Présentation

Sid-Ahmed SOUIAH (Auteur)
Chantal CHANSON-JABEUR (Auteur)
17 – 22
Genre et espace public dans les villes algériennes
N° 109 — Vol. 29 — 01/01/2026

La thématique de ce numéro d’Insaniyat s’articule autour d’une double approche : théorique d’une part, et analytique d’autre part. Elle interroge la place du genre dans les espaces publics et l’accès des femmes aux ressources urbaines de deux grandes métropoles algériennes : Alger et Oran. Ces deux grandes villes sont marquées par leur passé colonial, l’influence du fait religieux et les normes sociales en vigueur, qui ont forgé des identités locales qu’il convient de questionner à partir des libertés accordées et des interdits opposés aux femmes, notamment dans leur visibilité et leurs rapports à l’espace public.

La présence des femmes dans les espaces publics de ces villes algériennes demeure souvent associée à l’insécurité et la vulnérabilité, voire à l’interdiction et à l’exclusion. Elle traduit les rapports de pouvoir entre hommes et femmes, eux-mêmes sous l’emprise des normes sociales et religieuses dominantes.

Le « choc des révolutions arabes » (Guidère, 2011) et le poids du fait religieux permettent une analyse comparative de la question du genre dans ces sociétés, notamment celle liée à la présence féminine dans l'espace public. Par ailleurs, la mobilisation des femmes et leurs revendications pour plus de liberté, de dignité et de respect des droits fondamentaux (Benzenine, 2016) nous invitent à questionner les espaces publics sous l’angle de la citoyenneté.

La problématique de ce numéro établit un lien entre l’objet d’étude, qui porte à la fois sur le statut des femmes, leurs mobilités et leurs géographies dans le contexte algérien. Le cadre théorique le plus approprié pour l’étudier est le structuralisme. Cette approche analytique mobilise la théorie des champs qui combine deux dimensions, structurelle et stratégique : des positions inégales sont occupées, et les acteurs en présence (femmes ou hommes) sont constamment en lutte pour conquérir les meilleures positions et les avantages qui leur sont associés. Cette approche théorique nous permet d’adopter une problématique robuste, capable de résister au débat où des arguments contradictoires peuvent être avancés.

Examiner la question du genre en milieu urbain algérien implique des regards croisés de nombreuses disciplines, essentiellement celles relevant des sciences humaines et sociales, dans la mesure où le système observé est réputé complexe dans sa formulation et ses méthodes d’analyse. Plusieurs facteurs entrent en interaction pour expliquer le statut des femmes et comprendre les mobilités féminines dans les espaces géographiques, leurs évolutions temporelles et les systèmes sociaux et politiques qui les caractérisent. Ces facteurs essentiels, analysés par des filtres disciplinaires adaptés, permettent d’expliquer les contraintes, les stratégies de contournement et les discriminations sous-jacentes.

Force est de constater qu'au-delà de « l’exclusion », la question des femmes dans les espaces publics mérite d'être étudiée au regard du renforcement et/ou de la recomposition des hiérarchies sociales, même dans les sociétés les plus conservatrices (Renard, 2011), ainsi que des arrangements de sexes (Goffman, 1977). Les espaces urbains, qui « par leur réaménagement et leur réanimation, peuvent devenir des espaces libres d’accès, mixtes, mais surtout plus permissifs » (Naceur, 2017), soulèvent d’un côté l’importance du rôle des collectivités dans l’accès (ou non) des femmes aux espaces publics, de l’autre la « dynamique d’enserrement et de desserrement qui gouverne la mobilité des femmes » (Djelloul, 2021).

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Dans ce numéro thématique d’Insaniyat, les auteurs examinent les manières dont les femmes, potentiellement actives, pratiquent la ville : selon les modes de transport utilisés, les gênes occasionnées par le contrôle social, les désagréments dus aux harcèlements
et aux violences, les contraintes liées aux charges familiales
et éducatives de la sphère privée, etc.

En admettant qu’une hypothèse constitue une réponse provisoire, nous formulons trois hypothèses qui guident les contributions présentées :

  • Les politiques publiques, l’arsenal juridique et les instruments de planification et d’aménagement urbain peuvent corriger les injustices et apporter plus d’équité entre hommes et femmes dans la ville. Des contre-pouvoirs s’installent et s’organisent pour lutter contre ces discriminations (Benzenine, 2016).
  • Certaines contraintes dans la mobilité des femmes sont imputables aux dysfonctionnements du transport collectif, au poids du religieux, essentiellement au niveau de la place que doit occuper la femme dans la société, notamment par le contrôle social qu’exerce l’homme (De Vilaines, 2019).
  • L’insécurité régnant dans certaines parties de la ville et les violences auxquelles les femmes font face dessinent des
    « murs invisibles » qui fragmentent l’espace urbain et les poussent à adopter des stratégies d’évitement (Di Méo, 2011).

Nous estimons que ce corps d’hypothèses structure les contributions retenues dans ce numéro thématique d’Insaniyat.
Il s’agit donc d’ouvrir de nouvelles perspectives de recherche à partir d’un regard situationnel et disciplinaire innovant.

Ce numéro thématique est présenté en une partie unique regroupant les expériences dans les villes algériennes :

La contribution de Nejwa Bakhti et Sid-Ahmed Souiah tente d’instruire la question de l’interdit à l’ouverture contrôlée des citadines oranaises : évolutions spatio-temporelles et contraintes dans les mobilités féminines.
Sous le titre « Les violences envers les femmes dans l’espace public : cas de la ville d’Oran (Algérie) », les auteurs analysent les violences envers les femmes dans l’accès à l’espace public de la ville d’Oran. Les progrès, encore insuffisants, mais déjà perceptibles, de la condition de la femme algérienne (au niveau des études et du travail et d’autres motifs de déplacement), lui confèrent un rapport à l’espace public beaucoup plus intense qu’auparavant, mais l’insécurité et les inégalités persistent encore. La ville est considérée comme un espace paradoxal pour les femmes, constituant à la fois un lieu d’émancipation mais également de marginalisation et d’interdits puisque fragmenté par ce jeu de frontières invisibles que les femmes subissent et/ou s’imposent pour de multiples raisons.

La réflexion que nous proposent Mehdi Souiah et Amina Betteka portant sur « Les femmes et l’espace urbain oranais : une approche sociologique » fait le point sur les travaux universitaires menés par les doctorant.e.s. Cette étude explore l’évolution de la présence des femmes dans l’espace urbain d’Oran, soulignant la transformation sociale en cours dans la société algérienne, en analysant les thèses de doctorat récemment soutenues à l’Université d’Oran 2. Ainsi les normes de genre changent et les perceptions associées à l’espace extérieur évoluent, ce qui permet une plus grande visibilité des femmes dans ces espaces.
La recherche s’intéresse à deux aspects principaux : la violence subie par les femmes, et leur intégration accrue dans la sphère publique par le biais du travail et de l’éducation. Ce changement contribue à une redéfinition des rôles sociaux et culturels, offrant un aperçu de la modernisation progressive du statut des femmes dans les villes algériennes.

« La perception du sentiment d’insécurité selon le genre : une analyse socio-statistique dans l’agglomération d’Oran » que proposent Mohamed Elamine Benkheira et Tayeb Otmane, examine l’impact de l’environnement urbain sur la tranquillité publique, la criminalité, la victimisation et la peur du crime tels que perçus par les citoyens dans trois quartiers de la ville d’Oran. En s’appuyant sur une enquête menée auprès de 708 résidents, ce travail recense et analyse les niveaux de satisfaction des caractéristiques urbaines telles que l’éclairage, les espaces verts, les trottoirs et les routes. Ainsi, la méthode des correspondances multiples révèle de fortes associations négatives entre l’insatisfaction vis-à-vis de l’environnement urbain
et l’augmentation de la peur du crime, des problèmes de tranquillité publique et des expériences de victimisation. Les différences spécifiques entre quartiers montrent que l’insatisfaction liée à l’éclairage est plus problématique dans certaines zones, tandis que l’insatisfaction concernant les routes et les trottoirs a un impact plus important ailleurs. Les résultats corroborent les théories liant la conception urbaine à la criminalité et soulignent la nécessité d’approches contextuelles pour améliorer la sécurité communautaire et le bien-être résidentiel.

La lecture féministe de l’agentivité spatiale à Alger que traite Ghaliya Nadjat Djelloul sous le titre « De l’art de la soutra : une lecture féministe de l’agentivité spatiale des femmes à Alger » se base sur une enquête menée entre 2014 et 2016 sur la mobilité spatiale et sociale de 25 femmes à l’échelle de la ville d’Alger. Cette contribution propose une analyse des rapports de genre à travers les enjeux que soulève la sortie de l’espace domestique pour les enquêtées, leurs familles et communautés. L’auteure tente de mettre en lumière aussi bien un dispositif d’« enserrement » (dissuasion et refoulement) qui les attache à l’espace domestique, que leurs tactiques de « desserrement » (contournement, détournement) pour se dégager de l’emprise de l’institution de la tutelle et accéder à « un espace à soi ». Rendant compte des conditions sociales de possibilité de la circulation des corps féminins entre les espaces, elle a cherché à comprendre leurs stratégies de résistance, et les conditions auxquelles elles accroissent ou non leur agentivité spatiale et sociale.

La contribution que propose Khadidja Boussaïd « Alger, une ville genrée à l’épreuve de la motilité », instruit la notion de « Motilité » empruntée aux sciences naturelles, reconceptualisée pour les besoins des sciences sociales afin d’analyser les dynamiques de mobilités urbaines. Elle permet de mieux comprendre les interactions complexes entre accessibilité, compétences et appropriation dans le contexte de la ville contemporaine. Selon elle, Alger, en tant que métropole dense et en constante mutation, constitue un terrain d’étude idéal pour examiner les dimensions genrées de la mobilité. Cet article explore, tout d’abord comment la motilité redéfinie notre lecture du monde urbain. Il se penche également sur la façon dont l’espace public urbain est genré, et enfin il questionne comment les femmes expérimentent la ville et ses infrastructures à travers le prisme de la motilité, en mettant en évidence les défis et les opportunités liés à leurs déplacements quotidiens et à l’appropriation des espaces publics.

Ce numéro se clôt sur un article Varia qui s’intéresse à « L’étalement urbain et polarisation commerciale. Cas du quartier d’El Yasmine à Oran (Algérie) », proposé par Selma Rouan Serik et Tayeb Otmane. Cette contribution a l’avantage de présenter un quartier périphérique d’Oran qui s’impose comme une centralité émergente, fortement attractive pour la clientèle féminine.

Il convient de rappeler que ce numéro thématique prolonge
et enrichi les axes retenus dans le projet de coopération et de recherche PHC Tassili 2020 entre INALCO/CESSMA (Université Paris Cité/INALCO Paris) et l’Université Oran 2 Mohamed Ben Ahmed/ EGEAT avec domiciliation au CRASC Oran. Ce projet fut coordonné respectivement par Laetitia Bucaille, Professeure en Sociologie politique (INALCO) et Sid-Ahmed Souiah (Géographe), Université Oran 2 Mohamed Ben Ahmed /CRASC Oran.

Cette publication met en valeur des pistes de recherche
et encourage les échanges interdisciplinaires dans l’analyse des phénomènes complexes. Pour des raisons diverses, les présentations retenues, recueillies par voie « d’appel à contribution » ne représentent pas l’ensemble des thématiques possibles dans les différents regards disciplinaires. Au final, deux axes ont été privilégiés dans le cas des grandes métropoles algériennes.

Ce numéro s’enrichit par un entretien avec notre collègue
Imed Melliti, sociologue tunisien, qui s’intéresse aux transformations du religieux et la question de la modernité religieuse au Maghreb. Il se distingue par l’étude des jeunes et des adolescents avec une focalisation sur les problèmes de la construction identitaire et l’émergence d’une culture juvénile. Il a travaillé sur les économies morales et les sentiments d’injustice liés aux dynamiques du Printemps Arabe et de la Révolution en Tunisie. Ses publications récentes concernent la jeunesse tunisienne (durant la révolution et après), les facteurs qui accentuent leur précarité, leur rapport au religieux et à l’impact des injustices.

Cite this article

SOUIAH, S. A. & CHANSON-JABEUR, C. (2026). Présentation. Insaniyat - Algerian Journal of Anthropology and Social Sciences, 29(109), 17–22. https://insaniyat.crasc.dz/en/article/presentation-109