Habib BENKOULA et Larbi MERHOUM, (2024). Palabres algéroises. Conversation sur l’architecture. Alger, Éditions Barzakh, 189 p.

Ainès BOUDINAR (Auteur)
172 – 176
Extensions urbaines et défis environnementaux
N° 108 — Vol. 29 — 30/09/2025

Un regard critique sur l’architecture et l’urbanisme en Algérie

Le domaine de l’architecture et de l’urbanisme en Algérie reste peu présent dans les débats académiques et professionnels. La publication de « Palabres algéroises. Conversation sur l’architecture », par Habib Benkoula et Larbi Merhoum, chez Barzakh, apporte une contribution notable à cette réflexion. L’ouvrage interroge avec acuité les enjeux architecturaux
et urbains du pays, suscitant l’intérêt des milieux professionnels
et culturels.

En 2016, une correspondance soutenue s’établit entre les deux auteurs, l’un à Oran, l’autre à Alger. Ce dialogue dépasse leurs réflexions individuelles pour engager un échange d’idées percutantes sur la production de l’environnement bâti et la condition de l’architecte en Algérie. L’ouvrage naît ainsi spontanément, tel
« un deltaplane fabriqué avec nos propres peurs » (Merhoum). Sans prétention académique, il entraîne le lecteur dans une dynamique intellectuelle stimulante, où les idées se déploient avec force
et cohérence. En filigrane, il s’inscrit dans la continuité des
« Palabres Algériennes », une estampe évocatrice de la complexité sociale et urbaine des années 1930, œuvre d’Adolphe Beaufrère.

Une approche innovante par le dialogue écrit

L’originalité de l’ouvrage tient à son format dialogique, favorisant l’échange et la confrontation des idées, plutôt que l’analyse classique. Sur 200 pages, les auteurs partagent leurs expériences professionnelles et leur regard sur une société en profonde mutation. Leur réflexion se construit sous un double prisme : celui du « citoyen » engagé et celui de « l’architecte » critique. Le récit, ponctué de séquences poétiques et d’histoires personnelles, confère à l’ouvrage une tonalité presque confidentielle. « Je suis architecte et algérois des premières années de l’indépendance, celle de l’euphorie et de la désinvolture. Ça me donne tous les droits, celui de fabriquer ma vérité… » (p. 23), dixit Merhoum. L’inclusion de croquis enrichit la réflexion, ajoutant une dimension visuelle qui renforce la crédibilité et l’authenticité des propos.

Vers une redéfinition des urbanités algériennes à travers les défis contemporains

En 2020, la revue en ligne « Topophile » publie une interview menée par Amine Belarbi, architecte à Oran, où Benkoula
et Merhoum approfondissent leur réflexion sur l’architecture en Algérie. Ils abordent la fabrication, l’évolution et l’organisation de la ville algérienne. Ce moment intellectuel met en lumière leur capacité à conjuguer analyse et constat, tout en préservant leurs différences. Leur réflexion s’articule autour de la recherche de
« nouvelles urbanités locales », explorant les modes traditionnels de production de l’espace public.

Ils interrogent les défis contemporains de la ville algérienne du XXIᵉ siècle, notamment les enjeux sociaux, l’identité architecturale et les références culturelles. Leur analyse s’étend à la gouvernance, à l’appropriation de l’espace public et aux pratiques spatiales, vécues ou représentées. Ils proposent de nouvelles approches pour appréhender l’environnement bâti, avec une attention particulière aux lieux historiques et patrimoniaux.

À la lecture de « Palabres algéroises », plusieurs points saillants émergent, révélant un état préoccupant de la gouvernance urbaine. La ville est qualifiée de « douarisée »[1] (Benkoula), en raison d’une « ruralisation » excessive, entraînant une perte des repères architecturaux et urbanistiques. La qualité architecturale s’efface au profit d’un rapport de troc où « le droit est livré contre le devoir », compromettant les exigences fondamentales de conception et construction. Dans ce contexte, « le niveau d’exigence est inexistant, et donc la qualité est secondaire », souligne Merhoum (pp. 11-67). Par ailleurs, la question de l’identité professionnelle se pose : faut-il former d’abord l’architecte algérien ou l’Algérien architecte ? Benkoula, enseignant, interroge Merhoum sur cette problématique, mettant en lumière les défis liés à la reconnaissance et à la légitimation du métier. Merhoum insiste sur la nécessité de définir le territoire de l’architecte et de l’architecture afin d’ancrer la profession dans un cadre institutionnel solide. Il rappelle que la profession libérale de l’architecture en Algérie n’existe que depuis 1995 et que le recours au discours et au débat public sur l’architecture traduit la volonté de l’architecte à justifier son existence.

L’enseignement de l’architecture en Algérie : entre théorie et ancrage local

L’ouvrage souligne que contrairement à l’architecture, l’architecte universel n’existe pas. Son rôle dépasse la conception de bâtiments, s’inscrivant à l’intersection de la politique, de la gouvernance, de l’économie et des dynamiques sociales. L’étudiant doit apprendre à composer avec ces éléments pour agir efficacement sur le territoire local.

Benkoula et Merhoum insistent sur la nécessité de « redresser le registre référentiel » dans l’apprentissage (p. 32, p. 176), en s’appuyant sur des figures d’architectes conciliant ancrage local
et reconnaissance internationale. Ils prônent une approche privilégiant « une architecture locale adaptée aux spécificités du territoire », opposée à une standardisation déconnectée des réalités urbaines et culturelles algériennes. L’identité architecturale algérienne repose sur la loi qui définit l’architecture comme
« l’expression d’un ensemble de connaissances et un savoir-faire réuni dans l’art de bâtir ». Elle doit refléter les expériences humaines et traditions ancestrales. La qualité des constructions, leur insertion dans le milieu, le respect des paysages et la préservation du patrimoine sont des enjeux d’intérêt public.

L’ouvrage met en avant la nécessité d’un « retour d’analyse
et d’expérience » dans un espace d’échange, indispensable à la promotion de la qualité architecturale (p. 181-184). Il souligne aussi l’importance pour l’architecte de maîtriser le langage de l’architecture pour « décrire et défendre la qualité de ses réalisations ». L’avenir du métier en Algérie est lié à celui de l’architecture, nécessitant une réflexion approfondie sur les pratiques, références et modes de production de l’espace bâti.

Vers une relecture du patrimoine architectural algérien

Une réflexion s’engage sur le legs architectural qualifié de
« colonial », interrogeant la pertinence de cette appellation et ses implications sur la perception du patrimoine urbain. Figurer cet héritage uniquement dans la période coloniale reviendrait à oublier un pan essentiel de l’histoire architecturale. Merhoum évoque l’importance des « odeurs, des voix et des traces » qui participent à la relecture de ce patrimoine selon une présence locale et actuelle, inscrite dans une dynamique « algérianisante ». L’empreinte mémorielle du « vécu spatialisé » établit un lien fort entre mémoire collective et souvenir individuel, renforçant la nécessité de considérer ces édifices comme partie intégrante de l’architecture algérienne des XIXᵉ et XXᵉ siècles. Cette approche illustre le savoir-faire local, les techniques spécifiques, souvent négligées, ainsi que les adaptations aux réalités climatiques et sociales. Attribuer ce patrimoine à « l’algérianité » renforcerait le sentiment de propriété et la responsabilité de sa préservation, tant pour les citoyens que pour les autorités. En l’inscrivant dans le patrimoine national, il deviendrait un vecteur essentiel de construction d’une
« identité culturelle distincte de l’histoire coloniale », favorisant une appropriation plus consciente et engagée.

L’ouvrage propose plusieurs niveaux de lecture, tant sur le fond que sur la forme. Il ne se limite pas à une analyse architecturale, mais constitue une « toile d’idées » formulées sous une approche interrogative, adressée à Merhoum, « le marcheur » (p. 11-13), dont les réponses s’ancrent dans son rapport à la réalité vécue. Cette démarche confère une dimension introspective et rigoureuse, où « l’écho réversible de sa longue marche d’Homme » se manifeste à travers une réflexion profonde sur l’architecture et son rôle social.

Chaque lecteur, selon son niveau, statut et engagement, pourra y trouver un « élément qui lui correspond », tant les idées sont foisonnantes et stimulantes. Cette richesse intellectuelle peut aussi provoquer une « gêne intellectuelle », tant les concepts se déploient de manière dense, offrant une « expérience sensorielle et cognitive intense ». L’ouvrage, bien que localement engagé, demeure
« universel » dans ses problématiques. Écrit dans un « esprit raisonné », il constitue un « ancrage » pour Benkoula, architecte-enseignant, et une « halte réflexive » pour Merhoum, architecte praticien. Enfin, il peut être vu comme une « thérapie à deux divans », où les auteurs confrontent expériences et analyses dans un dialogue enrichissant, contribuant à la réflexion sur l’architecture et l’urbanisme en Algérie.

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BOUDINAR, A. (2025). Habib BENKOULA et Larbi MERHOUM, (2024). Palabres algéroises. Conversation sur l’architecture. Alger, Éditions Barzakh, 189 p.. Insaniyat - Algerian Journal of Anthropology and Social Sciences, 29(108), 172–176. https://insaniyat.crasc.dz/en/article/habib-benkoula-et-larbi-merhoum-2024-palabres-algeroises-conversation-sur-larchitecture-alger-editions-barzakh-189-p