Saïd BELGUIDOUM & Constance DE GOURCY (dir.). (2025). La Méditerranée traversée. Récits et figures sensibles de la mobilité. Aix-en-Provence : Presses de l’Université de Provence, 274 p.

Sidi Mohammed MOHAMMEDI (Auteur)
177 – 181
La recherche en sciences sociales : approches par les contextes
N° 111 — Vol. 30 — 31/03/2026

Selon les statistiques de l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM), le pourcentage des personnes mortes sur les routes de la migration clandestine dans la région de la Méditerranée a diminué de 60,44 % en 2014 à 27,43 % en 2024 ; mais sur l’ensemble de cette période, le pourcentage global reste le plus élevé de toutes les régions du Monde : 42,93 %. Ces statistiques étaient fluctuantes, par exemple en 2020, la part de la Méditerranée était de 33,48 % alors que quatre ans auparavant le pic a atteint 61,96 %[1].

Ces chiffres sont relayés par des images médiatiques des migrants clandestins traversant la Méditerranée à bord de barques de fortune ou « VIP », des hélicoptères et des frégates de garde-côtes, des cadavres, ou des migrants clandestins joyeux débarquant sous le regard étonné des estivants sur plages qui saisissent ces « moments historiques » par leurs iPhones.

Mais voici un ouvrage qui nuance cette image, ou plutôt relève une autre représentation de la Méditerranée qui n’est pas réduite aux drames de la migration clandestine. Intitulé La Méditerranée traversée, ce nouvel ouvrage propose de répondre à la question générale suivante : comment l’expérience de la traversée, à la fois concrète, sensible et symbolique, nous aide-t-elle à comprendre les mobilités humaines actuelles, les inégalités qu’elles révèlent, ainsi que les imaginaires, mémoires et solidarités qu’elles engendrent ?

L’originalité de cette problématique est double : d’un côté, elle n’envisage pas cette mobilité seulement comme expérience de contrainte et de mort à la fin de compte (déplacement dangereux, voie d’exil, quête de survie), mais aussi une expérience de découverte et de vie (voyage, loisir, échange, partage). D’un autre côté, cette traversée méditerranéenne n’est pas seulement abordée comme un sujet d’étude par les méthodes des sciences sociales ; elle est également considérée dans son aspect sensible ou subjectif, celui qui est façonné par les émotions, les perceptions, le langage et la mémoire.

Cet ouvrage collectif, regroupant dix-sept contributions, mobilise une pluralité de disciplines (anthropologie, sociologie, histoire, littérature) afin d’aborder l’expérience de mobilité en s’appuyant sur des études de cas, des récits de vie et des témoignages. Au regard de la diversité disciplinaire et richesse empirique, nous proposons dans cette recension une lecture plutôt théorique et synthétique que détaillée et analytique en guise d’introduction du lecteur à cet important ouvrage.

Dans la première partie, intitulée « La traversée comme objet d’investigation », il est établi les fondements conceptuels de la traversée comme un fait social total en approchant ses différentes dimensions sociales, historiques et symboliques. Plus précisément, cette traversée n’est pas présentée uniquement comme un déplacement géographique, un périple dans l’espace, mais également comme étant une expérience symbolique et une épreuve subjective fondatrice qui permet de penser les mobilités et les migrations, les inégalités sociales et surtout les imaginaires individuels et collectifs et l’inscription des migrants et leurs mémoires dans une histoire plus générale et globale.

Cette dimension symbolique est illustrée exemplairement par le chapitre trois consacré aux « imaginaires de la traversée : de la figure de l’émigré à celle du harraga » algériens. Dans cette contribution, l’auteur explore « (...) une dimension trop souvent occultée, celle de l’imaginaire qui anime le projet de tout migrant, quelles que soient son époque et ses conditions d’existence. En effet, derrière ces catégories « froides » de travailleurs immigrés, paysans déracinés, et aujourd’hui migrants, exilés, réfugiés… il y a des individus porteurs de représentations et d’imaginaires qui animent autant de projets de vie ». L’enquête repose principalement sur des entretiens biographiques avec deux générations de migrants : celle de la période coloniale, et celle des jeunes harraga des années 2000. Les deux populations sont issues de la même localité villageoise. Les témoignages collectés montrent que l’imaginaire a une place prépondérante, voire omniprésente, à chaque phase du parcours migratoire : depuis le départ du pays d’origine, la traversée de la Méditerranée ensuite, jusqu’à l’arrivée et l’intégration dans le pays d’accueil. La traversée représente ainsi un moment crucial pour les migrants. C’est à ce point précis que se produit la transformation de « l’émigré » en « l’immigré », pour paraphraser Abdelmalek Sayad, à cet espace intermédiaire où prévalent l’incertitude et la peur de l’inconnu, ou plus exactement le transit d’un univers familier vers un autre inconnu, et dont la traversée, par le biais de l’affrontement avec le monde réel (tempêtes, passeurs, garde-côtes...), facilite la concrétisation progressive de cet « imaginaire migratoire », menant finalement soit à l’Eldorado tant rêvé à la société d’origine, soit à la désillusion amère ou au désenchantement à la société d’accueil. Dans les deux cas, l’imaginaire et la dimension symbolique restent prégnants dans l’expérience migratoire.

Cette dimension symbolique est explorée davantage dans la deuxième partie de l’ouvrage intitulée « La traversée comme angle d’analyse des arts et par les arts ». Ici aussi, l’approche socio-économique et quantitative alors dominante est dépassée au profit d’une approche culturelle et qualitative et ce, en s’interrogeant sur les pratiques culturelles et artistiques qui peuvent donner une voix aux migrants tout en créant des « contre-récits collectifs » émanant des différentes expériences migratoires. En effet, suivant le passage entre des lieux différents (Italie, Grèce, France, Méditerranée...), et au travers de genres multiples (musique, dessin, architecture...), les contributions montrent toutes que la pratique artistique n’est pas marginale pour penser les migrations contemporaines, mais elles plutôt essentielle. Plus encore, elle n’est pas seulement un « outil cognitif » pour décrire et analyser les migrations, mais aussi un « outil normatif » permettant de dévoiler les violences liées à ces migrations et mettant la créativité artistique au service de l’engagement, de la lutte, de la résistance et de la solidarité.

Enfin, la troisième partie de l’ouvrage, intitulée « La traversée comme un espace de témoignages », explore la question de la structuration des identités, des mémoires et des liens sociaux. Que ce soit Rodolfo Alvarez et son voyage Marseille-Alger en 1959, ou le départ de Raymond Follin d’Algérie en 1962, ou le cheminement du jeune sénégalais Moussa vers les îles des Canaries, ou enfin le vécu de onze marins des équipages de sauvetage en Méditerranée centrale, les récits montrent que la traversée est un espace d’épreuve et de mémoire, de rupture et de recomposition, de tensions et d’engagements, d’histoire individuelle et collective. En bref, la traversée, loin d’être un simple déplacement géographique, est au cœur du lien social ; elle est sa substance historique et identitaire.

À la lecture de cet ouvrage, nous réalisons l’originalité de sa problématique. Nous pouvons en ajouter d’autres éléments. Comme souligné dans la postface, la traversée en tant que catégorie d’analyse nous permet, elle-aussi et peut-être mieux que les catégories classiques de la sociologie des migrations (émigré, immigré, société d’origine, société d’accueil, déracinement, intégration...), de penser les migrations et les mobilités contemporaines en articulant les mémoires d’individus et de groupes, les expériences concrètes de déplacements, les imaginaires et les constructions symboliques, mais aussi les soutiens et les résiliences des acteurs migratoires.

Autre trait d’originalité de cet ouvrage se place sur le plan de l’anthropologie des migrations. En effet, derrières les figures multiples des « traversants » (harrag, exilé, touriste, réfugié, commerçant, étudiant, travailleur...) et leurs trajectoires variées se dessine une dimension constitutive de la traversée : une expérience humaine se situant entre sédentarité et mobilité, entre exclusion et intégration, entre division et recomposition, et au bout du compte entre vie et mort ; rejoignant par-là d’autres situations humaines intermédiaires à l’instars de l’agonie, le coma ou le passage entre les phases de cycle de vie et entre les statuts sociaux. Nous pouvons ainsi envisager la traversée par le prisme du concept de « liminalité », élaboré par Van Gennep, qui fait référence à une condition d’ « entre-deux », de seuil ou de transition.

Sur le plan épistémologique, l’ouvrage ne se limite pas à franchir les barrières entre les différentes disciplines des sciences sociales, il va bien au-delà, en « traversant » la frontière entre science et art, entre étude scientifique et création artistique, entre rapport objectif et récit personnel, entre neutralité axiologique et engagement politique et, pour reprendre une expression de la postface, « théoriser le discours esthétique tout en esthétisant le discours théorique ». Il ne s’agit donc pas seulement de la « traversée empirique », c’est-à-dire cette expérience humaine comme matière première pour la production de connaissance, mais aussi de la « traversée épistémologique » comme outil de cette production. Mais au-delà des spéculations académiques, la traversée est une réalité concrète qui, dans certains de ses déploiements, est marquée par le sceau de la violence, de la souffrance, du danger et de la mort. Expérience individuelle et personnelle certes, mais encadrée également par de « grandes unités sociologiques » : sociétés inégalement développées, lignes géostratégiques divergentes des nations, politiques étatiques différentes de migration. Ainsi, sur le plan pragmatique, de l’action, cet ouvrage nous invite enfin à dépasser l’approche strictement scientifique de la traversée, et a fortiori économiste et sécuritaire, et à mettre en exergue les œuvres littéraires, cinématographiques et autres créations artistiques pour présenter d’autres facettes de cette expérience, celles de solidarité, de partage, de joie et de vie.

[1] OIM - Communiqué global, 21/03/2025, in :
https://www.iom.int/fr/news/2024-ete-lannee-la-plus-meurtriere-pour-les-migrants-selon-de-nouvelles-donnees-de-loim , visité le 29/01/2026.

Cite this article

MOHAMMEDI, S. M. (2026). Saïd BELGUIDOUM & Constance DE GOURCY (dir.). (2025). La Méditerranée traversée. Récits et figures sensibles de la mobilité. Aix-en-Provence : Presses de l’Université de Provence, 274 p.. Insaniyat - Algerian Journal of Anthropology and Social Sciences, 30(111), 177–181. https://insaniyat.crasc.dz/en/article/said-belguidoum-constance-de-gourcy-dir-2025-la-mediterranee-traversee-recits-et-figures-sensibles-de-la-mobilite-aix-en-provence-presses-de-luniversite-de-provence-274-p