Avec Imed MELLITI

171 – 184
Genre et espace public dans les villes algériennes
N° 109 — Vol. 29 — 01/01/2026

Imed MELLITI est professeur de sociologie à l’Institut supérieur des sciences humaines de Tunis (Université de Tunis El Manar) et chercheur associé à l’IRMC, Institut de recherche sur le Maghreb contemporain à Tunis.

Il a été, de 2021 à 2024, président de l’Association internationale des sociologues de langue française (AISLF). Imed MELLITI travaille entre autres sur les transformations du religieux et la question de la modernité religieuse au Maghreb, les jeunes et les adolescents en lien avec les problèmes de la construction identitaire et la culture juvénile, la légitimité et la reconnaissance sociale dans les processus de transformations sociopolitiques en Tunisie

Ces dernières années, il s’intéresse en particulier aux économies morales et aux sentiments d’injustice liés aux dynamiques du Printemps Arabe et de la Révolution en Tunisie.

Dans cet entretien, il revient sur son expérience de recherche et partage sa réflexion sur ses principaux axes d’étude.

Belkacem BENZENINE : Si vous le permettez, nous pourrions commencer notre entretien par La fabrique du sens. Écrire en sciences sociales. Cet ouvrage, que vous avez dirigé en 2016 avec des contributions de chercheurs éminents tels qu'Alban Bensa, Daniel Cefaï, Jocelyne Dakhlia, François Pouillon et d'autres, interroge les conditions de production des sciences sociales. Quelle est votre évaluation actuelle de l'écriture en sciences sociales en Tunisie et, de manière générale, dans les pays du Maghreb ?

Imed MELLITI : Cet ouvrage est issu d’une école doctorale internationale tenue à Hammamet il y a plus de dix ans. Il essaie, d’une part, d’aborder la question de la centralité de l’écriture en sciences sociales, un « métier de mots », selon l’expression de Georges Balandier ; et d’autre part, de comprendre les enjeux et les difficultés de l’écriture auxquels sont confrontés les chercheurs, notamment les plus jeunes d’entre eux, en s’interrogeant chemin faisant sur les points de convergence et de divergence entre écriture littéraire et écriture scientifique. Il a été pour moi un point culminant dans la réflexion sur les problèmes de l’écriture des chercheurs en sciences sociales en Tunisie et au Maghreb, en ce qu’ils ont de spécifique, tirant profit de mon expérience dans l’accompagnement et l’évaluation des travaux de chercheurs apprenants. Deux éléments de réflexion me semblent importants à souligner. Premièrement, ce que j’appellerai l’historicité de l’écriture. Les écrivains ou, pour reprendre la distinction faite par Roland Barthes, les « écrivants » en sciences sociales au Maghreb aujourd’hui n’ont rien de commun avec les chercheurs de la première génération de l’indépendance. Ils ne viennent pas du même monde, ne sont pas dans leur majorité des « héritiers » au sens bourdieusien du terme, la massification universitaire étant passée par-là, n’ont pas eu la même formation, les mêmes références et le même goût pour la lecture. Plusieurs d’entre eux ont eu à expérimenter ou ont été socialisés à des formats d’écriture différents de celui de la production scientifique proprement dite, impliquant un rapport particulier à la langue et à la temporalité de la recherche. En dirigeant la Revue IBLA, j’ai pu mesurer à quel point les jeunes chercheurs ne font pas la différence entre l’écrit d’expertise, un standard spécifique auquel ils étaient exposés en raison des aléas de leurs premières expériences professionnelles, et un article scientifique digne de ce nom. Le deuxième point que je voudrais évoquer a été bien développé par Jocelyne Dakhlia dans sa contribution à l’ouvrage en question. Cette dernière rappelle que l’écriture scientifique par sa discipline et ses exigences – administration de la preuve, neutralité, réflexivité, etc. - est une lutte contre soi-même et une forme de violence que l’on s’inflige. Elle souligne le coût identitaire que l’on doit payer pour se conformer à ces exigences et suggère que ce coût est encore plus élevé lorsque les standards de la performance professionnelle nécessitent de prendre distance par rapport à son milieu, sa culture
et sa langue maternelle. C’est tout cela qui fait de l’écriture une véritable « épreuve existentielle ». Je pense que cette épreuve est plus grande et son coût identitaire est plus élevé pour les chercheurs maghrébins, contraints d’écrire dans une langue qui n’est pas leur langue maternelle, le français, voire désormais parfois l’anglais, des langues utilisées sans véritable maîtrise de leurs ressources et encore moins de leurs cultures, et à un degré moindre, l’arabe standard, une langue seconde apprise également à l’école et dont l’utilisation ne va pas de soi.

B. B : En vous basant sur votre expérience en tant qu'enseignant-chercheur et responsable au sein de l’Association tunisienne d’anthropologie sociale
et culturelle, (ATASC), et de l'Association internationale des sociologues de langue française, (AISLF), quel est votre point de vue sur l'engagement des chercheurs dans les problématiques sociétales, notamment face aux transformations sociales, politiques et économiques que traversent les sociétés du Maghreb ?

I. M : Vous posez une question extrêmement importante : à quel point les sciences sociales doivent-elles se conformer aux attentes de la société et, d’une certaine manière, de ses porte-parole attitrés, en partie autoproclamés ? Si elles y adhérent complètement, elles se privent de leurs fonction critique et de la capacité de mettre en perspective les enjeux qui animent une société donnée et qui font rarement l’objet de consensus. Si elles les ignorent, elles risquent de se rendre inutiles ou, pour le moins, de donner cette impression, alors qu’elles peinent déjà à se faire une place légitime. À force de vouloir s’aligner sur les agendas du monde politique et de ses impératifs, elles prennent un autre risque,
et non des moindres, celui de se départir de leur mission et de ce qui les constitue en propre en tant que vocation particulière animée par un souci, plus ou moins assumé, de faire preuve de neutralité dans leur démarche de rendre intelligible ce qui échappe à l’intelligence du commun. Cette vocation consiste aussi à dévoiler les ressorts cachés de la vie sociale
et à rendre audibles les voix tues par la société
elle-même ; et visibles les enjeux qu’elle feint de ne pas voir. Y a-t-il moyen d’éviter ce double écueil ? S’il n’y a pas à mon sens de solutions miracles à ce sujet, je pense que mon expérience personnelle m’a permis de définir un cap à tenir. J’y reviendrai.

Mais je commencerai par rappeler brièvement les fonctions que l’on a voulu donner aux sciences sociales dans les sociétés qui sont les nôtres depuis les indépendances, en me référant essentiellement à l’expérience tunisienne. Ces fonctions ont fluctué suivant une demande surdéterminée par les conjonctures politiques et les sensibilités idéologiques dominantes. Au lendemain des indépendances, le rôle principal que ces sciences se sont vu attribuer consistait à accompagner par la compréhension et l’analyse les transformations sociales en cours, interprétées comme un procès inéluctable de modernisation, et à aider ces sociétés qui venaient de recouvrer leur souveraineté politique, à retrouver leur agency et leur capacité d’agir sur elles-mêmes. Ces ambitions d’un rôle quasi démiurgiques seront revues à la baisse quelques décennies plus tard, avec ce que Héla Béji qualifie très justement de « désenchantement national ». Il ne sera plus question que d’accompagner dans une perspective d’ingénierie sociale une action de développement économique
et social qui piétine. L’attribution d’un rôle technique aussi modeste n’a pas empêché, toutefois, de nombreux chercheurs récalcitrants de se revendiquer une mission encore plus démesurée : cerner ce que nos sociétés recèlent de plus spécifique et qui les rend imperméables aux paradigmes et savoirs produits sous d’autres cieux. Dans le contexte néolibéral d’aujourd’hui, des voix aussi radicales ne se font plus entendre ou de manière marginale tant les mots d’ordre ont changé, avec une liste d’exigences désormais formulée en termes d’employabilité et de « compétences », de productivité et de « livrables ». Les sciences sociales ne sont plus une vocation ou une mission, mais un métier comme un autre.

Si je devais faire le bilan de ce que j’ai pu apprendre de mon expérience d’enseignant-chercheur en Tunisie et de mon ouverture sur la recherche internationale, rendue possible par mon activité pendant près de vingt ans au sein de l’AISLF, je formulerais deux observations. Premièrement, l’enseignement et la recherche en sciences sociales dans les universités maghrébines vont plutôt mal. Ceci n’est pas seulement dû à ce tournant néolibéral déjà évoqué car, en la matière, les universités du monde francophone et d’autres situées ailleurs que j’ai pu visiter ne sont pas mieux loties. Ils vont mal à cause de la massification et d’un provincialisme qu’il faut mettre sur le compte de plusieurs facteurs, dont le manque de moyens, mais surtout d’une politique d’arabisation mal conduite ayant viré à l’unilinguisme et au repli sur soi. N’est-il pas déconcertant de constater, par exemple, la faible contribution des chercheurs maghrébins et notamment tunisiens à l’étude des bouleversements politiques qui ont balayé leurs pays et l’ensemble de la région à partir de 2011, au moment même où ce processus se faisait largement documenter par la recherche internationale par le biais d’un investissement massif du terrain ? Deuxièmement, n’en déplaise aux partisans d’une recherche utile et traduisible en recettes et en solutions politiques immédiates, la recherche fondamentale en tant que lieu de critique et de renouvellement des savoirs reste essentielle. Elle a pour condition la non-fétichisation des méthodes et une créativité méthodologique et théorique renouvelée. Elle a l’avantage de s’affranchir du temps court, et ce à double titre : d’une part, en ce qui concerne les processus de production de la connaissance, en prenant parti pour une maturation lente et une construction itérative de celle-ci ; d’autre part, au niveau des objets de recherche et des savoirs produits en tant que tels, en résistant à la tentation des objets de recherche imposés par l’urgence, la conjoncture ou la mode du moment, pour s’orienter vers des objets qui, bien que moins « bruyants », font avancer sensiblement nos disciplines. Pour illustrer mon propos, je donne l’exemple de la recherche sur la radicalisation. Certes celle-ci nous a sans doute apporté des éléments de connaissance utiles, mais elle a constitué un écran qui nous a empêché de penser une dynamique, plus fondamentale et de longue durée, celle du changement du rapport au religieux dans nos sociétés avec ses variantes et ses problématiques spécifiques.

B. B : Nous poursuivons avec votre expérience au sein de ces deux associations. Dans quelle mesure estimez-vous que les sociétés savantes dans le domaine des sciences humaines et sociales sont essentielles à la recherche et à la production de connaissances sur les mondes arabes ?

I. M : Le rôle des sociétés savantes n’est pas le même selon qu’il s’agisse d’associations nationales ou internationales. En interne, ce rôle consiste surtout à défendre une corporation et à définir un périmètre de compétence qu’elle revendique dans un effort de positionnement, en partie concurrentiel, avec d’autres corporations. Mais ce rôle est aussi important dans la mesure où il permet à des générations successives de se connaître, de travailler ensemble et de se passer le relais. Pour revenir à l’ATASC, j’ai eu la chance, grâce à cette association, de connaître de très près deux figures importantes parmi les fondateurs des sciences sociales en Tunisie, Abdelkader Zghal
et Lilia Ben Salem, et de travailler avec des collègues plus proches de ma génération comme Mohamed Kerrou. Dans les sillages du retour de l’anthropologie à l’Université tunisienne avec la mise en place de cursus, qui s’arrêtent tous - malheureusement - au niveau du master, l’association continue aujourd’hui de jouer ce rôle, bien que de manière différente, en offrant un cadre supplémentaire de transmission de la discipline et de son identité à travers l’organisation d’activités et d’événements destinés aux étudiants. Dans une association internationale comme l’AISLF, les enjeux et les rôles sont différents. Étant en vérité un « réseau de réseaux transnationaux » , une association internationale est un vecteur qui permet de s’affranchir du cadre national et de se projeter dans une communauté plus large, que celle-ci soit fondée, comme pour le cas de l’AISLF, sur l’usage d’une langue commune, ou sur des valeurs et des orientions partagées. C’est dans cette optique que j’interprète l’investissement des chercheurs maghrébins, notamment tunisiens, dans l’AISLF. Pour la majorité d’entre eux, la francophonie n’est pas une religion
et cette association n’est tout simplement qu’une porte d’accès à l’international. Elle leur apporte de la visibilité et de la reconnaissance et la possibilité de partager leurs travaux au-delà du cadre national étroit. Et c’est justement à ce niveau que réside l’enjeu essentiel : comment réduire autant que possible les dissymétries en termes de reconnaissance et de ressources dans cet espace partagé pour que tout le monde y trouve son compte ? Au fil de son histoire, l’AISLF a essayé tant bien mal et avec des résultats souvent mitigés de relever ce défi. Bien que la plupart des réseaux de l’association soient structurés autour d’objets thématiques (famille, jeunesse, travail, alimentation, sexualités, ethnicité et migration, etc.)
et beaucoup moins à partir de découpages géographiques ou culturels, celle-ci dispose d’un réseau spécifique dédié aux sociétés du Maghreb et du Moyen-Orient assez actif, qui a permis à des chercheurs de différents pays arabes de travailler ensemble sur des thématiques communes.

B. B : Vous êtes l'un des premiers chercheurs de la région du Maghreb à vous intéresser à l'économie morale, sujet auquel vous avez consacré un numéro thématique de L'Année du Maghreb ainsi qu'un ouvrage collectif intitulé Économies morales de l'injustice. Depuis plus de soixante ans, ce concept, forgé par Thompson, n'a cessé d'évoluer et de voyager. Qu'est-ce qui motive votre intérêt pour cette question ? Comment l'économie morale se manifeste-t-elle dans les contextes contemporains des mondes arabes ?

I. M : L’économie morale comme l’écrit, à juste titre, Johanna Siméant n’est pas une panacée qui exonère de « l’impératif de description ». Si le modèle proposé par Edward P. Thompson, et repris par d’autres, fournit un outil très utile dans l’analyse des ressorts profonds de la protestation et de la résistance, c’est justement grâce à son caractère ouvert. L’un de ses avantages est de nous libérer de ce que Thompson qualifie, si bien, de « vision spasmodique » de l’histoire, c’est-à-dire d’une vision simpliste fondée sur un rapport de causalité mécanique entre situation économique et révolte populaire et sur une lecture des enjeux des luttes sociales en termes de besoins
et d’intérêts strictement économiques. Dans leur action, parfois violente, les « dominés » ne sont pas exclusivement animés par la quête de toutes sortes de biens ou de ressources, mais davantage par une certaine représentation du bien commun et par des normes et des valeurs, tels que la justice ou la dignité, auxquels ils donnent un sens précis selon les contextes et les situations. Le deuxième avantage de ce modèle consiste dans les moyens qu’il offre de tenir compte des émotions et des « sentiment moraux » dans l’explication de l’action collective notamment violente et des formes de délégitimation de l’ordre et des institutions politiques qui l’accompagnent. Ce modèle s’est imposé à moi dans l’étude du ferment social du soulèvement de 2011 en Tunisie et du cycle d’effervescence politique et de protestations auquel il a donné lieu pendant des années, notamment dans le cadre d’un programme de recherche centré sur l’exploration des « sentiments d’injustice » chez les jeunes. De manière plus transversale, j’estime qu’il peut aider à rendre plus intelligible des phénomènes aussi variables que l’émigration non réglementaire ou la réussite des populismes aujourd’hui. Thompson ne montre-t-il pas que des paysans anglais du XVIIIe siècle, persuadés d’être dans leur droit, ont bravé au prix de leurs vies un ordre juridique extrêmement répressif ? Sur le deuxième point, je me contenterai de souligner que le populisme montre à quel point l’humeur politique d’une société est beaucoup moins tributaire de cette délibération rationnelle dont parle Jürgen Habermas que de l’expression et de l’instrumentalisation de sentiments, de ressentiments et de frustrations puisant dans les recoins les plus sombres de ce qui nous constitue.

B. B : En revenant sur le fil conducteur de vos travaux, il me semble que votre intérêt pour « les problèmes » des jeunes vous a amené à diriger des enquêtes sur les jeunes et leur rapport à la religion... Quels sont les principaux résultats que vous avez obtenus de vos enquêtes ?

I. M : Je voudrais d’abord faire une petite précision. Je suis de plus en plus convaincu qu’il est plus productif de substituer à l’étude des « jeunes » une approche par l’intergénérationnel. J’entends par là, d’une part, la comparaison entre la génération des « jeunes » et celle de leurs parents et, de l’autre, l’analyse des formes de rupture et des conflits qui opposent les deux générations. C’est cette perspective qu’adopte Mohamed Merzouk pour comprendre le succès de l’idéologie islamistes auprès des étudiants oranais issus des milieux populaires au cours des années 1990. Mes terrains personnels, notamment une enquête réalisée auprès des jeunes de deux quartiers périurbains de Tunis, m’ont permis de vérifier quelques hypothèses. La première concerne la place de l’engagement religieux en fonction de l’évolution dans le cycle de vie. Cet engagement commence désormais très tôt, dans la mesure où une nette majorité des jeunes observent de manière stricte l’essentiel des obligations religieuses, dont la prière. Il est d’ailleurs intéressant de relever que le conformisme religieux touche davantage les jeunes les mieux dotés, validant l’hypothèse de Max Weber sur les liens entre saluts supra et intramondains. Le deuxième résultat important porte sur le rapport des jeunes aux normes religieuses. Il est surprenant de constater qu’une majorité des jeunes opte pour une lecture assez rigoriste des normes islamiques, en s’octroyant toutefois la liberté de s’en écarter dans la pratique. Cela dessine une forme de « normativité en roue libre » n’ayant pas de véritable emprise sur les conduites. Le troisième point que je voudrais évoquer a trait aux sources utilisées par les jeunes pour se faire une opinion ou prendre position sur des questions religieuses. Il semble en la matière que les jeunes se confortent plus que jamais dans une interprétation personnelle autodidacte des textes sacrés qui ne fait que rendre plus marginal le rôle des différents exégètes professionnels, Ulémas et autres prédicateurs.

B. B : Vous vous êtes penché sur « L’indigénisation des sciences sociales en Tunisie » avec un titre provocateur afin de questionner la légitimité des savoirs produits par les chercheurs « nationaux ». Pensez-vous que cette question est toujours d’actualité ?

I. M : Cette question est plus que jamais d’actualité, avec la place aujourd’hui occupée par le discours décolonial. Le problème n’est pas de savoir si la connaissance produite par les chercheurs « indigènes » est légitime ou non, mais si elle est plus légitime que celle produite par des chercheurs non indigènes, c’est-à-dire si l’argument de l’autochtonie peut être au fondement de l’autorité scientifique. Je continue de penser que cet argument n’est pas recevable pour trois raisons au moins. La première peut être formulée comme suit : travailler sur soi n’a pas que des avantages et travailler sur les autres n’a pas que des inconvénients. Rappelons-nous bien la leçon donnée par G. Balandier sur les mérites du « détour » anthropologique. Dans les deux cas, la balance des coûts et des bénéfices doit être examinée attentivement. La deuxième raison tient au fait qu’en regardant de près, on se rend bien compte qu’on ne travaille jamais véritablement sur soi, dans la mesure où l’« autochtonie » ne peut jamais subsumer toutes les autres différences de classes, de milieux, de genres, de niveaux d’instruction, et j’en passe, qui traversent la relation d’enquête. Travailler sur son propre monde est en vérité quasiment impossible ou inexistant. La troisième a trait au danger que constitue toute velléité d’asseoir l’autorité scientifique sur l’appartenance et la loyauté à une « communauté naturelle », et non sur l’épreuve de la reconnaissance par la « communauté scientifique » des pairs.
Un chercheur doit-il chercher validation
et reconnaissance auprès de la première communauté ou de la seconde ? Doit-il donner la priorité à son engagement dans l’une au détriment de l’autre ? L’histoire de la science coloniale ne montre-t-elle pas justement les « dérives » engendrées par la tentation d’inféoder la recherche aux intérêts de la « communauté naturelle » ? Cela n’empêche pas que certains arguments du discours décolonial sont bien recevables, notamment ceux qui dénoncent l’invisibilisation des savoirs produits par les chercheurs du Sud et la violence épistémique occidentale qui s’exerce au nom d’un supposé « universel », ou ceux qui insistent sur l’importance de la « localisation » à partir d’une épistémologie du point de vue rappelant que tout savoir est nécessairement situé.

Principales publications 

Livres et autres volumes écrits ou dirigés

Alajmi, A., Cantini, D., Maffi, I., Melliti I. (Dir.). (2025). Social anthropology in the Arab world: The fragmented history of an uncomfortable discipline. Berghahn Books. https://doi.org/10.3167/9781836951032

Melliti, I. (Dir.). (2024). La société morale : actes du XXIe congrès de l’AISLF. Presses de l’Université Laval.

Friedrich-Ebert-Stiftung. (2023). Les jeunes en Tunisie : étude sur la jeunesse au Moyen-Orient et en Afrique du Nord : analyse des résultats.

Melliti, I., & Abdessamad, H. (Dir.). (2022). Vulnérables : portraits sociologiques. Nachaz.

Melliti, I. (Dir.). (2022). Économies morales de l’injustice : terrains maghrébins et français. Karthala ; IRMC.

Melliti, I., & Moussa, H. (Dir.). (2018). Quand les jeunes parlent d’injustice : expériences, registres et mots en Tunisie. L’Harmattan.

Melliti, I., & Le Pape, L. (Dir.). (2018). Économies morales [Dossier thématique]. L’Année du Maghreb, (18). https://doi.org/10.4000/annemaghreb.3582

Melliti, I. (Dir.). (2016). La fabrique du sens : écrire en sciences sociales. Riveneuve Éditions ; IRMC.

Melliti, I., & Harrami, N. (Dir.). (2012). Visions du monde
et modernités religieuses : regards croisés
. Éditions Publisud.

Melliti, I., & Ben Saïd Cherni, Z. (Dir.). (2010). Mémoire, déviances et oublis [Numéro spécial]. IBLA, 73(207).

Melliti, I., Mahfoudh-Draoui, D., Ben Amor, R., & Ben Fredj, S. (Dir.). (2008). Jeunes, dynamiques identitaires et frontières culturelles : Actes de colloque. UNICEF.

Melliti, I., & Najar, S. (2007). Se nourrir en Tunisie : traditions
et dynamiques actuelles
. Entreprise Universitaire d’Études et de Publication (MAJD).

Melliti, I., & Mahfoudh-Draoui, D. (2006). De la difficulté de grandir : pour une sociologie de l’adolescence en Tunisie. Centre de Publication Universitaire.

Articles

Melliti, I. (2025). Vivre ensemble sans habiter le même monde : la force du projet démocratique. Revue de l’Académie Tunisienne, (3),
21–27.

Melliti, I. (2025). Anthropology in Tunisia: An eventful history. Dans A. Alajmi, D. Cantini, I. Maffi, & I. Melliti (Eds.), Social anthropology in the Arab world: The fragmented history of an uncomfortable discipline (pp. 136–152). Berghahn Books. https://doi.org/10.3167/9781836951032

Melliti, I. (2024). Introduction. Une décolonisation heureuse de la sociologie est-elle encore possible ? SociologieS. https://doi.org/10.4000/11uln

Melliti, I. (2022). Critiques ordinaires de l’injustice dans la Tunisie postrévolutionnaire. Dans I. Melliti (Dir.). Économies morales de l’injustice : terrains maghrébins et français (pp. 89–101). Karthala ; IRMC.

Melliti, I. (2021). Manière de faire enquête dans les oasis. Chébika et ce qu’il en reste. Dans M. Breviglieri, N. Gamal Said, & D. Gœury (Dir.). Résonances oasiennes. Approches sensibles de l’urbain au Sahara (pp. 45-54). Métis Presses ; article publié dans la revue Africa, (Série Arts et Traditions Populaires), (15), 61-66.

Melliti, I. (2021). Lilia Ben Salem. Dans Encyclopédie des femmes tunisiennes : cent et une femmes [en arabe]. CREDIF.

Melliti, I. (2020). La société morale : enjeux normatifs dans les sociétés contemporaines. Thématique du 21ème congrès de l’AISLF. SociologieS. http://journals.openedition.org/sociologies/13824

Melliti, I. (2020). Changements sociaux et libertés individuelles chez les jeunes en Tunisie : quel rapport [en arabe] ? Omran, 8(32),
27–39.

Melliti, I. (2019). Une sociologie tunisienne francophone fait-elle encore sens ? SociologieS.

http://journals.openedition.org/sociologies/9713

Melliti, I. (2018). Les inégalités comme injustices. Dans I. Melliti & H. Moussa (Dir.). Quand les jeunes parlent d’injustice : expériences, registres et mots en Tunisie (pp. 89–131). L’Harmattan.

Melliti, I., & Le Pape, L. (2018). Introduction au dossier : économies morales. L’Année du Maghreb, (18), 11–17. https://doi.org/10.4000/anneemaghreb.3394

Melliti, I. (2015). Les jeunes dans les révolutions arabes : l’exemple de la Tunisie. Dans M.-H. Soulet (Éd.), Jeunesses précaires (pp. 109–127). Academic Press Fribourg.

Melliti, I. (2015). Jeunes et dynamiques familiales. Dans O. Lamloum & M. A. Ben Zina (Dir.), Les jeunes de Douar Hicher
et d’Ettadhamen : une enquête sociologique
(pp. 45–64). Arabesques ; International Alert.

Melliti, I. (2015). Le rapport au religieux chez les jeunes. Dans O. Lamloum & M. A. Ben Zina (Dir.), Les jeunes de Douar Hicher
et d’Ettadhamen : une enquête sociologique
(pp. 147–168). Arabesques ; International Alert.

Melliti, I., & Hénia, A. (2014). Notice « Anthropologie indigène ». Archivio Antropologico Mediterraneo, 17(16-2), 6–8.

https://doi.org/10.17184/eac.anthropen.003

Melliti, I. (2011). L’indigénisation des sciences sociales en
Tunisie : un malentendu ? Maghreb et Sciences Sociales, (2), 129–140. (Traduit en bulgare dans Sociological Problems, Special Issue, 2015,
pp. 42–61).

Cite this article

(2026). Avec Imed MELLITI. Insaniyat - Algerian Journal of Anthropology and Social Sciences, 29(109), 171–184. https://insaniyat.crasc.dz/en/article/avec-imed-melliti