Aux sources de l’histoire ottomane : retour sur une expérience de terrain

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La recherche en sciences sociales : approches par les contextes
N° 111 — Vol. 30 — 31/03/2026

Le cheminement de mes recherches m’a menée de Constantine à Alger, de l’histoire ottomane à l’histoire coloniale et retour, et surtout et d’abord m’a fait visiter les différentes facettes de la réflexion que j’ai menée tout au long autour des conditions d’usage et de lecture des matériaux historiques. Toutes les étapes de ce parcours et les enquêtes qui l’ont jalonné en effet ont été marquées, orientées, façonnées par la confrontation aux sources, à leurs langages, à leurs histoires, et finalement à leur performativité. Cette confrontation est à l’origine du mode de restitution du passé de Constantine au 18e siècle (Grangaud, 2002) ; elle s’est formalisée dans une réflexion collective autour des conditions de production d’un genre archivistique labellisé dans le domaine des études ottomanes, les « registres de cadis » (Grangaud, 2011) ; elle a suscité et accompagné la reconstitution de la genèse du « fonds ottoman » algérien[1] ; et enfin, elle est à l’origine d’une méthode comparative qu’avec l’historienne Simona Cerutti nous avons éprouvée (Cerutti & Grangaud, 2017).

À chaque fois, l’énigme à l’origine de chaque enquête est née de la confrontation avec les sources et la question de leur matérialité. A rebours de de la pratique consistant à découper les matériaux historiques afin de les rendre pertinents à un questionnement préalable, ce sont les sources, et souvent à l’occasion de rencontres fortuites, qui ont tracé les lignes de fuite que j’ai suivies. Il en a résulté un cheminement sinueux, plus souvent balloté par les interrogations suscitées par les sources que par le labourage au long cours d’une même thématique, et malgré une familiarité de plus en plus grande avec les langages des contemporains, le sentiment de sans cesse remettre l’ouvrage sur le métier. La contrepartie en a été le double gain de la mise en lumière d’épisodes et de processus historiques oubliés ; aussi bien que l’approfondissement toujours plus poussé de la réflexion quant à l’apport des sources. Le « retour aux sources » (Grangaud, 2008a), a constitué ainsi le fil rouge construit progressivement et de façon empirique, d’un parti pris méthodologique, au plus près de la considération de la matérialité de ces « témoins » du passé.

Je vais présenter les étapes et les cheminements qui m’ont mise sur la piste de cette façon de faire l’histoire attentive à prendre les sources au sérieux[2]. Ce rapport aux sources n’a pas consisté à faire des archives un objet d’étude en tant que tel mais un terrain d’enquête en tant que tel. Je montrerai comment ce terrain a pris des formes différentes qui ont travaillé à une redéfinition progressive du statut des sources.

De l’aridité à la source

Le terrain constantinois m’a très tôt confrontée à la fragilité des sources historiques[3]. Elles étaient rares et éparpillées, je n’ai pu travailler presque que sur des corpus tronqués, toujours limités et souvent miraculeusement conservés. L’aridité des sources toutefois se logeait plus précisément dans leur apparent mutisme. La difficulté majeure, ne tenait pas tellement à la moindre importance en nombre de la documentation disponible. Plus fondamentalement, elle résidait dans sa moindre valeur informative, sa fragile capacité à témoigner. Du moins était-ce que je crus d’abord devoir constater. Voilà, par exemple, la série archivistique la plus conséquente de l’ensemble de ce que je rassemblai, celle qui, sous le titre de « Sijil al-azwâj wa at-talâq » [Registre des actes de mariage et de divorce], se composait de 12 registres produits par les instances judiciaires de la ville et couvrant les années 1787-1855. La première analyse que j’en fis me plongea dans la perplexité. Le traitement systématique des 500 premières entrées du premier registre en souligna l’inanité patente de l’information. Alors qu’il était question presque exclusivement de contrats de mariage et de répudiation, rien ne permettait d’identifier les protagonistes, a fortiori de saisir et d’apprécier dans quels univers ils évoluaient : les noms des personnes, les seuls éléments fournis pour cette identification, se composaient la plupart du temps des seuls noms d’ego et de son père. Rien n’était dit ou presque des activités des hommes, rien non plus des lieux de résidence. Et quant aux données fournies à propos du versement de la dot, elles soulignaient l’uniformité presque générale du montant : la valeur de 60 riyals était de rigueur dans la plupart des cas.

Le caractère apparemment improductif de ces sources, apparaissait d’autant plus patent que ces archives constituaient alors le sésame du renouvellement de la recherche en histoire sur les provinces ottomanes, notamment orientales qui, là, s’étaient avérées d’un apport central. On disait travailler sur les registres de cadi comme on aurait dit être attelé à une histoire économique et sociale. Or, celles produites sur le terrain constantinois y répondaient en faisant valoir l’étendue de leurs limites, de leur pauvreté et de leurs manques.

Une alternative suivie par certains aurait consisté à s’appuyer sur les acquis des recherches menées à propos de villes - Tunis, Damas, et surtout Le Caire - infiniment mieux dotées en sources historiques, et qui pouvaient constituer les modèles à l’aune desquels apprécier les caractéristiques de Constantine en même temps que corriger la timidité ou l’inconsistance des matériaux d’archives. André Raymond l’avait montré, les dynamiques locales participaient d’une configuration plus large, quoiqu’historiquement située, que lui-même avait identifiée à travers le modèle des villes arabes à l’époque ottomane (Raymond, 1985)[4]. Il n’est pas étonnant dès lors que le petit travail consacré par A. Raymond lui-même à la ville de Constantine à l’époque ottomane, n’ait eu besoin de l’appui d’aucune analyse archivistique pour classer Constantine parmi les villes moyennes de l’Empire ottoman : la vertu de son modèle est qu’il devient possible de restituer l’idée d’une histoire à la ville en dépit des limites documentaires, voire contre ou sans les sources locales disponibles. Mais alors cette ville moyenne était condamnée à n’être qu’un modèle : une petite Tunis, ou un minuscule Caire. Certes inscrites dans l’histoire, mais sans histoire propre : il ne se serait rien passé à Constantine[5].

Des témoins en elles-mêmes

Il s’était pourtant passé quelque chose à Constantine, c’est bien ce dont témoignaient les quelques archives qui avaient été conservées après avoir été produites. Elles seules ou presque témoignaient de ce passé – passé pourrait-on dire au double sens du terme : de ce qui n’est plus et de ce qui a eu lieu. Surtout, elles en témoignaient en elles-mêmes. La première transformation d’envergure de mon rapport à ces sources est venue de ce déplacement qui a consisté à ne plus voir dans ces archives qu’un pauvre compte rendu de la réalité : à les saisir comme des enregistrements opérés dans le cours d’une activité, pour laquelle ces écrits, dans cette forme, prenaient sens. Autrement dit, lisant ces actes de mariage, il fallait voir dans ces éléments dépouillés, plutôt que le propos, l’à propos d’un enregistrement lié à la démarche qui l’avait nécessité.

Ce retournement avait l’énorme vertu d’animer un paysage jusque-là figé dans son mutisme. Les matériaux documentaires dans cette optique « parlaient » d’emblée des activités et des mobilisations qui les avaient vu naitre : ils nous enjoignaient à restituer les scènes dans lesquelles ils avaient été formalisés, pour lesquelles ils jouaient leur rôle. Conséquemment, encore, chaque source en elle-même devenait pertinente indépendamment de son contenu. Elle cessait d’être identifiée à la hauteur de son bavardage, et donc épuisait les limites associées à sa moindre qualité informative. Mieux encore, elle devenait un témoin matériel et actif toujours pertinent, non pas pour ce qu’il dirait, mais en raison de sa présence même. La forme que prenait son contenu était en elle-même une information en tant qu’elle en révélait les « seuils de pertinence », c’est-à-dire, selon l’historien Arsenio Frugoni (1993), qu’elle restituait une organisation du propos de la source qui était conforme à ce qui en justifiait l’énoncé et le rendait, tel qu’il était, opportun. Finalement l’information s’en trouvait infiniment démultipliée : chaque enregistrement devenait un événement, une histoire singulière ayant appelé un écrit. En somme ce qui jusque-là apparaissait comme une poussière de données chiches dans un océan de silence, se transformait en dispositifs sociaux plein de mouvements, de préoccupations, d’enjeux, pour l’observer, la matérialité d’un des éléments.

Un tel déplacement, praxéologique, a appelé une réinitialisation des conditions de l’analyse. D’abord, il n’était plus question d’extraire des sources des faits et des données, mais à l’inverse, d’y entrer, d’en apprendre les langages, les accents et d’en explorer les détails pour mieux restituer les logiques propres aux mises par écrit aussi bien qu’aux pratiques sociales auxquelles cette activité d’écriture était dédiée. Ensuite, les sources étant devenues les éléments maitres de scènes qui en explicitaient le contenu, il devenait urgent d’en préserver la temporalité propre et de considérer chaque scène une à une. C’est ce parti pris méthodologique que j’ai suivi dans ma thèse : d’une part, la restitution de pratiques, y compris celles les plus minimes, dont les sources témoignaient ; d’autre part, la restitution de l’enquête au plus près des contextes dessinés par les sources, si bien qu’à une partie correspondait l’horizon d’une source, et l’ensemble était, comme une œuvre cubiste, autant d’éclairages porté sur le même objet, la ville.

À l’aridité des contenus documentaires d’un point de vue extérieur à leur propos, s’est substitué un chantier neuf ouvert par la possibilité de considérer chaque source comme une production sociale dont il fallait rendre compte des acteurs et des enjeux. Mes recherches suivantes se sont appuyées sur cet acquis qu’elles ont cherché à approfondir. Pourtant la question qui les a suscitées est venue de la nécessité de faire face à un point aveugle : celui des conditions de production des sources ; ou à l’inverse de leur non production.

Dénaturaliser l’ottomanité des registres de cadis

Cette lancinante question est certainement à l’origine du programme de recherche collective que j’ai initié à compter de 2002 autour d’une analyse comparée des conditions de production des registres de cadis[6]. Ce programme a été développé à la faveur du nouvel environnement dont j’ai bénéficié par ma nomination en 2000 à l’Institut de recherche et d’études sur les mondes arabes et musulmans à Aix-en-Provence où la recherche historique était essentiellement tournée vers les provinces orientales de l’Empire ottoman. Dans ce cadre le gros des enquêtes menées par les historiens modernistes du laboratoire puisait aux registres des tribunaux dont André Raymond, avait montré toute la valeur et les possibilités d’exploration[7]. Or, rien de comparable dans le même temps n’avait été produit dans le Maghreb ottoman. On peut même dire que les registres de cadis de Constantine avaient constitué une exception tardive sans équivalent à Alger et Tunis. Cette inégale production fut l’objet d’interrogations à l’origine de ce programme de recherche.

Entreprendre cette asymétrie des terrains archivistiques visait à interroger l’Orient à partir du Maghreb plutôt que l’inverse, c’est-à-dire à déconstruire l’évidence d’une production documentaire. L’actualité de ce programme s’est trouvée vérifiée par toute une série de publications dans les années qui ont suivi qui partageaient le même souci de défendre le principe d’une lecture avertie de cette documentation[8]. Ici, l’attention s’est portée sur une considération symétrique des conditions de production. Là où longtemps les registres de cadis avaient représenté non seulement la source archivistique la plus riche mais encore le label ottoman de la production archivistique, ce programme de recherche visait à interroger les conditions situées dans lesquelles ces productions avaient été élaborées, qui permettraient de rendre compte à la fois de leur production et de leur non production. Le résultat s’est soldé par une pluralité d’histoires singulières de productions et de formes productives, dont les recherches ont montré qu’elles constituaient autant de réponses à des contingences liées à la nécessité d’attester des droits. Cela a donné lieu à deux conclusions importantes quant à la qualification des sources. Non seulement était mis en question le principe d’un modèle archivistique ottoman, l’existence d’un genre consacré, mais encore la confrontation permettait de souligner combien rien ne va moins de soi que de produire un écrit, a fortiori de le conserver des années, voire des siècles (Grangaud, 2011).

La colonisation en embuscade

Quittant Constantine, le nouveau terrain que j’ai entrepris à compter de 2001 a été l’occasion non seulement d’affronter à nouveau la rétivité des sources mais encore de déployer mon questionnaire quant aux conditions de leur production ; cette focalisation n’était pourtant pas une volonté délibérée, plutôt une sortie de route inopinée. Le choix de rediriger mes recherches sur la société algéroise a été en grande partie orienté par la perspective d’un terrain archivistique plus riche. Tandis que les archives constantinoises apparaissaient essentiellement tronquées, composées de bribes dont l’identification de l’origine apparaissait toujours sujette à caution, le « Fonds ottoman » conservé à Alger (et dont les microfilms se trouvaient à Aix-en-Provence) qui, sous ce nom, rassemblait une documentation essentiellement algéroise (ce dont je m’étais aperçu lors de mes prospections à la recherche de documents concernant Constantine), faisait par comparaison figure de réservoir documentaire inépuisable.

Ce repositionnement de mes recherches présentait encore l’avantage de rallier sur ce terrain une communauté historienne, encore alors peu nombreuse mais néanmoins infiniment plus large par comparaison au terrain constantinois. Plutôt que pour le vertige, excitant mais très solitaire, de fouler une documentation jamais explorée, j’optais pour le confort d’une terre déjà pour partie labourée et en contrepartie pour la perspective de l’apport de dialogues et d’échanges que me laissait envisager cette nouvelle orientation. J’envisageais de mener des recherches autour de la définition des identités sociales des sociétés du Maghreb urbain ottoman à partir de l’attention portée aux pratiques sociales et aux systèmes de classification que celles-ci donnaient à voir. Pourtant, à nouveau, la confrontation aux archives devait détourner cette recherche ou plutôt en complexifier et en réorienter l’abord.

Le travail que j’engageai alors portait sur une reconnaissance de l’institution urbaine que mes travaux constantinois m’avaient fait voir, poursuivis encore dans le cadre d’une contribution pour l’Aventure des mots de la ville (Grangaud, 2010), le quartier ou hawma. Or, ce mot paraissait recouvrir à Alger une réalité bien différente de celle que j’avais entrevue à Constantine. Tandis que là l’usage, dans les actes de propriété, l’associait à une grande variété d’espaces souvent très étroits et pouvant se recouper, il renvoyait à Alger à des secteurs urbains bien définis et bien moins nombreux[9]. Dans le « Fonds ottoman » en effet, des listes massives d’immeubles urbains mettaient en forme un classement par hawma. Cette contradiction me mettait face à la difficulté d’une lecture des archives de ce fonds. La documentation originale était à Alger mais je travaillais sur la copie microfilmée qui se trouvait à Aix-en-Provence, pour la connaissance de laquelle seule existait alors un inventaire infiniment utile mais extrêmement allusif et rapide (Temimi, 1979). Il faut imaginer ce qu’étaient les 125 bobines de microfilms du centre des archives d’Aix-en-Provence (ANOM) : une bobine se composait d’une suite de registres aux pages tout juste numérotées, dont souvent les diapositives étaient en négatif, qui formait une masse de quelques 600 feuillets dont le défilement rendait obscures les logiques de rassemblement et d’organisation d’ensemble. Il fallait en comprendre l’ordonnancement pour se faire une juste idée de la matérialité que le microfilmage avait écrasée. J’ai alors procédé à une opération qui s’est avérée éclairer tout autrement cette production.

Je l’ai fait sans faire aucun tri entre les feuillets blancs ou remplis, ceux illisibles, raturés ou juste crayonnés, et les autres, en veillant au contraire à réunir tous les éléments susceptibles d’avoir composé les documents initiaux. Cela m’a pris près d’une semaine, à l’issue de laquelle je rassemblais plus d’un millier de pages, la plupart des feuillets excédant le modèle A4. La découverte était de taille : les matériaux d’époque ottomane avaient été entièrement remodelés bien après leur production ; les classements qui étaient opérés ne répondaient à aucun impératif lié à leur production originelle ; et finalement les hawma mises en exergue par ces classements s’avéraient être des réalités factices, sans rapport avec le terrain, de papier[10]. L’ensemble des registres rassemblés dans cette bobine avait été élaboré après la conquête française de 1830, et la documentation plus ancienne façonnée par des préoccupations qui renvoyaient à cette époque, coloniale. De nouvelles prospections devait le confirmer, le « Fonds ottoman », en dépit de la masse documentaire d’époque ottomane qu’il recelait n’était pas ce que son nom disait être. Il se révélait être une construction de part en part impulsée et organisée par des impératifs liés à la colonisation.

L’ottomanité à tout prix

Que le « Fonds ottoman » fût colonial brisait impromptu l’évidence du retour vers le passé. L’oasis miraculeusement épargné par le temps et les batailles, encore à peine défrichée mais pleine de promesse, tout cela s’écroulait. Ce constat contrevenait frontalement à tous les investissements de ce fonds. C’était bien pourtant ce que se figuraient la plupart des historiens et historiennes qui m’avaient précédé pour qui, il représentait un patrimoine légué par le passé ottoman, massivement mis à mal par les destructions de la conquête mais essentiellement préservé par l’administration coloniale[11]. Le mythe de l’ottomanité de ce fonds est né d’un trou de mémoire d’archivistes dont il faudra précisément reconstituer l’histoire et qui est d’autant plus intéressant qu’il a accompagné quelque chose comme la naissance d’un passé national. Trou de mémoire des deux côtés de la Méditerranée : aux Archives d’Outre-mer à Aix-en-Provence, c’est sous le nom de « Archives arabes et turques de l’Ancienne régence d’Alger » que fut élaboré le microfilm de ce fonds ; aux Archives nationales à Alger, le choix de rebaptiser le même fonds en « Fonds ottoman » en ignorait tout aussi délibérément la marque coloniale. Les propositions alternatives, fonds de la wilaya de l’ouest (conformément à la nomenclature impériale d’Istanbul), de la Régence (qui eut la préférence des historiens français), ou de l’État d’Alger n’en déviaient pas : ce qui était discuté dans tous les cas était la qualification de matériaux archivistiques ottomans[12]. Des deux côtés de la Méditerranée, la langue du fonds, arabe pour l’essentiel, a constitué certainement l’élément principal de reconnaissance. La facture des microfilms d’Aix montre que ceux qui s’en chargèrent n’avaient pas de connaissance de l’arabe : beaucoup des bobines sont montées à l’envers, les registres microfilmés à partir de la dernière page, de gauche à droite. À Alger, le reclassement de l’archivage du fonds après 1962 a littéralement accompagné son ottomanisation. Une nouvelle série, les sidjillât al-maḥâkam, (« fonds des mahkamas », selon N. Saidouni)[13], jusque-là inexistante, a été aménagée. Le terme sidjillât, choisi pour qualifier la série créée à l’intérieur du « fonds ottoman » est ambigu, en désignant à la fois les registres et les archives : son adoption, préférée à celle de termes plus neutres comme wathâ’iq (documents), souligne le principe d’un corpus sinon complet du moins cohérent. Or, sous cette nouvelle série s’est trouvée rassemblée toute une documentation de nature différente (produite tant par les autorités françaises qu’antérieurement), ayant généralement trait à la propriété principalement et plus largement concernant tous les types de pièces susceptibles d’avoir été produites par une autorité judiciaire. Il est certain que cette création ex-nihilo a constitué un emprunt direct aux archives des « tribunaux » (maḥâkam ash-sharʿiya) ottomans, qui existaient au Caire, à Damas, Istanbul et un certain nombre de villes ottomanes, ainsi que l’on y a fait déjà allusion. Ainsi, non seulement elle palliait l’absence effective de registres de cadis, mais en plus elle homologuait le fonds algérien parmi les fonds ottomans des villes arabes de l’Empire. Finalement tel un « village Potemkine », la création de cette série a rendu le fonds ottoman « ottoman » de toute pièce, en a fait un patrimoine documentaire ayant préexisté à la conquête et ayant été préservé bon gré mal gré jusqu’à nous.

Enquêter dans le fonds ottoman

La matérialité du fonds représentait une chance de ne pas travailler simplement sur des discours ou des comptes rendus, mais sur des actes : le contenu de ce fonds était né d’une entreprise liée à la conquête, de l’utilisation, à des fins de colonisation, de la documentation d’époque ottomane. Durant quarante ans (les registres de ce fonds les plus récents dates des années 1860) ce qui allait en constituer in fine sa mise en forme, avait mobilisé un personnel arabophone, pour une part localement recruté et pour une autre puisé dans la cohorte des traducteurs et interprètes aux premières lignes de la conquête. Voilà qui dessinait des (pré)occupations dont globalement l’historiographie n’avait pas rendu compte, qui dans l’histoire de « l’aventure coloniale » paraissait même être une hérésie, une étrangeté qui tranchait avec l’image de la modernité intrinsèque à l’entreprise coloniale. D’ailleurs, cette documentation qui allait former le fonds ottoman avait émargé à l’administration des Domaines à une période de la colonisation entre 1830 et 1870, jugée a posteriori pour avoir été le mauvais brouillon de ce qui allait advenir, un moment d’incertitude et de tâtonnement avant que n’émerge, avec la Troisième république le régime qui allait insérer définitivement l’Algérie à la France. Cette période, rétrospectivement, allait apparaître comme un « trou noir », un moment aveugle de ce que fut la colonisation. Or, c’est exactement de ce moment-là que datent les manipulations de la masse documentaire qui allait devenir le Fonds ottoman. J’ai donc mené différentes enquêtes qui ont cherché à comprendre les conditions précises au cours de cette période dans lesquelles la documentation ottomane avait été rassemblée, retravaillée, requalifiée et prolongée.

Processus de délégitimation

Ma première enquête a porté sur ce à quoi correspondait le travestissement (qui m’avait mise sur la piste de la dimension coloniale du fonds) qui avait été opéré par l’usage du terme hawma, quartier, dans le Fonds ottoman. La langue d’une part, l’appropriation dans ces classements de papier du vocabulaire (hawma) et des toponymes en usage à l’époque ottomane, ces éléments ont autorisé la confusion des historiens qui ont fait usage de ces classements par hawma en croyant reconstituer une réalité ottomane. Le terme apparaissait dans des séries non datées de classements de biens urbains d’Alger en fonction de la qualification qui leur étaient attribués (« biens du Beylik », bien des « établissements religieux » (habous), « biens melk » (propriété privée). Une analyse des conditions dans lesquelles ce terme avait été utilisé m’a montré que les classements construits au début de la colonisation à l’appui d’une nomenclature de « hawma » dans des documents en langue arabe, étaient mus par une volonté d’ordre documentaire qui cherchait à classer des titres de propriété selon la localisation des biens les uns par rapport aux autres, volonté liée à la nécessité d’organiser les biens dans l’espace. Il s’agissait ainsi, pour l’administration coloniale, d’ordonner un inventaire susceptible d’établir avant tout l’existence même de la propriété, et ses coordonnées spatiales. Il m’a été possible de reconstituer le fait que cette nomenclature n’avait pas vocation à reproduire l’espace ottoman, auquel elle empruntait pourtant les toponymes et la langue, pour deux raisons. La première est que les hawma d’époque ottomane, souvent plus étroites que celles retenues par cette nomenclature, renvoyaient à des réalités essentiellement sociales qui façonnaient l’espace et les relations de voisinage en son sein, qui ne se prêtaient que difficilement à la cartographie auxquels justement les classements du fonds cherchaient à se substituer. La seconde est qu’avant même que ces opérations de recensement des biens n’aient commencé, un système de coordonnées urbaines, celui du réseau viaire s’était substitué aux hawma. Une semaine seulement après la prise de la ville d’Alger, à la demande des autorités coloniales, des noms avaient été apposés à chaque rue et désormais cette nomenclature spatiale était celle-là même à partir de laquelle les immeubles étaient référés. Or, c’étaient ces opérations qui étaient à l’origine d’une partie de la production qui allait constituer ce fonds : les annotations sur les listes des biens classés en hawma, signalant les reports aux rues, cette fois en français, constituaient de la part des agents de l’administration du Domaine, les moyens de procéder à la mise en coordonnées des immeubles urbains via le réseau viaire. Toutes ces préoccupations et cette activité expliquent le classement géographique opéré à travers la documentation : il devait constituer le moyen d’un repérage, au moins approximatif, des biens dans l’espace. D’où, une classification par quartier. Le croisement entre archives du fonds ottoman, archives du premier gouvernement français à Alger (en particulier les procès-verbaux très détaillés, quotidiennement dressés à la suite des réunions du Comité de gouvernement), rapports et témoignages d’époque, ce croisement a permis de reconstituer les étapes de ces activités, ainsi que la transformation majeure qui en était issue : tandis que les historiens croyaient reconnaître dans les classements les hawma ottomanes, c’était en réalité le processus de délégitimation de cette institution que toute cette documentation donnait à voir. Et ce processus était d’autant plus patent que l’institution ottomane du quartier n’avait pas même été, en tant que telle, aperçue, reconnue par les autorités coloniales.

Cette enquête (dont deux versions ont été publiées (Grangaud, 2009a ; 2013)) a permis de mettre en perspective l’ignorance dans laquelle se trouvaient les autorités coloniales dans leur abord de la ville, dont l’organisation de l’espace leur était hostile, incompréhensible et impraticable, ce qui a justifié (du point de vue de ces autorités) les destructions d’envergure dont Alger fut le théâtre dans les premières années de la conquête. Le contre coup en a été aussi le recouvrement sans bruit que fut la dénégation de l’institution de quartier au profit des rues. Pourtant, les hawma n’ont cessé d’exister. Elles constituent le langage urbain aujourd’hui le mieux partagé, et leur vitalité n’en finit pas d’organiser les relations de voisinage et le rapport à la ville, alors qu’elles ne sont dotées d’aucune reconnaissance officielle et sont plus souvent associées, par ceux-là même qui les pratiquent, à la sphère privée, orale et populaire. Plus personne ne sait qu’elles ont été les espaces sociaux de l’expression civique à l’époque ottomane bien que les droits d’appartenance qui y sont attachés continuent toujours d’être revendiqués et exercés.

Finalement cette enquête m’a montré que l’abord du Fonds ottoman n’était pas une entreprise stérile. D’une part, autant il était vain et même dangereusement trompeur d’entreprendre les archives du fonds ottoman comme des comptes rendus de formes d’organisation et de langages spatiaux ou sociaux d’époque ottomane, autant une lecture précise et circonstanciée était susceptible d’en révéler des symptômes ne serait-ce que dans le cours des processus de leur délégitimation. D’autre part, et conséquemment, l’activité dont le contenu du fonds avait été l’objet suggérait qu’elle était en prise avec une actualité dont il fallait approfondir la connaissance.

Au cœur de la bataille

Les enquêtes qui ont suivi se sont concentrées sur ce point : dans quelles conditions cette documentation avait-elle été élaborée ? Malgré le désordre, un certain ordre règne dans ces archives, l’exercice de relevés systématiques de biens, des modalités récurrentes d’ordonnancement, évoque tout à fait le principe d’une élaboration routinière fondée sur une culture administrative bien assise ; de même que les concordances sont grandes entre la matière du fonds et l’opération administrative connue sous le nom de l’Enregistrement pratiquée de longue date en France et mise en œuvre au début du XIXe siècle, dans le sillon des campagnes de Bonaparte en Europe. Mais le contenu de ce fonds était-il le simple produit de cette compétence avérée ? Le croire aurait été prendre le résultat pour ce qui en avait motivé l’élaboration. Retenir cette autre leçon de Frugoni, ne pas apprécier la réalité à l’aune de ce qui en était résulté, signifiait replacer l’ensemble de cette production dans le cours de ce qui l’avait rendu nécessaire, en l’occurrence le procès de requalification de la propriété à Alger. De cette façon s’ouvrait les brèches à partir desquelles partir à l’assaut du contenu du fonds : sa production n’était pas le résultat d’un ordonnancement de la propriété et de son administration ; mais plutôt une réponse à l’incertitude des droits des conquérants sur la propriété.

Dans un de mes travaux (Grangaud, 2008a), j’ai identifié certains documents conservés dans le fonds, en en reconstituant le contexte d’élaboration et la charge de conflictualité et d’adversité qui en avait affecté et guidé la mise en forme au cours des années 1830 ; et mis en relation ce contexte avec les ordonnances coloniales prononcées à compter de 1844, qui en prétendant réguler le désordre entérinèrent en fait les exactions commises dans le cours de l’occupation de la ville. Par exemple, des brouillons d’avis à la population, rédigés dans les deux langues, qui avaient lancés les campagnes engagées pour répertorier les biens spoliés, dans un délai fixé, un an et demie après la conquête de la ville. Les destructions avaient été immenses tout comme les occupations des immeubles très nombreuses. Une commission, le 29 octobre 1830, avait été chargée de constater et d’évaluer les démolitions en vue d’une indemnisation. C’est que, autour, des destructions, mais aussi des modalités d’enregistrement et de reconnaissance des biens perdus, de nombreuses mobilisations avaient eu lieu. Ces mesures d’indemnisation n’aboutirent finalement pas. En réglementant les procédures d’expropriation pour cause d’utilité publique, l’ordonnance de 1844 mit formellement un terme aux revendications.

Par exemple encore, des récapitulatifs des transactions passées au cours du dernier trimestre de l’année 1831 devant les cadis des deux tribunaux de la ville, l’un d’obédience malikite, l’autre hanafite, qui firent ensuite l’objet de traductions. À cette attention particulière portée alors aux transactions fait écho de très nombreux témoignages de part et d’autre faisant état de mouvements échevelés et sans contrôle d’opérations immobilières dont l’issue avait occasionné de très nombreuses plaintes. L’analyse de ces transactions m’a montré que les ventes y étaient plutôt pauvres et que, en revanche, les contrats de location étaient très majoritaires ; que ces locations, selon leur type faisaient largement le départ entre habitants d’Alger et nouveaux venus : tandis que la plupart des contrats d’un à trois ans intéressaient les habitants entre eux, ceux de longue durée étaient de loin les plus prisés, par les nouveaux arrivants. Ces contrats concernaient aussi bien des immeubles appartenant en toute propriété au loueur que des biens ḥabūs inaliénables (les contrats passés devant les cadis était alors appelé ‘anâ). Sur ce dernier contrat en particulier, les confusions furent nombreuses, parce qu’assimilés à des ventes par les acquéreurs, ce que des traductions en français de ces contrats entérinaient, en faisant des « rente à l’ana » des « vente à l’ana ». À nouveau, ces sources de conflits furent interprétées comme étant inhérente à la confusion des contrats locaux, quand en 1844 une ordonnance commanda que le contrat de ‘ana restat opérant dès lors que les protagonistes étaient tous deux musulmans. En revanche, et de façon rétroactive, elle reconnaissait dans ces transactions des ventes pleines et entières, quelle qu’ait été l’inaliénabilité du bien qui tombait dorénavant, dès lors qu’elles avaient été contractées au profit d’un Européen. Cette décision, qui se matérialisa par l’obligation, faite au bénéficiaire de ḥabūs ayant souscrit un tel contrat, de transmettre au moment de la transaction « l’acte de propriété du bien » précédait de plusieurs années la mise en cause de la légalité des ḥabūs, qui allait constituer l’œuvre de juriste dans la seconde moitié du XIXe siècle.

Un autre travail s’est plus particulièrement concentré sur une autre série de conflits qui fut plus fondamentalement liée aux processus de reconnaissance de la validité des droits des propriétaires sur leurs biens, pour lesquels l’ensemble de la documentation des archives du Domaine en arabe témoigne des enjeux, des modalités et finalement des limites. En effet, le problème de l’attestation de la propriété fut intrinsèquement lié à la question de l’enregistrement, qui engageait de différentes manières aussi bien possesseurs que vérificateurs de droits. Les agents appelés à reconnaître le domaine public furent avant tout les producteurs d’une documentation administrative principalement fondée sur des attestations délivrées par les propriétaires eux-mêmes. L’une des sources en fut la mise en œuvre de campagnes de vérifications des titres de propriété, lancées à partir du 8 octobre 1832, sous l’égide d’une commission créée à cet effet. Ces campagnes dont la reconstitution du contexte fut l’objet d’un de mes articles (Grangaud, 2009b), consistaient à exiger le dépôt systématique, pour copie, des titres détenus par les propriétaires algérois, en vue de prouver la possession de leurs biens. De telles initiatives n’eurent pourtant pas les résultats escomptés. Elles rencontrèrent de fortes résistances liées à l’inadéquation du processus probatoire imposé. La demande faite aux propriétaires algérois d’exhiber de tels titres fut perçue comme une mise en cause du bien-fondé des droits des individus sur leurs biens. En effet, de tels documents, aux yeux de ceux-ci, n’étaient jusqu’alors pas systématiquement établis, ni n’avaient systématiquement valeur de preuve absolue. Le système probatoire tel qu’en rendait compte tant la doctrine juridique que les pratiques locales, était articulé à la prééminence du témoignage. Selon cette logique, la preuve résidait dans un processus de reconnaissance sociale juridiquement attesté. L’enjeu de la procédure était articulé à l’attestation des droits du propriétaire sur ce bien, réactivée dans le contexte de sa demande. La mesure de vérification des titres, contrairement à ce qu’en attendaient les agents du Domaine, n’a donc pas tant eu pour conséquence l’exhumation de vieux documents susceptibles de fournir l’attestation de la propriété. Elle s’est soldée en revanche par le fait que les propriétaires ont plus volontiers fourni des visas de propriété ou actes de notoriété délivrés par les cadis, preuves matérielles de l’attestation de cette reconnaissance sociale de leur possession.

Ces résultats étaient sans commune mesure avec les attentes des agents du Domaine. Les modalités probatoires achoppaient en effet au projet sous-jacent de la vérification, celui de la reconstitution de l’histoire des propriétés, impossible à faire sur la base de la documentation produite. Dans cette perspective, les projets d’enregistrement ayant pour objectif de pallier l’absence de « minutes pour actes de cadis et de registres publics destinés à recevoir les conventions », entendaient transformer une documentation judiciaire en une production administrative. Classements et tableaux, élaborés en nombre à partir de cette documentation à l’initiative de l’administration coloniale, témoignent d’une mise en texte qui était mue par de tels impératifs. Ce faisant, ils éliminaient tous les éléments textuels qui en garantissaient intrinsèquement l’authenticité. C’est aussi que la documentation judiciaire, compte tenu de ses enjeux propres, ne pouvait être convertie en une documentation administrative façonnée par d’autres attentes, sans perdre sa signification, partant sa valeur probatoire.

À y regarder de près, les archives arabes du Domaine témoignent de ce que la difficulté de l’authentification des documents établis, soit à l’époque ottomane, soit même auprès des instances judiciaires autochtones, était liée encore à l’impossible reconnaissance de ces attestations. D’une part, les départs massifs dans les rangs des autorités locales, départs imposés dès les tous premiers jours de la conquête, non seulement aux agents du pouvoir ottoman mais aussi parmi les autorités judiciaires, ont contrarié les moyens humains d’authentifier les titres. En chassant les hommes on chassait aussi les garants de l’authentification. Or, au principe même des campagnes de vérification des titres, ne se trouvait pas seulement leur existence matérielle, mais encore la reconnaissance de leur authenticité, soit de leurs producteurs. Pour ce faire, encore fallait-il disposer des moyens de reconnaître les signes de l’attestation légitime. Rétrospectivement, l’exil forcé massif des autorités algéroises, la suspicion dans laquelle ont été tenues leur personne, enfin et sans doute de façon assez décisive, la méconnaissance des témoins pressentis dans les procédures de certificats de notoriété, même contemporains, liée là la distance existante entre les nouvelles autorités et les membres de la société d’accueil, ont constitué autant de causes de l’impossibilité de prouver. À nouveau, l’ordonnance de 1844 sur la propriété, en imposant notamment en matière d’attestation de propriété le titre français, dit « inattaquable », mit un terme définitif à la légitimité des revendications pour la validité des attestations locales.

Ainsi des batailles ont eu lieu, non seulement dont le contenu du fonds ottoman témoignait de la réalité, mais encore qui le mettait à contribution. Chaque modalité de sa constitution ne peut être réduite à la seule application têtue d’une pratique administrative routinisée, niant l’existence et rendant anonyme la « voix du colonisé ». Au contraire, il faut plutôt voir dans ce qui allait ensuite s’appeler le Fonds ottoman un document de combat, lié aux conflits effectifs qui se formalisèrent à propos de la reconnaissance et de l’attestation des droits. Quoiqu’en creux, et dans les plis d’une production administrative qui en apparence pourrait paraître lisse et dans la continuité, parce que la construction de ce fonds fut mue par les enjeux et les ressorts de ces revendications, son existence même témoignait.

Des écrits et des armes

Une nouvelle enquête (Grangaud, 2017) allait montrer la pertinence à considérer les conflits qui traversaient cette documentation pour en restituer la genèse, mais encore la dimension combative en elle-même de la formation du contenu du futur Fonds ottoman. Elle allait permettre en outre de pointer, par un double travail archéologique, la saisie des processus de fabrication - et d’intrication entre eux - du Fonds ottoman et de la principale œuvre historique de son premier archiviste permettant de lire l’un et l’autre tout autrement que comme des sources bien sages, comme des armes affutées. Je voulais travailler au départ sur les modalités de la constitution du fonds lui-même à partir des années 1850. Ce moment d’archivage de cette documentation me paraissait ne pas avoir une moindre signification. En effet, d’une part, il en signait la fin des usages, et il apparaissait intéressant de comprendre ce qui l’avait permis. D’autre part, il mettait fin à des pratiques administratives arabophones au sein des Domaines, ce qui devait en renouveler le personnel pour une part. Enfin, je faisais l’hypothèse, au vu des choix de classement qui l’avaient formaté, que l’archivage avait activement accompagné la clôture des droits associés aux luttes qui avaient organisé le contenu du fonds à un passé dépassé et clos.

L’archiviste qui avait consacré à ce travail le plus clair de sa vie active, était bien identifié et reconnu comme une des figures de proue de l’académie savante qui se développa à Alger à la faveur de la colonisation. Albert Devoulx, servi par une connaissance approfondie des archives, comptait parmi les premiers historiens de l’Alger ottomane, à propos de laquelle il avait édité de nombreux textes historiques et de traductions. Suivre son itinéraire m’a conduite moins finalement à l’analyse des procédures d’archivage proprement dites qu’au cœur d’une lutte directement liée à l’élaboration du contenu du fonds qui devait aboutir à la mise à bas de l’économie des ḥabūs telle qu’elle avait prospéré pendant l’époque ottomane à Alger, et à la destruction de l’ensemble des institutions sociales et civiques que cette économie charpentait.

En effet, la carrière de Devoulx s’était déroulée dans l’administration des Domaines, comme celle de son père, et comme lui en tant qu’arabisant, ce qui me fit approcher de plus près la nature des activités de toute une partie des agents de cette administration en relation avec les différents documents collectés en divers endroits et selon diverses procédures relatives à la propriété à l’époque ottomane. C’est là que je pus suivre les conditions dans lesquelles fut requalifiée la propriété, en particulier celle des imposants patrimoines ḥabūs des institutions dévotionnelles de la ville, qui dès la fin des années 1840 furent reversés dans leur intégralité à la propriété du Domaine public. À contrejour du récit restitué par la succession des arrêtés et ordonnances promulgués par l’administration coloniale qui avait constitué jusque-là la seule trame de lecture de ce processus, une analyse du contenu du futur Fonds ottoman me mit sur la piste des rapports de forces et des luttes à l’issue desquelles l’opération s’était déroulée, ce qui explique finalement la longueur du processus : cette lutte opposa les agents de l’administration à ceux préposés à la gestion des ḥabūs, que le langage de l’administration identifiait par le terme francisé d’ « oukils », avec des déflagrations qui devaient affecter toute l’organisation sociale, économique et politique qui avait prévalu avant la conquête. La mise en cause des formes de propriétés et d’appropriation en vigueur à Alger avant 1830 ne résida pas dans l’incommensurabilité de leurs formes légales avec le droit français. Cet argumentaire s’imposerait plus tard pour légitimer le processus massif de dépossession qui allait marquer les quarante premières années de la colonisation. Propriétés feuilletées, indivises, collectives aussi bien qu’inaliénables, ces formes d’exercice de la propriété étaient en réalité familières aux agents français de ce mitan du XIXe siècle. Dans le cas des ḥabūs, le processus de leur neutralisation se forma non point en considération des caractéristiques légales attachées à ces biens mais eu égard à la nature et aux conditions hic et nunc de leur gestion. C’est la délégitimation des formes de gestion qui avaient prévalu jusque-là qui furent invoquées pour justifier non seulement la mainmise par le Domaine, mais encore la mise en cause de ce qui distinguait les ḥabūs d’un simple domaine public ou d’État. Ce fut moins finalement la mise en cause d’un ordre normatif en lui-même qui s’imposa que plutôt celle des hommes, les « oukils » opportunément jugés inaptes à les suivre.

Cette délégitimation était une arme de combat contre leur pouvoir. Pouvoir économique attaché aux patrimoines ḥabūs, qui en faisaient les principaux propriétaires de la ville, mais encore et surtout pouvoir « politique » : la répartition des privilèges liés à l’accès à l’habitat urbain, comme aux différentes formes prises par la charité dont ces institutions étaient pourvoyeuses, était un vecteur puissant de la construction de l’espace social, des modes d’accès à ses ressources, partant de sa hiérarchie. Loin donc d’être les simples gérants d’une manne économique seulement consacrée au culte et à la dévotion, les wākīl-s étaient des promoteurs actifs – prescripteurs ou garants – de ces dynamiques au fondement de la configuration sociale et politique de la ville. De tels pouvoirs juridictionnels, autour desquels s’organisaient des groupes, des maisonnées et des relations de patronage fondés sur le partage (inégal) du privilège d’y être associé, qui garantissaient des prérogatives sur son espace de la communauté des habitants de la ville d’Alger, ne dépendaient pas de l’État et ce fut cet absence de contrôle (ou dans les termes des agents de l’administration coloniale, l’absence d’un gestion transparente et ouverte aux abus que conférait ce pouvoir) qui fut combattue.

Le contenu de ce qui deviendrait le Fonds ottoman a largement contribué à ce combat. La profusion scripturaire en arabe consacrée à la traque des biens ḥabūs permet de saisir concrètement ce que fut le travail des agents du Domaine sur ce terrain et le rôle que jouèrent la prise de connaissance de « pièces authentiques » largement rassemblées (et leurs compilations), dans le contrôle ainsi exercé à la fois sur le patrimoine et sur les hommes. Ces registres furent le point d’appui de procédures d’un repérage qui a favorisé une recollection systématique, fondé pour une part sur les déclarations des wakîl, et pour une autre sur l’ensemble des documents de tous âges en faisant l’économie d’une considération des mutations possibles qu’auraient pu connaître ces biens constitua bien une arme à opposer aux contestations des Algérois face aux spoliations.

Quels rappels au passé ?

Finalement l’analyse du Fonds ottoman ouvre à une réflexion autour des activités de sauvegarde documentaire qui, de toute évidence, ne peuvent être pliées à un même horizon. Un dernier travail, en cours, cherche à confronter les différents moments d’archivage qui ont façonné le Fonds ottoman en relation avec les usages documentaires qui ont motivé l’opération[14]. Deux épisodes ont marqué la formation particulière de ce fonds : d’une part, le travail d’archivage entrepris à compter des années 1850 par l’arabisant Albert Devoulx ; de l’autre, la réorganisation du même fonds dans les années 1970 après que les archives qui le composaient aient été restituées par la France à l’Algérie : ils invitent à un examen comparé des modalités dans lesquelles le fonds a pu être formaté, doublement, aux XIXe et XXe siècles. Il s’agit de mettre en regard deux moments de patrimonialisation ; ainsi que, autour d’un même objet (et de la construction dans les deux cas de son ottomanité), deux usages différentiels du passé incarné par ce fonds archivistique. À chaque fois, des procédés d’ottomanisation ont été opéré. On l’a dit s’agissant de la naissance du Fonds ottoman sous ce nom avec les aménagements qui en ont accompagné la naissance. Une attention plus précise aux modalités de ces derniers devrait permettre de mieux le qualifier. Par ailleurs, il reste à analyser comment et jusqu’où ces procédés ont été mis en œuvre dans les pratiques de Devoulx. À chaque fois, l’ottomanité construite a pris des sens et recouvert des enjeux bien différents : dans un cas elle participait de l’ancienneté de la nation nouvelle autant qu’elle conformait ses matériaux au règne des « tribunaux sharaïques » ; dans l’autre l’ottomanité renvoyait essentiellement à un ordre et des droits anciens auxquels l’archivage mettait délibérément fin. Le Fonds ottoman nous confronte encore à des activités d’archivage plus anciennes qui gagnent à être mise en relation avec celles qui leur succédèrent. Ces activités sont le moyen d’interroger des procédures de sauvegarde qui ne se laissent pas aisément contraindre aux grilles (publique/privée ; institutions/familles) empruntées par l’archive aujourd’hui. Au contraire, leur analyse nécessite d’en revenir aux conditions circonstanciées et diverses de la mise en forme et de l’usage des documents écrits, des modalités de la sauvegarde de leur valeur dans le temps et des modes pratiques de leur conservation.

Ce travail, finalement entend mener une réflexion sur ce qu’est archiver en tentant d’en dénaturaliser le procédé et la fonction. Généralement l’une des limites de l’histoire ottomane algérienne semble résider dans l’absence de système archivistique qui a été mis sur le compte d’une société « sans écriture » ou silencieuse. À l’inverse, considérer les modalités effectives d’un tel exercice suggère la nécessité de saisir les contingences au fondement de chacune de ces élaborations. Cela invite enfin à montrer de la prudence quant à tout ce qui est aujourd’hui vu comme ce qui aurait été sagement déposé par les gens du passé au service de la postérité.

Qualifier les sources

Dans les pages précédentes, j’ai tenté de restituer des moments de la recherche qui ont été autant d’occasions d’asseoir, de préciser, d’affiner une réflexion de la pratique des sources dans l’activité de recherche. J’ai souligné combien celle-ci a été tendue par une confrontation qui m’obligeait sous peine de ne rien comprendre, mais dont la difficulté en même temps m’attirait. La petite musique de La cage de Henry James, dont Giovanni Levi a fait, de façon sarcastique, l’illustration de la condition vaine des historiens face à leurs sources n’a jamais cessé de me donner des vertiges. Sauf qu’il s’agissait d’être moins bête que la télégraphiste qui avait accordé à des bribes d’informations le pouvoir de reconstituer le tableau ; ou plutôt plus historienne qu’elle ne l’avait été. Tout devait être repensé, de la bribe à la cage en passant par le tableau, tout devait être dénaturalisé et requalifié. Car l’errance de la télégraphiste tenait moins au dispositif de son observation qu’au fait d’avoir fait sienne la « méthode documentaire d’interprétation » (Coulon, 2014, p. 50), d’avoir présupposé des agencements sans tenir compte ni de la nature de ce qui lui parvenait, ni des conditions dans lesquelles elle le percevait, a fortiori à quoi tout cela renvoyait. Bref, la cage n’épuisait pas ce que pouvaient les sources, ni donc le projet historiographique. Au contraire, elle commandait plus que jamais un retour aux sources.

Ce retour ne relève pas d’un fondamentalisme dans lequel l’analyse aurait trouvé une niche susceptible de circonvenir les approches du passé, qui réduirait le projet historiographique à la mesure d’une simple restitution de ce que les sources en diraient. À l’inverse, il permet de démultiplier les pans de l’analyse, en revisitant les poubelles (Piette, 1998), en considérant les multiples dimensions de ce que sont les sources dans les contextes qui les ont vu naitre et qu’elles actualisent par leur production et les usages sociaux dont elles ont fait l’objet.

Les différents moments de ma recherche ont accompagné une progressive redéfinition de ce qu’étaient les sources de l’historien.ne. Une première qualification est passée par la considération des dimensions proprement matérielles des sources comme production mais encore comme élément tangible partie prenante de scènes sociales qu’elles informaient conformément au rôle qu’elles y jouaient. La source n’était plus un matériau textuel nécessitant un traitement technique, mais une production sociale inscrite dans le cours d’une activité. Leur lecture ne pouvait en faire une simple source d’information, à l’inverse l’information qu’elles restituaient permettait de qualifier, dans leurs termes, partiels et partiaux, leur point de vue pratique et circonstancié sur les scènes qu’elles éclairaient. De cette façon, il était possible d’en appréhender les silences, aussi bien que d’évaluer les contingences de leur production comme autant d’éléments constitutif de leur témoignage. Cette approche émique faisait des langages des sources le lieu à partir duquel établir les coordonnées de celles-ci et le sens relatif de leur manifestation. Cette première qualification affrontait le problème épineux de l’aridité des sources, en lui substituant la considération d’un nouveau statut attribué aux sources qui transformait cette aridité en la richesse d’un à propos toujours pertinent ; ce faible propos en un langage propre et circonstancié ; la moindre notification en un événement aussi petit soit-il ; la lecture des sources en une praxéologie. Là où chaque source avait été considérée comme un simple compte rendu de la réalité, il fallait y lire des mises en pratique(s). Une deuxième phase de qualification est née de la nécessité d’aller au-delà de la question des conditions de production des sources pour en considérer la genèse (Torre, 2007). La critique anti-positiviste (pour une histoire non événementielle) a préconisé de « lutter contre l’optique imposée par les sources » (Veyne, 1971), ce qui s’est traduit en différentes opérations : détruire la cohérence de leur propos intrinsèquement marqué au coin de la domination (notamment au profit de l’histoire sérielle) ; les lire à contre-jour (subaltern studies) ou à « rebrousse-poil » de la logique de leurs producteurs (Cerutti, 2011) ; décréter n’en pouvoir lire que le projet de domination qu’elles incarnent, serait-ce au fil de ses propres incertitudes (postcolonial studies). Dans toutes ces propositions, les sources n’apparaissaient jamais que comme des porte-paroles, dont il fallait légitimement critiquer ou combattre la capacité à amplifier les voix qu’elles mettaient en scène au détriment des autres. Autrement dit elles préjugeaient toutes de la nature des ordres desquels les sources étaient partie prenante ; identifiaient d’emblée les plis de cette mise en ordre et, ce faisant, confondaient en un même moment (ou mouvement) ce qu’elles étaient et ce qui les avait nécessité. En considérant à l’inverse les sources à la lumière de leur genèse, comme le résultat d’un processus non pas qu’elle restituerait mais dont elle serait issue, l’analyse promeut des champs d’interactions infiniment plus larges et pluriels, plus peuplés et bien moins ordonnés : les sources font dès lors voir des conflictualités face auxquelles leur mise en forme constitue une, et une seulement, des réponses. De cette façon l’optique imposée par les sources n’est pas en tant que telle à combattre mais à historiciser en en resituant les contextes sociaux qui les ont vu naitre. Un tel élargissement pluraliste et conflictuel de la sphère d’analyse des sources permet de rendre compte d’une dernière qualification. Les sources constituent des réactions aux contextes qu’elles dessinent en même temps qu’elles agissent sur eux, les transforment : les mises en contexte que par leur production elles actualisent en pointent les dimensions performatives, et la nécessité de les appréhender comme telles : des « actions douées d’intentionnalité », dont la charge revendicative informe les enjeux contextualisés de leur émergence (Cerutti, 2011 ; Cerutti et Grangaud 2017).

De telles qualifications ne sont pas contradictoires mais se nourrissent mutuellement. Dans tous les cas, elles montrent que la réflexion autour des matériaux d’enquête enrichit toujours plus non seulement l’abord du terrain d’enquête mais encore les voies pour y saisir des modalités historiques. Plus on creuse, plus s’affinent les dynamiques qui les mobilisent, plus s’informent les comparaisons et les modalités de la généralisation.

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[1] Grangaud (2004 ; 2008 ; 2009a ; 2009b ; 2013 ; 2017).

[2] L’expression paraphrase sciemment (bien que mon emprunt initial en fut bien moins conscient) celle qui accompagna le programme d’une approche sociologique pragmatiste, qui se proposait de mettre l’enquête au cœur de son dispositif, de réviser la position en surplomb du chercheur et d’expliciter actions et positions (plutôt que d’expliquer extérieurement à elles. Voir Boltanski et Thévenot (1991). Voir aussi Cerutti (2008).

[3] « L’Occident possède des archives, des reliefs archéologiques, des documents : le Maghreb des fatras, des grimoires, dont il ne ressortirait qu’une poussière de contingences, sur un fond immobile de statuts. » Berque (1998).

[4] Plaidoyer pour une approche historique contre les définitions orientalistes de la ville islamique, la définition d’un tel modèle était, entre autres une proposition alternative au modèle urbain culturel maghrébin, tel que Le Tourneau (1957), l’avait proposé.

[5] Par référence à Giovanni Levi (1993, p. 14) : « J’ai voulu montrer combien de choses importantes on peut voir se produire alors qu’en apparence il ne se passe rien ».

[6] Le programme « Analyse comparée des conditions de production des sources historiques : le cas des registres de cadis dans les sociétés arabo-islamiques » a rassemblé durant 4 ans une dizaine de chercheuses et chercheurs avec l’appui du financement CNRS en tant qu « Actions Thématiques Incitatives sur Programmes » (ATIP).

[7] La contribution d’André Raymond, dans le manifeste que fut en son temps Les arabes par leurs archives, issu d’un colloque organisé par Jacques Berque et Dominique Chevallier en 1976 autour du renouvellement de l’historiographie à partir des sources locales, portait précisément sur les apports inédits recelés dans les registres des tribunaux.

[8] Parmi ces travaux, nous pouvons citer Peirce, L. (2003) ; Ergene (2004) ; Ghazzal (2007) ; Brinkly (2008) ; Ergene (2010). Plus tôt, le débat avait été lancé avec notamment Ze’evi (1998) ; Ghazzal (1998).

[9] Seulement 41 selon Shuval (1998) contre près d’une centaine recensée à Constantine.

[10] Les premiers résultats consécutifs à cette mise à plat furent présentés au colloque sur « Alger, lumières sur la ville » en mai 2002 à l’EPAU.

[11] Temimi (1979) ; Mérouche (2002) ; Soufi (2000) ; Chergui (2014).

[12] Soufi (2000, en particulier, p. 142).

[13] Voir Saidouni (2001) dont le travail porte en partie sur ce « fonds des mahkamas ». Voir également une présentation de types de documents contenus dans cette série par غطاس (1997).

[14] J’ai entamé ce travail de reconstitution dans une contribution dans le dossier consacré aux « Archives and Decolonization », pour la revue Interventions. International Journal of Postcolonial Studies, à paraitre en 2026.

Citer cet article

(2026). Aux sources de l’histoire ottomane : retour sur une expérience de terrain. Insaniyat - Revue algérienne d'Anthropologie et de Sciences Sociales, 30(111), 44–71. https://insaniyat.crasc.dz/fr/article/aux-sources-de-lhistoire-ottomane-retour-sur-une-experience-de-terrain