La perception de sentiment d’insécurité selon le genre : une analyse socio-statistique dans l’agglomération d’Oran (Algérie)

Mohamed Elamine BENKHEIRA (Auteur)
Université Oran 2, Mohamed Ben Ahmed, Laboratoire de l’Espace Géographique et d’Aménagement du Territoire (EGEAT), 31000, Oran, Algérie.
Tayeb OTMANE (Auteur)
Université Oran 2, Mohamed Ben Ahmed, Laboratoire de l’Espace Géographique et d’Aménagement du Territoire (EGEAT), 31000, Oran, Algérie.
71 – 90
Genre et espace public dans les villes algériennes
N° 109 — Vol. 29 — 01/01/2026

Les perceptions genrées du désordre urbain influencent différemment les hommes et les femmes, les premières se déclarant plus vulnérables, en particulier dans les espaces publics (Adler, 1991 ; Valentine, 1989). Cependant, bien que la peur des femmes soit plus marquée, les hommes restent statistiquement plus exposés à la violence, ce qui nuance la compréhension des réalités de l’insécurité (Pain, 2000, 2001 ; Sampson & Raudenbush, 2004). Cette dualité souligne l’importance d’une approche genrée pour déconstruire les perceptions et adapter les réponses sécuritaires (Lieber, 2011).

La géographie tente de comprendre l’interaction entre l’homme et l’espace. À la lumière de cela, l’espace urbain ne peut être considéré comme un simple cadre neutre. Il est une construction sociale où s’exposent et se figent les relations de pouvoir ainsi que les inégalités (Lefebvre, 2002).

Les problématiques liées au genre, notamment dans la ville, sont présentes depuis longtemps (Raibaud, 2012). En effet, la ville reflète des « normes sociales de genre » perpétuant une
« ségrégation sexuée » des espaces. Les hommes et les femmes se voient donc attribuer des rôles et des places hiérarchisées qui produisent des rapports de force et des inégalités de genre au sein des espaces urbains (Baumann, 2019).

Les perceptions du désordre et de la criminalité dans les quartiers urbains influencent le sentiment de sécurité des résidents, où l'expérience de la peur et de la sécurité diffère profondément entre les hommes et les femmes. Presque toutes les enquêtes sur la peur révèlent que les femmes se déclarent plus craintives face aux violences que les hommes montrent, que ce soit à la maison, au lieu du travail ou au sein de la ville (Adler, 1991 ; Geis, 1989; Valentine, 1989), reflétant des rapports sociaux de genre inégalitaires (Gilligan, 1982), en particulier chez les femmes qui peuvent se sentir plus vulnérables dans les espaces publics. La question de la violence est toujours une préoccupation importante dans nos sociétés et touche sans exception toutes les composantes de la société, sans distinction d’âge, de sexe, de capacité ou même de niveau social. Les études montrent que les femmes tendent à ressentir un niveau de peur plus élevé face aux violences masculines, bien que les hommes soient, eux aussi, souvent exposés au risque d’être victimes de violence urbaine (Pain, 2000 ; Sampson & Raudenbush, 2004). Donc Le sentiment d’insécurité ressenti par les femmes dans les espaces publics, souvent perçu comme une évidence, est rarement remis en question. Pourtant, il constitue une source significative d’inégalités dans l’accès à l’espace urbain. Ainsi, l’approche de genre offre un cadre d’analyse permettant de déconstruire ce sentiment et d’en examiner les implications (Lieber, 2011).

Notre étude vise à traiter la question de la violence, de victimation et du sentiment de peur selon le genre et à examiner la perception des hommes et des femmes de ces trois variables dans l’agglomération d’Oran.

Terrain d’étude

Située dans l’Ouest de l’Algérie, sur la rive sud du bassin méditerranéen, Oran est la deuxième grande métropole après Alger (figure 1). Son essor démographique constant a fait d’elle une agglomération millionnaire, témoignant d’une expansion urbaine remarquable qui se manifeste tant par la densification de son tissu que par son extension périphérique (Otmane et al., 2023).

L’histoire urbaine d’Oran porte l’empreinte de multiples influences culturelles, résultant d’une succession de dominations : espagnole, ottomane et française. Sa configuration géographique particulière, entre la mer Méditerranée au nord et la montagne du Murdjajo à l’ouest, l’a contenu initialement dans la vallée de Ras El Aïn. Ce n'est qu’avec la colonisation française que la ville s'est déployée sur le plateau de Karguentah (centre-ville et quartiers péricentraux), privilégiant un développement radioconcentrique
et des pénétrantes de la périphérie vers le centre.

Figure 1 : Situation géographique de la zone d’étude

Source : Mohamed Elamine BENKHEIRA, 2024.

L’urbanisation pendant la période post-indépendance se divise en plusieurs phases distinctes. Les années 1960 connaissent une relative stagnation urbaine, le parc immobilier existant laissé par les Européens absorbait les besoins de l’époque. Les années 1970 marquent un tournant avec l’industrialisation accélérée et l’essor économique de la ville, engendrant une demande croissante en logements et en infrastructures. S'ensuit une expansion spatiale importante, combinant grands ensembles collectifs (ZHUN)
et zones de lotissements destinées à l’habitat individuel (RFC), jusqu’à saturer l’espace communal et déborder sur les communes limitrophes. En parallèle à cette urbanisation formelle, des quartiers informels, hérités de l’ère coloniale pour certains, se sont développés dans les zones périphériques moins favorisées (Bendjelid, 2010). À partir des années 2000, le tissu urbain s’est étalé rapidement par la construction massive des ensembles collectifs, ce processus d’urbanisation encouragé par l’aisance financière du pays en raison de l’augmentation des prix des hydrocarbures, a permis la création de nouveaux quartiers (Yasmine, En Nour, Es Sabah, Akid Lotfi, Khemisti, Belgaid, Ahmed Zabana …), englobant la majorité des bourgs environnants. C’est dans ce contexte urbain caractérisé par l’apport des flux humains successifs, par l’urbanisation affirmée et par la dynamique économique que s’inscrit notre étude.

Méthode d’approche

L’étude des inégalités de genre dans la perception de la violence et des expériences de victimation s’inscrit dans une perspective socio-statistique visant à identifier les grandes tendances et des écarts significatifs entre les hommes et les femmes. Dans ce contexte, le teste de khi-deux (χ2) s’est imposée comme un outil essentiel pour analyser les relations entre les variables impliquées. Cette méthode permet de tester l’hypothèse selon laquelle la distribution des réponses est indépendante ou non du genre, tout en quantifiant les écarts observés dans les fréquences.

L'étude s’est concentrée sur l’agglomération oranaise, en mobilisant des variables structurées autour des dimensions suivantes :

Ces variables ont été collectées via un questionnaire réalisé auprès d’un échantillon aléatoire composé de 750 habitants(e) répartis(e) sur plusieurs quartiers de l’agglomération d’Oran.

Cette étude a sélectionné des quartiers reflétant la diversité urbaine d’Oran (anciens, périphériques et nouveaux), afin de capturer les variations d’expériences liées au tissu urbain. La mixité sociale (tranches d’âge et niveaux socio-économiques variés) a été privilégiée pour garantir une représentativité des perceptions genrées. Les contrastes de sécurité (zones réputées dangereuses comme Sidi El Bachir contre des quartiers sûrs) permettent d’analyser l’impact de la réputation locale sur le sentiment d’insécurité. Enfin, l’inclusion de dynamiques socio-économiques opposées (quartiers populaires vs résidentiels) éclaire les liens entre précarité, aménagement et vulnérabilité différenciée selon le genre.

Le teste de khi-deux a été utilisée pour tester l’association entre les variables liées à la victimation, le sentiment d’insécurité et le recours judiciaire, d’une part, et la variable « sexe », d’autre part. L’objectif était de déterminer si les différences observées entre hommes et femmes sont statistiquement significatives.

Le test repose sur les hypothèses suivantes :

Les résultats du test khi-deux sont interprétés à travers les valeurs : khi-deux, dégré de liberté (ddl) p-valeur, qui indiquent l’existence d’une association et le niveau de signification statistique :

(valeur critique calculée à l’aide de degré de liberté), pour dire qu’il y’a une relation significative ou non entre les variables étudiées.

Notre approche par questionnaire selon le genre s’appuie sur un échantillon représentatif en termes de répartition socio-démographique, prenant en compte les variables principales suivantes : sexe, âge et situation socio-professionnelle.

La répartition selon le genre

L’échantillon retenu présente une répartition équilibrée entre hommes et femmes, 52% et 48% respectivement (figure 2), ce qui permet d’une part une analyse comparative efficace des perceptions et des expériences relatives à la peur des violences et à la victimation et d’autre part, et à la connaissance des différences genrées dans la perception de l’insécurité urbaine.

Figure 2 : Répartition de la population selon le genre

Source : Enquête de terrain, 2023.

Les tranches d’âge des participants

Les répondants à ce questionnaire couvrent différentes tranches d’âges (figure 3) pour refléter au mieux les différentes perceptions. L’analyse de la structure par âge de l’échantillon révèle une distribution démographique hétérogène, avec une nette prédominance de la population jeune et active. La tranche d’âge
21-40 ans représente le contingent le plus important avec environ 350 individus, soit 46,66% du total, ce qui témoigne d’une surreprésentation des jeunes adultes dans l’étude. Cette prépondérance peut s’expliquer par la structure démographique jeune qui est caractéristique de la population algérienne et à la présence plus importante des actifs dans l’espace public.

La deuxième catégorie la plus représentée est celle des 41-60 ans, comptant 200 personnes, soit 26.66% de l’ensemble, suivie de la catégorie des 0-20 ans avec environ 100 individus, soit 13.33%. Les personnes âgées de plus de 60 ans constituent la part la plus faible de l’échantillon, avec moins de 50 participants, ce qui est fort acceptable.

Figure 3 : Tranche d’âge

Source : Enquête de terrain, 2023.

La situation socio-professionnelle

L’analyse de la situation socio-professionnelle de l’échantillon met en évidence une répartition notable entre quatre catégories principales (figure 4). Les employés représentent la majorité avec 55% du total, soit plus de la moitié des personnes interrogées. Cette domination des actifs occupés semble refléter la structure socio-économique urbaine d’Oran et souligne une forte présence de la population occupée dans l’étude.

Le deuxième groupe le plus important est constitué par les individus sans emploi, représentant un tiers des répondants. Cette proportion significative pourrait inclure des personnes en recherche d’emploi, des femmes au foyer ou des retraités. Les étudiants, quant à eux, composent 10% de l’échantillon, un chiffre qui s’explique probablement par la présence de nombreux établissements universitaires à Oran. Enfin, une faible part de 2% des répondants a choisi de ne pas divulguer sa situation professionnelle.

Cette répartition socio-professionnelle illustre la diversité des profils interrogés, permettant en conséquence d’examiner avec prudence les perceptions de la violence urbaine à travers le prisme des différentes catégories sociales.

Figure 4 : Situation socio-professionnelle

Source : Enquête de terrain, 2023.

La perception de la violence urbaine et la victimation :

Analyse des disparités hommes-femmes dans l’agglomération oranaise

Relation entre le sexe et la victimation d’une agression physique : Des disparités marquées

Le test statistique d’indépendance (tableau 1) révèle une valeur du khi-deux égale à 78 environ et qui est supérieure à la valeur critique (13,816), et une p-valeur inférieur à 0,05. Ce qui permet de rejeter l’hypothèse nulle et de conclure qu’il existe une association statistiquement significative entre le genre et la victimation d’une agression physique ou verbale. Les hommes et les femmes ne répondent pas de manière similaire à la question de la victimation.

Tableau 1 : Résultats de Khi-deux
(Sexe-Agression physique)

Valeur

ddl

Signification asymptotique (bilatérale)

Khi-deux de Pearson

77,959

2

,000

Rapport de vraisemblance

81,930

2

,000

N de cases valides

750

Source : Enquête de Terrain, 2023.

Les résultats du tableau croisé montrent que les femmes sont proportionnellement plus nombreuses à déclarer avoir été victimes d’agressions comparativement aux hommes. En effet, 15,7% des femmes déclarent avoir été victimes de violences, contre seulement 3,9% des hommes. Cela montre que les femmes sont plus exposées aux violences ou qu’elles sont plus à même de signaler de telles expériences dans leurs réponses, ce qui peut être dû à des normes sociales de genre qui influencent leur perception de vulnérabilité dans l’espace public (tableau 2).

Tableau 2 : Croisement des variables
(Sexe-Victime d’agression physique)

Victime D’agression Physique

Ne Se

Prononce

Pas

Non

Oui

Total

Sexe

Femme

Nombre

31

211

118

360

% du

Total

4,1%

28,1%

15,7%

48,0%

Homme

Nombre

34

327

29

390

% du

Total

4,5%

43,6%

3,9%

52,0%

Total

Nombre

65

538

147

750

% du

Total

8,7

71,7%

19,6%

100%

Source : Enquête de terrain, 2023.

La relation entre le sexe et l’expérience de vol avec violence : Une tendance partagée

Dans le cas d’analyse de relation entre le genre et vol avec violence (tableau 3), le test khi-deux révèle une valeur égale à 62 environ, qui est supérieure à la valeur critique (13,816), et une
p-valeur inférieur à 0,05. Ce qui permet de rejeter l’hypothèse nulle et d’adopter la deuxième hypothèse qui dit qu’il existe une association statistiquement significative entre le sexe et vol avec violence. Cela indique que les femmes et les hommes ne vivent pas la même réalité en matière de vol avec violence.

Tableau 3 : Résultats de Khi-deux
(Sexe-Agression physique)

Valeur

ddl

Signification asymptotique

(bilatérale)

Khi-deux de

Pearson

62,357

2

,000

Rapport de vraisemblance

64,562

2

,000

N de cases valides

750

Source : Mohamed Elamine BENKHEIRA, enquête 2023.

Le tableau croisé des variables : sexe et vol avec violence (tableau 3) montre que les femmes, bien que moins nombreuses à être victimes de ce type de délit que les hommes, sont néanmoins plus susceptibles de déclarer avoir été victimes de violences liées au vol (15,7% de femmes contre 4,9% d’hommes).

 

Tableau 4 : Croisement des variables
(Sexe-Victime de vol avec violence)

Victime De Vol Avec Violence

Ne Se

Prononce

Pas

Non

Oui

Total

Sexe

Femme

Nombre

10

232

118

360

% duTotal

1,3%

30,9%

15,7%

48,0%

Homme

Nombre

11

342

37

390

% duTotal

1,5%

45,6%

4,9%

52,0%

Total

Nombre

21

574

155

750

% duTotal

2,8%

76,5%

20,7%

100%

Source : Enquête de terrain, 2023.

Le sentiment d’insécurité selon le genre : perceptions
et moments de sentiments de peur à Oran

Le sentiment de peur dans la ville

Les résultats présentés dans le tableau 5 présentent une valeur de khi-deux égale à environ 219, qui est supérieure à la valeur critique (20,51), et une p-vleur inférieure à 0,05. Ce qui permet de rejeter l’hypothèse nulle et prendre la deuxième hypothèse qui montre une association significative entre le sexe et le sentiment de peur, confirmant que les femmes éprouvent une peur plus intense
et plus fréquente que les hommes dans l’agglomération d’Oran.

Tableau 5 : Résultats de Khi-deux
(Sexe-Sentiment de peur dans la ville)

Valeur

ddl

Signification asymptotique (bilatérale)

Khi-deux de Pearson

218,860

5

,000

Rapport de vraisemblance

286,559

5

,000

N de cases valides

750

Source : Enquête de terrain, 2023.

L’analyse du sentiment de peur dans la ville (tableau 6) met en évidence une différence notable entre les sexes quant au sentiment de peur dans la ville. Les femmes expriment plus fréquemment ce sentiment : 15,9% déclarent avoir peur « souvent » et 9,6% l’avoir « tout le temps », contre respectivement 8,8% et 0,7% chez les hommes. En revanche, 19,5% des hommes affirment ne jamais ressentir de peur, contre des femmes qui le ressentent souvent d’une manière ou d’une autre. Ces résultats montrent que les femmes se sentent globalement plus vulnérables dans les espaces urbains, ce qui pourrait être lié à des facteurs tels que le harcèlement, les risques physiques perçus ou les différentes expériences d’insécurité. Ces écarts reflètent des réalités sociologiques importantes concernant la sécurité et la perception des risques selon le genre.

Tableau 6 : Croisement des variables
(Sexe-Sentiment de peur dans la ville)

Source : Mohamed Elamine BENKHEIRA, enquête 2023.

Les temporalités des sentiments de peur :
La peur révélatrice de moments sensibles

Les résultats présentés dans le tableau 7 indiquent une p-valeur inférieure à 0,05 (comparer khi-deux calculé et valeur critique), ce qui conduit à rejeter l’hypothèse nulle et à accepter l’hypothèse alternative. Cette dernière soutient l’existence d’une relation significative entre le genre et les moments associés au sentiment d’insécurité, en tenant compte des réponses affirmant : « Oui, j’éprouve un sentiment de peur dans la ville ». Par ailleurs, la statistique du khi-deux qui s’élève à environ 79 dépasse largement la valeur critique de 20,515, confirmant ainsi l’hypothèse selon laquelle le genre influence de manière significative le moment où se manifeste le sentiment d’insécurité.

Tableau 7 : Résultats de Khi-deux
(Sexe-Moments de sentiment de peur dans la ville)

Valeur

ddl

Signification asymptotique

(bilatérale)

Khi-deux de

Pearson

79,246

5

,000

Rapport de vraisemblance

83,076

5

,000

N de cases valides

750

Source : Enquête de terrain, 2023.

L’analyse du croisement entre les variables du genre et les moments de sentiment de peur dans l’espace urbain oranais (tableau 8) met en évidence des différences significatives. Le soir figure comme le moment le plus critique, avec des proportions presque similaires de peur exprimée par les femmes (18,7%) et les hommes (19,5%). Cependant, l’après-midi révèle une divergence marquée, 9,9% des femmes signalant un sentiment de peur contre seulement 4,3% des hommes. Par ailleurs, les hommes affichent un taux plus élevé de non-réponse pour le matin (20,1%) contre 4,4% pour les femmes, ce qui pourrait traduire une certaine réserve ou réticence à reconnaître leur vulnérabilité. Ces écarts reflètent des dynamiques sociales genrées qui influencent la mobilité et les interactions dans l’espace public selon les moments de la journée. En particulier, la peur accrue des femmes en soirée peut être attribuée à une perception de vulnérabilité face à des risques d’actes de violence.

Tableau 8 : Croisement des variables
(Sexe-Moments de sentiment de peur dans la ville)

Source : Enquête de terrain, 2023.

La répartition spatiale du sentiment d’insécurité dans l’agglomération d’Oran : des endroits plus répulsifs que d’autres

La distribution spatiale du sentiment d’insécurité dans les différents quartiers de l’agglomération d’Oran met en évidence trois catégories principales de zones caractérisées par des niveaux variables de perception d’insécurité selon le genre (figure 5).

La première catégorie regroupe les quartiers où le sentiment d’insécurité est le plus élevé. Il s’agit de Sidi El Bachir, situé à l’extrême Est de l’agglomération, ainsi que deux autres quartiers, l’un central, situé à l’ouest (Nasr, ex derb), et l’autre péricentral
(El Hamri), localisé au sud-ouest du centre-ville. Ces zones représentent environ 26% des déclarations de peur exprimées par les répondants. Les causes perçues sont différentes : certains habitants, notamment les femmes, associent ces quartiers à une forme d’isolement social où les résidents tendent à rejeter les nouveaux venus. De plus, ces quartiers populaires sont souvent marqués par une réputation négative dans l’opinion générale sur l’état sécuritaire à Oran.

0

0

La deuxième catégorie concerne des quartiers où le sentiment d’insécurité est modéré. Cela inclut trois quartiers situés dans la partie centrale de la ville (Sidi El Houari, El Amir et Medina J’dida) et trois autres situés dans les nouvelles extensions au
sud-est de l’agglomération (El Yasmine, Es-Sabah et El Nour). Des formes de violence se sont manifestées dans ces nouveaux quartiers après l’installation massive des populations, appartenant à différentes catégories sociales, consécutivement à l’attribution des milliers de logements. Bien que ces zones soient toujours perçues comme relativement dangereuses, elles bénéficient d’une amélioration notable de la sécurité. Selon les habitants, cette amélioration est due aux efforts déployés par les forces de l’ordre au cours des dernières années, qui ont mis en œuvre diverses stratégies pour lutter contre la criminalité, et plus spécifiquement contre les formes de violence. De plus, les habitants se sont habitués aux nouveaux repères sociaux et à la nouvelle composition sociale de ces quartiers.

Enfin, la troisième catégorie regroupe les quartiers où le sentiment d’insécurité est quasi inexistant ou faible. Les répondants associent cette situation à plusieurs facteurs : une composition sociale diversifiée, un aménagement urbain de qualité et une présence visible des forces de l’ordre. Dans ces quartiers, ces éléments contribuent à réduire considérablement, voire à éliminer les perceptions d’insécurité.

Figure 5 : Quartiers de sentiment de peur à Oran

Source : Mohamed Elamine BENKHEIRA, enquête de Terrain, 2023.

Le recours à la justice et le genre : disparités de genre dans les déclarations des actes de violence

Les résultats de l’analyse de la relation entre le genre et les recours à la justice montrent une p-valeur largement supérieure à 0,05 selon le test du khi-deux. L’hypothèse nulle est en effet retenue, indiquant l’absence de relation statistiquement significative entre le genre et le recours aux services judiciaires (tableau 9). Les hommes et les femmes suivent des parcours similaires en matière de signalement des crimes. Cependant, les taux restent relativement faibles pour les deux sexes, avec 12,5% des femmes et 12,9% des hommes ayant entrepris une procédure judiciaire après avoir été victimes de violence (tableau 10). Ces résultats suggèrent que, quel que soit le genre, les individus ont tendance à ne pas déposer plainte auprès des services de sécurité. Parmi les raisons invoquées figurent la crainte des représailles de la part des délinquants ou de leur entourage, ainsi que le choix, dans certains cas, de se venger sans faire appel au système judiciaire. Dans d’autres cas le non recours à la justice est lié coût élevé des procédures judicaires tels que les frais des avocats ou à des barrières sociales, surtout pour les femmes qui se trouvent gênées d’aller déposer plainte au niveau des forces d’ordre.

Tableau 9 : Résultats de Khi-deux
(Sexe-recours judiciaires)

Valeur

ddl

Signification asymptotique

(bilatérale)

Khi-deux de

Pearson

0,215

2

,898

Rapport de vraisemblance

0,215

2

,898

N de cases valides

750

 

 

Source : Enquête de terrain, 2023.

Tableau 10 : Croisement des variables
(Sexe-recours judiciaires)

Procédures Judiciaires

Total

Ne Se

Prononce

Pas

Non

Oui

Sexe

Femme

Nombre

3

263

94

360

% du

Total

,4%

35,1%

12,5%

48,0%

Homme

Nombre

4

289

97

390

% du

,5%

38,5%

12,9%

52,0%

Total

Total

Nombre

7

552

191

750

% du

Total

,9%

73,6%

25,5%

100,0%

Source : Enquête de terrain, 2023.

Conclusion

Cette étude indique des disparités significatives entre hommes
et femmes dans la perception et l’expérience de peur dans l’agglomération oranaise, reflétant des dynamiques sociales profondément enracinées. Les résultats montrent que les femmes expriment un sentiment d’insécurité plus élevé et sont plus fréquemment victimes de violences physiques et verbales comparées aux hommes. Ces écarts trouvent leurs racines dans les pratiques sociales de genre qui, historiquement, ont façonné les espaces urbains comme des lieux reproduisant des hiérarchies
et des rapports de pouvoir inégalitaires (Baumann, 2019 ; Lefebvre, 2002). La ville, loin d’être un espace neutre, demeure un miroir des constructions sociales où les inégalités de genre s’expriment de manière tangible (Beauchamps, 2024).

Globalement, les femmes se sentent plus vulnérables dans l’espace urbain oranais, ce qui pourrait être lié à des facteurs tels que le harcèlement et les différents risques d’insécurité. Ceci confirme l’hypothèse selon laquelle le genre influence de manière significative le moment où se manifeste le sentiment d’insécurité ; les hommes observent certaine réserve pour reconnaître leur vulnérabilité. La peur accrue des femmes en soirée peut être attribuée à une perception plus forte de leur vulnérabilité face à des risques des actes de violence.

Des quartiers anciens et nouveaux, plus particulièrement populaires, à Oran sont perçus négativement, ils sont considérés comme des lieux d’insécurité et de violence. La dynamique économique de quelques quartiers accentue le sentiment de violence lié au vol, tandis que dans les anciens quartiers, le rejet de l’étranger nourri le sentiment d’insécurité et de victimation des visiteurs.

Si les femmes expriment une peur plus fréquente et plus intense, notamment en fin de journée, les hommes manifestent une réticence à reconnaître leur vulnérabilité, comme en témoigne leur taux de non-réponse plus élevé. Ces différences s’expliquent à la fois par la socialisation différenciée des sexes et par les normes culturelles qui valorisent la maîtrise et la force chez les hommes,
et accentuent la prudence ou la retenue chez les femmes (Valentine, 1989 ; Lieber, 2011). Toutefois, des perceptions unitaires émergent, notamment dans le faible recours aux institutions judiciaires, traduisant des obstacles communs tels que la méfiance envers les autorités ou la stigmatisation sociale du signalement. Ces convergences invitent à ne pas réduire l’insécurité urbaine à une lecture uniquement binaire, mais à reconnaître la complexité des vécus, tout en tenant compte des vulnérabilités spécifiques.

La ville d’Oran présente en effet des singularités fortes. Comparée à d’autres contextes étudiés (Baumann, 2019 ; Pain, 2000 ; Raibaud, 2012), elle se distingue par un cumul de
sur-victimisation et de sur-perception de la peur chez les femmes, là où d’autres villes révèlent surtout des écarts dans la perception. Ce particularisme s’explique par son histoire urbaine coloniale, sa stratification socio-spatiale marquée, et sa dynamique de métropolisation par juxtaposition plutôt que par transformation interne (Otmane et al., 2023). La fragmentation de son tissu urbain entre quartiers populaires délaissés et quartiers résidentiels sécurisés produit une géographie de la peur fortement genrée
et inégalement répartie, ce qui appelle des réponses politiques adaptées au contexte local.

Enfin, la faiblesse des recours à la justice pour les deux sexes révèle des obstacles structurels et culturels. En réponse à ces défis, des politiques publiques intégrées, combinant aménagement urbain inclusif et sensibilisation sociétale, sont essentielles pour atténuer les inégalités et promouvoir des espaces urbains véritablement partagés où l’agglomération d’Oran, par son histoire, sa diversité
et ses transformations contemporaines, peut devenir un modèle pour une reconfiguration urbaine attentive aux enjeux de genre
et de sécurité.

Cite this article

BENKHEIRA, M. E. & OTMANE, T. (2026). La perception de sentiment d’insécurité selon le genre : une analyse socio-statistique dans l’agglomération d’Oran (Algérie). Insaniyat - Algerian Journal of Anthropology and Social Sciences, 29(109), 71–90. https://insaniyat.crasc.dz/en/article/la-perception-de-sentiment-dinsecurite-selon-le-genre-une-analyse-socio-statistique-dans-lagglomeration-doran-algerie