Simona CERUTTI, Isabelle GRANGAUD, Thomas GLESNER (2024). La Cité des choses. Une nouvelle histoire de la citoyenneté. Éditions Anacharsis, 476 p.

Hassan REMAOUN (Auteur)
196 – 199
Genre et espace public dans les villes algériennes
N° 109 — Vol. 29 — 01/01/2026

« Le terme de citoyenneté est encombrant », telle est
la phrase inaugurale de cet ouvrage (introduction, p. 5).
Les auteurs s’expliquent d’emblée en demandant au lecteur de se défaire de la « généalogie  occidentale qui plonge dans la Grèce et la Rome antiques, pour aller jusqu’aux révolutions du XVIIIe siècle, parfois regroupées sous le label de Révolutions atlantiques. Les résultats pour aller vite et reprendre T. H. Marshall auraient été dans le monde moderne l’accès à la citoyenneté à travers les trois étapes constituées par l’acquisition au XVIIIe siècle des libertés ou droits civils
(de pensée, de parole et de croyance), au XIXe siècle des droits civiques (vote et éligibilité), et enfin au XXe siècle les droits sociaux.

Dans La cité des choses qui tente de scruter dans un temps long, ici du XVIe ou XIXe siècle le contexte prévalant autour
de la Méditerranée dans ses versants nord et Sud à travers l’Algérie, l’Espagne, la France, l’Italie, la Tunisie et le Sahara, il est bien entendu question d’une toute autre approche.
Les auteurs considèrent que dans les sociétés qu’ils ont étudiées, ce ne sont pas les institutions qui accordent le statut de
la citoyenneté ou même de propriétaire. Bien au contraire, ce qui pourrait être déterminant dans la constitution des institutions publiques ou familiales, serait la familiarité avec l’objet revendiqué « le fait d’en avoir un usage habituel, d’y porter les soins que requiert son entretien » (p. 6). Plus que la propriété, la possession est reconnue ici à travers un type d’appropriation effective telle que nous pourrions le rapprocher dans le fiqh musulman des droits attenants à la «  vivification » (où ihyâ en arabe).

Cela suppose deux renversements majeurs par rapport à la conception traditionnelle. Tout d’abord, la citoyenneté serait plus perçue comme découlant des « interactions de la vie quotidienne, que des « relations sporadiques » entre individus
et État. Ensuite, les choses (objets, immeubles, terres, héritages, dettes…), ne sont pas que des objets de droit, mais peuvent apparaître comme des « sujets » qui seraient capables
« de réclamer en justice le droit d’être entretenues ou administrées… Les biens étaient la famille, faisant de celle-ci une organisation construite par la transmission plutôt que par le sang » (p. 7). C’est ce qui permet de comprendre que dans ce livre, structuré en deux parties, la première soit consacrée justement à ce processus de transmission (p. 31 à 246) traité à travers six chapitres abordant les panoramas suivants :

Ch.1 ; (rédigé par Natividat Planas), avec pour intitulé
« Des héritages et des affranchis (Majorque au XVIe siècle) » ;

Ch. 2 ; (par Jean-François Chauvard), « La ruine des biens
et l’infortune des familles (Venise, XVIe-XVIIIe siècles) » ;

Ch. 3 ; (par Alessandro Buono), « L’abandon des choses
et la solitude des personnes (Empire espagnol XVIIe siècle) » ;

Ch. 4 ; (par Thomas Glensser),  « La croisade des choses ». (Castille, XVIIe siècle) » ;

Ch. 5 ; (par Isabelle Grangaud), « L’asile des biens des pauvres » (Alger XVIIIe XIXe siècles) ;

Ch. 6 ; (par Jessica M. Marglin), « La nationalité
et la propriété (Tunisie-Italie, fin XIXe siècle) ».

La deuxième et dernière partie de cette publication a pour intitulé « Marché et hors marché » (Ch.7, p. 247 à 468).
Cet intérêt est motivé nous rappellent les auteurs par le fait que
« le marché ne peut être considéré comme une sphère autonome régie par les seules règles de l’échange », et il s’agirait de prendre ici en considération la « centralité » de l’appartenance « territoriale et / ou politique » (p. 17). Argumentée dans sept chapitres (p. 247-468), cette partie aborde des contributions suivantes:

Chapitre 7 par (Emanuele Camillo Colombo), « Biens sacrés, clercs laïcs (Royaume de Naples XVIIIe-XIXe siècles) ».

Ch. 8 ; (par Guillaume Calafate), « Domicile des Capitaines, nationalité des navires (Antibes-Gènes 1710-1720) ».

Ch. 9 ; (par Simona à Cerutti), « L’amour des pauvres et les lois du marché (Etat Savoyard XVIIIe siècle) ».

Ch. 10 ; (par Nicoletta Rolla), « L’autel des artisans migrants  (Turin XVIIIe siècle) ».

Ch. 11; (par Isamil Warscheid), « Le nom en héritage (Sahara XVIIIe siècle) ».

Ch. 12 ; (par Sami Bergaoui), « Les biens de la mosquée (Province Ottomane de Tunis XIX e siècle) ».

Ch. 13 ; (par Antonio Stoppani), « L’Ex Moi et l'accès aux ressources locales (Turin 2013-2019) ».

En traitant du début du XXIe siècle ce 13e et dernier chapitre de l’ouvrage pourrait sembler dépareillé avec l’objet annoncé par les auteurs et qui couvrirait la période allant du XVIe au XIXe siècle. Il, est en réalité, difficile pour une approche
et précisément ici insérée sur la longue durée, de découper aux ciseaux une séquence historique tellement ses prémisses peuvent remonter plus loin dans le temps et ses effets perdurer, bien après, et parfois jusqu’au présent. C’est absolument le cas ici à Turin ou un comité constitué d’activistes intervient en soutien à des migrants squattant des immeubles désaffectés. L’auteur aborde ici l’impact de mouvements sociaux intervenant comme « juridictions » ciblant le droit de citoyenneté, en agissant « en un corps autonome dans une arène publique caractérisée par la présence d’autres instances relevant de la machine administrative étatique » (p. 439).

Au-delà de la conception traditionnelle et de la législation officielle, nous assistons toujours à un processus de production venu du bas, des « droits d’accès » à des ressources locales, ici par des nouveaux arrivants liés à la vague migratoire qui caractérise les dynamiques profondes qui travaillent notre monde.

Si la question de la citoyenneté est plus que jamais à l’ordre du jour dans le Maghreb contemporain[1] et sans doute dans tout le pourtour méditerranéen et ailleurs cette contribution collective ouvre assurément de nouvelles pistes à la recherche.

  1. Suscitant un intérêt à l’origine duquel ont été publiés nombre d'ouvrages dont on ne citera ici que quelques’uns : Henia Abdelhamid. (2015). Le frère, le sujet et le citoyen: dynamique du statut politique de l'individu en Tunisie. L’Or du temps.

    Remaoun, H. (dir.), (2012). L’Algérie aujourd'hui : approches sur l'exercice de la citoyenneté. Ed. CRASC.

    Salhi, M.- B. (2010). Algérie : Citoyenneté et Identité. Editions Achab.

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REMAOUN, H. (2026). Simona CERUTTI, Isabelle GRANGAUD, Thomas GLESNER (2024). La Cité des choses. Une nouvelle histoire de la citoyenneté. Éditions Anacharsis, 476 p.. Insaniyat - Algerian Journal of Anthropology and Social Sciences, 29(109), 196–199. https://insaniyat.crasc.dz/en/article/simona-cerutti-isabelle-grangaud-thomas-glesner-2024-la-cite-des-choses-une-nouvelle-histoire-de-la-citoyennete-editions-anacharsis-476-p