internationales et les relations inter-sociétales. Dans le champ historique, j’ai aussi pris plaisir à multiplier les approches sur l’histoire juridique, politique, religieuse, culturelle, littéraire de l’Algérie et du Maghreb. Il est vrai que le CNRS qui m’avait recruté à mon retour en France était bienveillant à l’égard de la pluridisciplinarité pourvu qu’on l’inscrive dans une perspective cohérente. Le travail d’écriture compte en réalité beaucoup dans cette démarche, surtout si on s’adresse à un public large dans des articles de synthèse ou de vulgarisation et encore plus dans des expositions et des opérations muséales. Dans l’exposition du musée des Invalides sur le Cinquantenaire de l’indépendance algérienne, on m’a demandé par exemple d’écrire ou de réécrire en quelques semaines les textes de l’exposition.

Insaniyat : En quoi votre connaissance de l’histoire du pays, de sa littérature et vos rencontres avec des intellectuels et des hommes politiques algériens, mais aussi vos voyages dans le pays, vous ont permis de mieux connaitre l’Algérie et son histoire sociale
et culturelle ?

J. R. H: En douze ans, j’ai beaucoup voyagé en Algérie et au Sahara et parcouru sans doute plusieurs dizaines de milliers de km en 2 CV ou en 4 L. J’ai ainsi emprunté toutes les pistes des Aurès qui étaient carrossables. On m’avait fait la réputation, sans doute exagérée, d’être un des meilleurs connaisseurs de la géographie et de l’histoire de l’Algérie. Il est vrai que j’emportais dans ma 2 CV une petite bibliothèque comprenant de vieux guides touristiques, des cartes et quelques ouvrages de référence, comme  Fossatum africae ou la thèse de Pierre Salama sur les routes romaines d’Algérie[1] quand nous allions du côté du limes. Je me suis aussi beaucoup promené à pied avec quelques amis dans les Aurès, en Kabylie, au Tassili, dans le Hoggar ou au Gourara, qui était une de mes régions de prédilection et que m’a bien fait connaître un ami de Bab el Oued (Badi) familier de cette région. Au début, mes voyages au Sahara ont été favorisés par l’Organisme saharien, une institution franco-algérienne créée par les accords d’Evian et dont une mission était de faire connaître le Sahara aux étudiants algériens. À cette fin une association avait été créée, que j’ai animée en 1974-75 avec un ami algérien, ancien maquisard, qui finira général. 

Au cours de mes voyages, j’ai toujours veillé à échanger avec les gens qui consacraient du temps à nous recevoir et nous montraient parfois leurs trésors comme des manuscrits anciens soigneusement conservés dans des poteries.

À Alger, les relations étaient très faciles en milieu universitaire où l’on se recevait beaucoup, y compris sur invitation de nos étudiants comme Abdennour Ali Yahia, ancien ministre de l’agriculture et un des fondateurs de l’UGTA ou le moudjahid Saada Messous. Avec nos jeunes collègues, nous tenions parfois à la montagne, à Chréah ou à Tikjda, des séminaires de préparation commune de nos enseignements. Les relations étaient également aisées avec la société civile et même politique. J’ai rencontré des écrivains comme Mouloud Mammeri, Rachid Boujedra, Himoud Brahimi (« Momo »), dont j’ai rangé la bibliothèque dans sa maison de la Casbah, des artistes comme Mohamed Khadda, des journalistes ou des cinéastes à l’occasion d’un séminaire sur le cinéma algérien que nous pilotions à la Fac de Droit d’Alger. Dès ma première année algérienne j’ai été reçu chez Smaïl Mahroug (qui était conseiller économique du président et deviendra ministre des Finances). Plus tard, je rencontrerai plusieurs fois chez des amis l’ancien ministre du travail Abdelaziz Zerdani et son épouse Meriem Belmihoub, ancienne moudjahida. Tous deux avocats et progressistes, c’étaient des personnalités lumineuses. Zerdani, qui avait fait le maquis dans les Aurès, me fera partager sa passion pour cette région montagneuse aux marges du désert que je visiterai en tenant compte de ses conseils. Quand Françoise arrivera à son tour en Algérie, en 1972, nous bénéficierons aussi de l’amitié de son chef de département, Mohamed Salah Dembri, qui deviendra secrétaire général du ministère de l’enseignement supérieur, puis ministre des Affaires étrangères. Hors du milieu universitaire, j’aurai beaucoup de contacts humains à travers deux principaux réseaux : d’une part le milieu chrétien (Jean Déjeux, marqué par la fraternité d’armes qu’il avait connue avec les tirailleurs algériens en 1943-44, m’a beaucoup appris sur la société et l’histoire culturelle de l’Algérie),  et d’autre part les anciens militants nationalistes, parmi lesquels des communistes qui avaient rejoint le FLN comme Jacqueline Guerroudj. Nous étions proches aussi des petites filles du cheikh Brahimi, qui avait présidé le mouvement des Oulémas. Il est certain que la publication de l’ouvrage sur les textes du mouvement national nous avait ouvert beaucoup de sympathies et de portes.

Paradoxalement, c’est surtout après mon retour en France que je développerai en tant que chercheur au CNRS des relations avec d’anciens responsables comme le ministre Ahmed Djebbar et les anciens premiers ministres Sid Ahmed Ghozali, Redha Malek et Mouloud Hamrouche. Je resterai proche jusqu’à sa mort d’Abdelkader Djeghloul, remarquable chercheur d’Oran. C’est aussi en France que je ferai vraiment connaissance avec André Mandouze, Jacques Berque et Stéphane Hessel, des « amis de l’Algérie » qui m’ont fait partager leur expérience du pays et que j’avais à peine entrevus en Algérie.

Nous sommes pour partie le fruit de nos rencontres. C’est une ressource qui ne m’a pas manqué, en Algérie ou dans les rapports avec les Algériens. Les liens personnels étaient d’autant plus précieux qu’ils compensaient parfois l’âpreté des relations officielles.

Insaniyat : Vous vous être intéressé aussi à la Méditerranée à partir de plusieurs angles (inséparables certes) histoire, politique, culture, géographie, etc. En 1991, vous vous êtes posé la question dans un article de la revue Vingtième Siècle « Le Maghreb et l'Europe : que faire de la Méditerranée ? À partir de votre longue expérience de recherche, quelles sont, selon vous, les perspectives pour faire de la Méditerranée un espace de passerelles culturelles, de développement et de paix ?

J. R. H: Comme beaucoup de chercheurs de ma génération, je me suis intéressé à la question méditerranéenne, tout en tenant compte du regard acquis en Algérie et des recherches spécifiques que j’avais entreprises dans ce pays sur les rapports Nord-Sud et sur le droit international du développement. Ceci m’a conduit à ne pas me jeter aveuglément dans le discours méditerranéophile, mais à prendre conscience de ses ambiguïtés et des contradictions de la politique méditerranéenne de l’Europe. Celle-ci est un projet séduisant qui a su dépasser plusieurs siècles de conflits et deux guerres meurtrières pour devenir le germe d’un modèle pacifié d’organisation de la planète. Mais ce qui s’est imposé à l’intérieur de l’Europe n’a malheureusement pas toujours été transposé dans les rapports de celle-ci à son environnement méditerranéen et africain.

Sur la question méditerranéenne, j’ai exploré successivement trois principaux thèmes : les métamorphoses de l’idée méditerranéenne, qui a beaucoup emprunté à l’invention de l’idée européenne, sans réussir à penser dans toutes ses dimensions le rapport de l’Europe à l’horizon méditerranéen ; les contradictions de la politique méditerranéenne de l’Europe, qui vise à faire de la Méditerranée à la fois une marche périphérique et une frontière humaine et culturelle de l’Europe, c'est-à-dire à instaurer un rapport d’inclusion économique et d’exclusion humaine avec le Sud, une forme d’apartheid tempéré dont la violence potentielle est compensée par l’exaltation du dialogue culturel ; en fin de compte, j’en suis venu comme quelques autres chercheurs à me centrer sur la dimension humaine des rapports méditerranéens, dont les conséquences dramatiques se chiffrent chaque année par plusieurs milliers de morts. Comme y invitait dès les années cinquante François Perroux, il faut choisir entre « Europe sans rivage » et « Europe forteresse ». Mais peut-on penser un espace humain méditerranéen comme on a su penser un espace humain européen, sans poser la question de la mobilité humaine à l’échelle planétaire ? Seuls les papes se permettent encore de poser la question.

Ou faut-il délaisser les échelles planétaires et régionales pour revenir à un horizon de paix, de réconciliation et de coopération plus modeste, celui de la Méditerranée occidentale et de l’espace euro-maghrébin? Malgré des désaccords plus ou moins prononcés entre les Etats, c’est une région où les acteurs de la société civile ont construit plus qu’ailleurs, à travers leurs histoires, leurs échanges et leurs pratiques juridiques ou informelles, un espace humain et culturel significatif qui implique aujourd’hui plusieurs dizaines de millions de personnes.

Insaniyat : Sur les questions de la mémoire, le débat semble figé, du côté français, sur des formules comme la réconciliation, la repentance, la reconnaissance, le devoir de mémoire, etc. 

Pourriez-vous nous éclairer sur les enjeux de la question mémorielle dans le débat académique et de ce qu’elle peut apporter à la nouvelle génération dans les deux pays ?

J. R. H: Sur les questions mémorielles, je suis partisan d’une ligne claire qui est de ne pas confondre travail de mémoire et devoir d’histoire, même si les deux sont évidemment en interaction. Le travail de mémoire est une activité inhérente aux individus comme aux groupes. Il se reconstruit en permanence selon les sollicitations auxquelles sont soumis les acteurs et s’exprime notamment dans la création littéraire. Toute une littérature algérienne ou française relative à l’Algérie en témoigne. Mais je suis très perplexe devant ce qu’on appelle le devoir de mémoire qui consiste à figer et instrumentaliser un récit du passé à des fins actuelles et parfois anachroniques. Il vaut mieux parler de politiques mémorielles et de politiques historiques. Il y a des politiques françaises et algériennes qui tentent de gérer l’histoire relationnelle entre les deux pays. Certaines sont intéressantes à relever, comme la création d’une collection des sources bilingues de l’histoire de l’Algérie. 

S’il faut accepter la mutabilité et les incessantes recompositions du travail de mémoire, qui est un processus vivant en prise directe avec l’action politique et sociale, c’est une exigence de rigueur et une recherche d’objectivité qu’on attend du devoir d’histoire et des chercheurs qui entendent le servir. La paix n’a pu se construire durablement en Europe que sur un bilan de l’histoire qui passait notamment par la vérité des chiffres sur les victimes militaires et civiles des guerres européennes du 20ème siècle ; c’est une étape qui n’a pas encore été franchie pour la relation franco-algérienne.

Principales publications

Ouvrages et directions d’ouvrages ou de numéros spéciaux

Henry, J.-R. & Moussaoui, A. (Dir.). (2020). L’Église et les chrétiens dans l’Algérie indépendante. Études et témoignages. Karthala.

Ben Achour, Y., Henry, J.-R. & Mehdi, R. (Dir.). (2009). Le débat juridique au Maghreb. De l’étatisme à l’état de droit : Études réunies en l’honneur d’Ahmed Mahiou. Publi Sud.

Henry, J.-R. & Schäfer, I. (Éds.). (2009). Mediterranean politics from above and from below. Nomos.

L’Année du Maghreb. (2006). L’espace euromaghrébin : Des hommes au péril des politiques [Dossier]. L’Année du Maghreb, 2004, 11-288.

L’Algérie et la France : destins et imaginaires croisés, catalogue de l’exposition réalisée avec le Centre des Archives d’Outre-mer et la Direction des Archives de France, 2° éd. Alger, Editions du telle, 2005.

Articles et contributions

« Le retour des hommes et des acteurs civils sur la scène méditerranéenne », Actes du colloque de Perugia, novembre 2009.

« Le retour de la dimension humaine », Questions internationales ("La Méditerranée, un avenir en question"), mars 2009.

« Maghrébins en France : retours sur l’imaginaire hexagonal », in A chacun ses étrangers. France-Allemagne de 1871 à aujourd’hui, Actes Sud/CNHI, janvier 2009.

« La circulation des savoirs à l’époque de la coopération ». L’Année du Maghreb 2009, CNRS Editions.

« Usages du mythe méditerranéen dans les relations internationales contemporaines », Mélanges Benachour, Tunis, CPU, 2008.

« Le défi d’une « histoire commune » et du « partage des mémoires » dans l’espace franco-algérien : les leçons d’une exposition », L'Année du Maghreb 2008, CNRS Editions, nov. 2008.

« A quelles conditions la littérature coloniale peut-induire un effet de connaissance sur la société musulmane algérienne ? », article introductif à Ecrivains français d’Algérie (1900-1950), septembre 2008.

« L’initiative française en Méditerranée : retour à la case départ », Annuaire IEMed 2008, Barcelone, septembre 2008 (en 5 langues).

« Les enjeux méditerranéens de la crise européenne », Construction de la paix par le dialogue interculturel (Mélanges T. Melasuo), Tampere, septembre 2008.

« Montrer l’Algérie et la France dans les deux pays » (variante abrégée du précédent article), L’Algérie dépassionnée (Dir. Eric Savarèse), Paris, Ed Syllepse, 2008.

« L’espace du rapport franco-algérien : tentatives d’interprétation», Insaniyat (Oran), 2008.

Notices pour le Dictionnaire des Orientalismes (dir., F. Pouillon et L. Valensi) : G. Audisio, G.H. Bousquet, J. Déjeux, F. Duchêne, R. Maunier, M. Morand, Paris, Karthala, 2008.

« La nouvelle question méditerranéenne », Questions internationales (L’avenir de l’Europe), mai-juin 2008.

« L’imaginaire hexagonal : Maghrébins en France à l’époque coloniale », Enseigner l’histoire de l’immigration, VEI Diversité N° 149, juin 2007. 

« Le retour des hommes sur la frontière méditerranéenne de l’Europe », Les grandes heures de l’IEP d’Aix, Ed. Crès, 2007.

« Expansion toward the south: an alternative scenario for a partnership in crisis », Between Europe and the Mediterranean (Actes du colloque de Durham, version anglaise), Palgrave-Macmillan, 2007.

« Le défi d’un espace humain méditerranéen », L’école et la diversité culturelle, Actes du colloque national du Fasild, Marseille, 5-6 avril 2005, La Documentation française, mai 2006.

« La Méditerranée occidentale en quête d’un destin commun », L’Année du Maghreb 2004, mai 2006.

« France-Algérie : une histoire à suivre », Histoire de l’Islam et des Musulmans en France (dir., Mohamed Arkoun), Albin Michel, 2006.

Articles 79, 80, 81 de la Charte des Nations Unies sur la tutelle pour La Charte des Nations Unies. Commentaire article par article, mise à jour pour la nouvelle édition sous la direction de Jean-Pierre Cot et Alain Pellet, Economica et Bruylant, 2005.

« L’élargissement vers le sud, scénario alternatif d’un partenariat en crise ? », Les défis et les peurs entre Europe et Méditerranée. Actes du colloque de Durham (juillet 2004), Actes Sud, 2005.

« L’élargissement vers le sud : une utopie nécessaire », La politique de sécurité autour de la Méditerranée, Actes du colloque de décembre 2004 (dir., P. Pascallon), L’Harmattan, 2005.

« Le Mouvement national algérien. Retour sur un recueil de textes », Actes du colloque d’Alger (25-26 septembre 2005) sur La pensée politique algérienne 1830-1962, Alger ANEP, 2005.

Expositions

L’école en Algérie, l’Algérie à l’école, avril 2017-avril 2018,Musée national de l’Éducation, Rouen. 

Participation au montage de l'exposition itinérante Au Maroc en suivant Théophile-Jean Delaye. Commissariat scientifique : Aurélia Dusserre (MCF AMU IREMAM) et Claude Lefébure (CHISM/EHESS). 1ère exposition à la BNRM (18 février-31 mars 2011), puis dans les Instituts français du Maroc (Rabat, Meknès) en 2012 et 2013.

L’Algérie et la France : destins et imaginaires croisés, réalisée en 2003 pour la Direction des Archives de France. Présentation de cette exposition en 2005 (Alger), 2006 (Marseille) et 2009 (Saint-Tropez). 

 

Notes de bas de page

  1. Pierre Salama (1951). Les Voies romaines de l'Afrique du Nord. Gouvernement Général de l'Algérie, Missions Archéologiques.) Alger, 1951.
  2. Cf., son témoignage sur cette époque dans Le temps de la coopération.

Cite this article

(2026). Rencontrer l'Algérie nouvelle. Insaniyat - Algerian Journal of Anthropology and Social Sciences, 30(112), 125–142. https://insaniyat.crasc.dz/en/article/10