La relation ville-campagne à l’épreuve des nouvelles dynamiques

Sabiha BELGUESMIA (Auteur)
147 – 154
Extensions urbaines et défis environnementaux
N° 108 — Vol. 29 — 30/09/2025

La population vivant dans les aires urbaines connaît une croissance continue, selon des rythmes et des modalités variables dans les pays développés comme dans ceux en développement. Cette dynamique urbaine, nourrie par la mondialisation et les mutations socio-économiques, a remis en question les politiques nationales et régionales d’aménagement, suscitant un intérêt scientifique accru pour les modèles d’organisation spatiale, les usages du sol et les formes de planification territoriale, dans une approche résolument interdisciplinaire (géographie, urbanisme, agronomie, écologie, etc.). Cette évolution se traduit, dans
la plupart des contextes, par l’expansion de la composante urbaine au détriment des espaces agricoles, donnant lieu à des phénomènes désormais récurrents : périurbanisation, mitage, pression foncière et remodelage de l’espace rural. Ces processus, caractéristiques des villes en développement, participent à la diffusion de modèles urbains décentralisés et dispersés, rendant de plus en plus floues les frontières physiques et sociales entre la ville et la campagne.

La dialectique ville-campagne, longtemps structurante du monde rural traditionnel, s’est profondément transformée. L’urbanisation des campagnes, la diversification des fonctions économiques et résidentielles, et le recul de l’agriculture à plein temps ont bouleversé l’équilibre ancien au profit de la ville.
De cette imbrication croissante est né un continuum urbain-rural, hybride et polymorphe, où coexistent des modes de vie, des pratiques foncières et des usages du sol autrefois distinct.

Depuis un demi-siècle, ces mutations spatiales ont engendré de nouveaux paysages : des zones de transition à faible densité, situées entre la ville compacte et le territoire agricole. Ces espaces, marqués par la fragmentation, posent la question de la coexistence entre habitat et activité agricole, ainsi que celle de la perte progressive du paysage cultivé et de ses fonctions écologiques
et sociales. La distinction traditionnelle entre ville et campagne tend ainsi à s’effacer au profit d’interactions plus diffuses, à la fois fonctionnelles et symboliques.

En Algérie, ces processus prennent une forme paradigmatique. Les mutations économiques, sociales et politiques des dernières décennies ont généré de nouvelles dynamiques urbaines et rurales, traduites par une forte concurrence dans l’usage du sol.
La périurbanisation y exprime la domination de la ville sur la campagne, tout en révélant la complexité des rapports d’interdépendance qui les unissent. Ainsi, la ville réinvente sans cesse sa relation au territoire, tandis que les marges rurales se redéfinissent à travers des interactions spatiales, socio-économiques et environnementales de plus en plus denses.

Problématique

Notre thèse s’inscrit dans une réflexion globale sur
la reconfiguration des relations ville-campagne dans l’Ouest algérien. Elle s’appuie sur l’étude d’un cas emblématique illustrant les mutations caractéristiques d’un territoire rural sous influence urbaine : la ville de Mostaganem.

L’urbanisation et l’expansion de l’aire urbaine de Mostaganem ont entraîné de nouvelles configurations territoriales, où la ville dépasse ses limites physiques, fonctionnelles et administratives, au détriment des communes rurales environnantes. La raréfaction des terrains urbanisables a conduit à un étalement urbain vers les communes voisines, notamment Sayada et Mazagran.

Ce phénomène s’est traduit, d’une part, par la formation d’une conurbation regroupant Mostaganem, Mazagran et Sayada,
et d’autre part, par une périurbanisation au nord de la commune de Hassi-Mameche et à l’ouest de la commune de Kheir-Eddine, menaçant ainsi l’activité agricole et la cohérence urbaine.

Nous assistons à une mutation spatiale, démographique
et fonctionnelle d’un territoire qui constituait autrefois une ceinture maraîchère et arboricole autour du principal centre urbain, Mostaganem. Aujourd’hui, l’urbanisation s’impose comme un phénomène irréversible. Ce processus, amorcé discrètement il y a plus de trois décennies, s’est souvent développé en marge des réglementations d’urbanisme.

Désormais, cette transformation atteint des proportions préoccupantes, échappant au contrôle des pouvoirs publics.
Des agrégats de constructions émergent en lieu et place des vergers, sans que la ville-mère ne puisse réellement les intégrer. Face à cette urbanisation, la dimension administrative a longtemps primé sur la dimension fonctionnelle, générant ainsi des enjeux politiques et réglementaires. L’espace rural en périphérie de Mostaganem est progressivement devenu un réceptacle des dynamiques urbaines, marqué par l’introduction de nouvelles fonctions résidentielles et économiques.

Par ailleurs, certaines agglomérations rurales ont joué un rôle moteur dans cette dynamique, notamment après leur promotion au rang de chefs-lieux de communes en 1984. Ce phénomène repose principalement sur les voies de communication, qui constituent un facteur clé dans l’évolution des relations urbaines-rurales et dans l’expansion des zones résidentielles. Il en résulte un espace fragmenté et hétérogène, caractérisé par un habitat individuel tantôt dispersé, tantôt regroupé en lotissements résidentiels dépourvus de services de base, ainsi que par une production immobilière issue du secteur public et privé.

La ville de Mostaganem a toujours été marquée par sa proximité avec une agriculture spécifique, aujourd’hui mise à l’épreuve par la pression urbaine, la transformation de l’espace rural et les mutations de la société rurale. Cette ceinture périurbaine, véritable interface entre la ville et la campagne, oscille entre la préservation de ses fonctions agricoles et rurales d’origine et son intégration progressive au marché urbain, marqué par une offre foncière diversifiée.

Les constations mises en exergue précédemment soulèvent une série de questionnements :

  • Comment les dynamiques urbaines de la ville de Mostaganem contribuent-elles à la reconfiguration des relations ville/campagne et à la réorganisation de l’espace rural environnant ?
  • Comment les pratiques de mobilité résidentielle influencent-elles la dynamique des échanges ville-campagne ? Quels mécanismes façonnent-ils le marché foncier dans cette zone de contact ? Et qui sont ses acteurs ?
  • Comment la consommation du foncier périurbain influence-t-elle l’activité agricole dans ce territoire ?

Principaux résultats de la recherche

Dans cette perspective, l’analyse des dynamiques à l’œuvre dans le périurbain mostaganemois s’est attachée à interroger la complexité des processus de transformation qui redéfinissent, à la fois, les rapports ville/campagne, les pratiques foncières et les modes d’occupation de l’espace. À partir d’un cadre problématique centré sur les interactions entre mobilités résidentielles, mutations foncières et recompositions agricoles, la recherche a cherché à mettre en évidence les logiques sociales, économiques
et territoriales qui structurent la fabrique du périurbain. L’approche adoptée, à la fois diachronique et multiscalaire, a permis de saisir la diversité des formes d’urbanisation, les trajectoires différenciées des acteurs et les effets de la pression urbaine sur les territoires ruraux environnants. Les résultats obtenus éclairent ainsi trois dimensions principales du processus de périurbanisation autour
de Mostaganem : la dynamique résidentielle et ses effets morphologiques et sociaux, la centralité du foncier rural dans la production de l’espace périurbain, et enfin la recomposition du paysage agraire sous l’effet conjugué des pressions urbaines et des stratégies agricoles locales.

Dynamiques résidentielles et mutations périurbaines autour de Mostaganem

Bien que la dynamique et la conformation des communes entourant la ville de Mostaganem présentent des caractéristiques de pénétration urbaine parfois claire, une importante composante rurale y subsiste, en considérant que cet espace « d’interface » est en formation permanente et ambigüe, et est ouvert à tous les enjeux politiques, économiques et sociaux.

La périurbanisation autour de Mostaganem a pris un caractère résidentiel, elle est le produit à la fois d’une mobilité résidentielle « choisie » et « subie ». Cela a donné lieu à de nouvelles formes d'appropriation des terres rurales préurbaines et à de nouvelles pratiques foncières aussi bien par des acteurs publics que privés. Ces nouveaux espaces résidentiels périurbains, planifiés et/ou spontanés, ont engendré, davantage, une fragmentation dans
la structure spatiale et une hétérogénéité dans la composition sociale.

La mobilité « choisie » dans les noyaux ruraux est nourrie par trois types de trajectoires résidentielles à savoir : les mouvements extra-urbains appréhendés par la mobilité des ménages
de l’agglomération de Mostaganem vers les noyaux périurbains ; un mouvement intra-rural dans l’espace périurbain qui concerne les ménages ruraux effectuant une mobilité dans leur territoire rural
et tribal, dû à leur fort attachement à leur terre; et un mouvement migratoire constitué des flux migratoires régionaux en direction des noyaux ruraux de la deuxième couronne de la zone périurbaine, notamment dans la décennie noire des années 1990.

Cette dynamique résidentielle s’explique par une multitude de facteurs dans lesquels le désir d’accéder à la propriété et à la maison individuelle occupe une place prépondérante. Les ménages sont motivés potentiellement par la disponibilité d’une offre foncière périurbaine qui constitue un facteur fondamental dans leurs critères de choix résidentiel dont le prix, la localisation et la nature juridique sont au centre de leurs stratégies.

Parallèlement, la mobilité « subie » faite sous contrainte liée aux besoins et à la crise de logement, entraine un changement
et une intensification du processus de périurbanisation autour de Mostaganem et allant dans les prochaines années inévitablement vers une « décentralisation » de l’habitat urbain.

Le foncier rural comme moteur et enjeu du processus de périurbanisation

Les mutations spatiales et les changements d’usage du sol observés dans plusieurs communes limitrophes de l’agglomération urbaine de Mostaganem ont contribué à attiser la convoitise du foncier rural et à favoriser la genèse d’un véritable marché foncier. Ce dernier, formel et informel à la fois, constitue aujourd’hui un élément central dans la formation du périurbain mostaganémois.
Il est alimenté par une croissance démographique soutenue qui engendre une forte demande en terrains à usage résidentiel
et stimule des mobilités résidentielles en direction de la campagne proche, dans un contexte où les solutions de logement adaptées au centre urbain demeurent insuffisantes.

Parallèlement, les politiques de libéralisation du marché foncier au profit des promoteurs privés, notamment celles relatives à la construction de logements, combinées à la faible valeur marchande des terres agricoles, ont favorisé l’émergence de nouveaux secteurs urbanisés, résidentiels comme industriels.

La lecture morphologique du tissu bâti et des formes d’artificialisation du sol met en évidence la complexité du processus de périurbanisation. L’hétérogénéité de l’occupation du sol se traduit par une variation marquée de la densité et par une coexistence de formes structurées souvent liées à la proximité urbaine et à la présence d’une trame régulière issue de lotissements et de formes déstructurées, greffées sur des noyaux ruraux préexistants, au maillage parcellaire irrégulier et à l’implantation diffuse, généralement favorisée par le réseau routier.

Le sol rural périurbain mostaganémois subit une pression foncière intense, considérée comme sa principale menace. Cette pression alimente une spéculation foncière croissante, entretenue par la proximité des zones urbaines et par la multiplicité des acteurs impliqués : héritiers, courtiers, agriculteurs, promoteurs ou encore l’État. Le flou entourant le statut juridique de nombreuses parcelles (héritage, indivision choyou‘a, expropriation, domaine public, terrain privé ou agricole, associations) engendre des conflits et des occupations illégales.

L’ambiguïté des modes d’accès au foncier périurbain se répercute sur les mécanismes d’occupation, de construction
et d’appropriation. Cet espace d’interface se trouve dès lors affecté par un urbanisme non conforme, juridiquement et techniquement difficile à régulariser dans le cadre des instruments en vigueur. La situation d’informalité dominante se manifeste à la fois par les comportements des propriétaires enclins à construire sans autorisation et par le taux élevé de rejet des demandes
de régularisation. L’intensité des constructions illégales sur le foncier rural périurbain illustre ainsi combien l’urbanisme réglementaire est dépassé par l’expansion urbaine, que les instruments de planification actuels peinent à anticiper et à maîtriser.

Recomposition du paysage agraire périurbain mostaganémois : entre intensification, diversification
et pressions foncières

Le nouveau contexte urbain, politique et économique a contribué à façonner un paysage agraire périurbain renouvelé autour de Mostaganem, caractérisé par le dynamisme des cultures irriguées : maraîchères, arboricoles et protégées, qui tendent à pallier les multiples pressions foncières susceptibles d’altérer cette activité et de contracter l’espace agricole.

Cet espace, autrefois marqué par une monoculture viticole héritée de la période coloniale, a connu une reconversion progressive : d’abord vers la céréaliculture après l’arrachage des vignes dans les années 1970, puis vers une polyculture plus diversifiée. Aujourd’hui, l’agriculture périurbaine mostaganémoise constitue un espace d’intérêt économique et de transactions multiples, soutenu par la diversité des modes d’exploitation (directe, familiale ou indirecte) et par la transformation des stratégies agricoles menées à proximité immédiate de la ville, selon une logique d’intensification et de diversification.

Les gains enregistrés en surface agricole utile (SAU) et en rendement productif résultent de pratiques d’intensification (cultures sous serres, recours accru aux intrants, exploitation hors saison, diversification culturale ou encore essaimage précoce) ainsi que de nouvelles mises en valeur agricole telles que la ré-exploitation des friches ou la reconquête des terres inexploitées.

Le développement du faire-valoir indirect, notamment par la location des terres à des « entrepreneurs agricoles », a constitué un levier déterminant dans la modernisation et la diversification de certaines filières, en particulier maraîchères. Toutefois, cette montée en productivité s’est accompagnée d’une utilisation accrue des intrants agricoles, accentuant la pression sur les ressources naturelles, notamment les nappes phréatiques et les sols.

La proximité de cette agriculture périurbaine avec l’agglomération de Mostaganem et les établissements humains environnants représente à la fois une opportunité et un atout stratégique. Elle facilite la commercialisation par des circuits courts, garantit la disponibilité d’une main-d’œuvre stable,
et améliore l’accès aux ressources énergétiques et hydriques.

De plus en plus, les exploitants agricoles manifestent un intérêt croissant pour les enjeux de sécurité alimentaire, ou plus spécifiquement pour un approvisionnement local sécurisé de la population urbaine, sensible à la fois à la qualité nutritionnelle, à la diversité et à la quantité des produits agricoles.

Le principal canal de commercialisation et d’approvisionnement des centres urbains demeure le marché de gros de Souk-Lil, situé dans la commune de Sayada, véritable interface entre ville
et campagne. Ce marché constitue un maillon essentiel du fonctionnement du système agro-alimentaire régional : son rayonnement dépasse le bassin alimentaire de Mostaganem pour s’étendre à l’ensemble de l’Ouest algérien, voire à une partie du territoire national.

La disponibilité des moyens de transport et la proximité géographique facilitent l’accès à ce marché pour des acteurs variés (grossistes, détaillants, ambulants, producteurs ou intermédiaires) qui développent chacun leurs propres stratégies d’appropriation de l’espace marchand, entre formel et informel, et de choix des circuits de distribution, directs ou indirects. Cette dynamique, renforcée en aval par les marchés couverts de proximité dans les centres urbains, a amélioré l’accès des populations aux produits de base (fruits et légumes). Néanmoins, la distribution demeure inégale entre les centres principaux et les territoires périphériques, traduisant les disparités structurelles qui persistent dans le système agro-alimentaire local.

Cite this article

BELGUESMIA, S. (2025). La relation ville-campagne à l’épreuve des nouvelles dynamiques. Insaniyat - Algerian Journal of Anthropology and Social Sciences, 29(108), 147–154. https://insaniyat.crasc.dz/en/article/la-relation-ville-campagne-a-lepreuve-des-nouvelles-dynamiques