Thierry BOISSIERE, Gaëlle GILLOT, Yoann MORVAN, Claire HANCOCK, (2025). Le genre en questions au Moyen-Orient, une approche par les espaces urbains. Éditions Le Cavalier Bleu, 255 p.

Sid-Ahmed SOUIAH (Auteur)
188 – 190
Genre et espace public dans les villes algériennes
N° 109 — Vol. 29 — 01/01/2026

Cet ouvrage explore les dynamiques contemporaines des rapports et identifications de genre à travers des enquêtes de terrain menées dans plusieurs villes : Istanbul, Téhéran, Beyrouth, Abou Dhabi, ainsi que des espaces investis par les diasporas issues de ces contrées. Il s’intéresse aux pratiques quotidiennes, aux luttes discrètes et aux reconfigurations identitaires dans différents lieux attractifs (parcs, marchés, centres commerciaux ou camps de réfugiés). Par une approche interdisciplinaire, cet ouvrage interroge les transformations sociales et culturelles dans les métropoles moyen-orientales en plein bouleversement, offrant ainsi un regard renouvelé sur cette région en crise et en mouvement.

Les trois coordinateurs de cet ouvrage (Thierry Boissière, Gaëlle Gillot et Yoann Morvan) inscrivent d’emblée les contributions des auteurs dans une approche interdisciplinaire des rapports de genre à travers différents espaces urbains et contextes sociopolitiques au Moyen-Orient. Ils partent d’une interrogation qui guide l’ensemble des travaux : les espaces publics urbains représentent-ils une ressource pour les femmes ?

Différents lieux sont investis par les auteurs. Helin Karaman examine comment les femmes se font une place dans les parcs de l’Istanbul d’aujourd’hui. Peut-on considérer cela comme une revanche ? Cette question traverse l’analyse proposée pour rendre compte de l’appropriation progressive de ces espaces de loisir. Mina Saidi-Sharouz, quant à elle, retrace dans la profondeur historique (1900-2024) le « pas à pas » effectué par les Iraniennes dans leur présence dans l’espace public urbain d’Iran. Cette contribution inscrit les luttes actuelles dans une trajectoire séculaire, dévoilant les avancées et les reculs qui ont jalonné ce long processus d’émancipation spatiale.

Emmanuelle Durand s’intéresse à la construction des masculinités dans les espaces publics, entre affirmations
et dissidences. Sa contribution prend pour terrain d’étude les marchés de fripes à Beyrouth. Dans ces lieux particuliers, elle tente de déconstruire le passage de l’affirmation d’une masculinité virile à la revendication d’une sexualité dissidente, montrant comment ces espaces dédiés au commerce populaire deviennent aussi des espaces de négociation identitaire. Par contre, face à la crise syrienne, Paul Anderson développe une réflexion sur les masculinités entrepreneuriales et insiste sur la relation entre genre et activités commerciales. Son travail éclaire comment les bouleversements politiques et économiques reconfigurent les modèles de masculinité à travers les pratiques marchandes. Quant à Emma Aubin-Boltanski, elle aborde la problématique de la liberté affirmée et de la masculinité à travers un geste significatif : faire voler les oiseaux encagés à Beyrouth. Ce geste, apparemment anodin, devient dans son analyse un acte porteur de sens sur les rapports entre enfermement, liberté et construction du masculin.

D’autres contributions reviennent sur les turbulences syriennes, celles qui ont eu un impact considérable sur les pays voisins (Turquie et le Liban). Deux articles éclairent cette situation sous l’angle du genre. Jean-François Pérouse s’est attelé à relire les urbanités syriennes différenciées à Istanbul (2012-2022), documentant ainsi comment les populations réfugiées recomposent leurs pratiques urbaines et leurs rapports de genre dans un contexte d’exil et de précarité. Elsa Maarawi, quant à elle, étudie les arrangements familiaux chez les Syriens déplacés au Liban, en mobilisant le filtre de l’humanitaire comme outil de repositionnement dans la migration. Son analyse montre comment les dispositifs d’aide humanitaire influencent et transforment les rapports de genre au sein des familles réfugiées.

La minorité kurde, écartelée entre quatre États, deux pays arabes (Irak et Syrie) auxquels s’ajoutent la Turquie et l’Iran, constitue un peuple toujours en quête d’un État depuis le démantèlement de l’Empire Ottoman. Trois auteurs, Boris James, Hardy Mède et Somayeh Rostampoor, ont développé une analyse de la condition féminine au sein de cette minorité, aux trois quarts de religion musulmane sunnite de rite chaféite, se distinguant de leurs voisins arabes, musulmans sunnites de rite hanafite et des chiites kurdes. Il est judicieux d’examiner les contraintes que vivent les femmes dans un espace montagneux traversé par des frontières étatiques, un espace aux hivers rudes et dans lequel naissent les deux plus grands fleuves de la région : le Tigre et l’Euphrate. Ces trois auteurs développent une étude sur la Visibilité et l’agentivité des femmes dans les mondes kurdes : qui interroge la place et l’action de la femme kurde dans un environnement difficile, marqué par la fragmentation politique et les contraintes géographiques.

L’ouvrage se clôture par l’étude d’une diaspora d’Abou Dhabi qui se fixe à Londres. Laure Assaf et Claire Beaugrand y examinent les « stratégies genrées de distinction », montrant comment les rapports de genre se reconfigurent dans le contexte migratoire et comment les élites arabes du Golfe négocient leur position sociale à travers des pratiques spatiales distinctives.

La postface de Claire Hancock prévient le lecteur et le chercheur sur le risque du regard occidental sur les questions de genre au Moyen-Orient. Les contextes sociopolitiques sont déterminants dans l’analyse genrée, rappelant la nécessité d’une vigilance épistémologique face aux risques d’ethnocentrisme et de projection de catégories d’analyse occidentales sur des réalités moyen-orientales spécifiques.

Si les études sur le Maghreb tiennent compte d’au moins trois dimensions (territoriale, historique et politique) avec souvent une vision militante, les études récentes sur le genre au Moyen-Orient adoptent, quant à elles, une posture interdisciplinaire avec un focus particulier sur les pratiques sociales et spatiales actuelles. Cette différence d’approche indique toute la complexité des dynamiques de genre dans des sociétés en grande transformation, marquées par les diversités linguistiques, les minorités religieuses et les déterminants sociaux.

Loin de s’opposer, ces deux traditions de recherche se complètent et invitent à une circulation féconde des concepts, des méthodes et des questionnements entre Maghreb et Moyen-Orient.

Cite this article

SOUIAH, S. A. (2026). Thierry BOISSIERE, Gaëlle GILLOT, Yoann MORVAN, Claire HANCOCK, (2025). Le genre en questions au Moyen-Orient, une approche par les espaces urbains. Éditions Le Cavalier Bleu, 255 p.. Insaniyat - Algerian Journal of Anthropology and Social Sciences, 29(109), 188–190. https://insaniyat.crasc.dz/en/article/thierry-boissiere-gaelle-gillot-yoann-morvan-claire-hancock-2025-le-genre-en-questions-au-moyen-orient-une-approche-par-les-espaces-urbains-editions-le-cavalier-bleu-255-p