Présentation

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La recherche en sciences sociales : approches par les contextes
N° 111 — Vol. 30 — 31/03/2026

C’est lors du workshop d’Insaniyat du 13 mai 2023[1] qu’est née l’idée de consacrer un numéro à l’enquête en tant qu’instrument des sciences sociales. S’interroger sur celle-ci en tant que fondement d’une partie des sciences sociales offre l’opportunité de la caractériser, notamment par la démarche pragmatique, celle de la confrontation aux terrains, par celles qui imposent d’éprouver ses hypothèses ou ses intuitions par le recueil méthodique des données, en remettant à l’ouvrage la vigilance épistémologique. En l’inscrivant dans le temps présent, il devrait en ressortir un aperçu des pratiques, des méthodes d’aujourd’hui, des contraintes. C’est aussi l’occasion d’appréhender l’engagement distancié qui soutient l’essor des démarches sociologiques, anthropologiques, historiques,… en donnant l’occasion de faire connaître les difficultés, les obstacles de toutes sortes pour problématiser, pour arrêter une orientation théorique et méthodologique, pour définir des échantillons et tenir compte des pratiques langagières et voir comment les chercheurs traduisent leurs questions par un cadrage méthodologique.

Il convient cependant d’indiquer plus précisément ce que « enquête » veut dire et pourquoi la problématiser par les contraintes en lui donnant un statut de fondement aux sciences sociales[2]. Le terme ouvre, en effet, sur une multitude de définitions, autant d’appropriations et d’usages. Elle est mise en relief dans ce numéro en tant que méthode de recherche pour collecter des informations sur les comportements, les attitudes et les conditions de vie d’un groupe, ou d’une communauté, les dynamiques sociales d’une société. Instrument d’investigation, elle participe de diverses manières à la validation, à la légitimation du propos. Lorsque celui-ci s’inscrit dans la démonstration scientifique, elle se distingue d’autres démarches revendiquant également le terme telles que celles pratiquées par la police, ou celles indexées à certains types d’expertise.

Par conditions d’enquêtes, et outre les contextes (de guerres, de crises, de temps apaisés), il faut entendre les contraintes instituées et celles qui relèvent de la socialisation à la recherche. On peut supposer que la vigilance épistémologique, quelle que soit la conjoncture, consiste à ne pas les ignorer (par exemple par les financements) sans s’y soumettre. En ce sens, les chercheures ou les chercheurs ne sont ni dans l’héroïsme ni dans la fuite, mais des personnes attelées individuellement ou collectivement en équipe, de manière artisanale ou plus dotées matériellement et financièrement. Elles et ils interprètent les contraintes et les obstacles, les traduisant par des ajustements, des tâtonnements pour rendre plus lisible le cheminement par lequel se construit une démarche pragmatique. Faire connaître les enjeux sociaux à un moment donné mérite d’être présenté par ce qui fonde l’analyse, par l’explicitation des conditions matérielles, et l’ancrage pratique des démarches, en définissant les conjonctures par les cadres sociopolitiques et économiques, par les orientations institutionnelles ou par des phases sociales et culturelles.

L’exigence épistémologique au principe des sciences sociales se décline le plus souvent par l’orientation théorique et par la méthodologie adoptée. Elle s’exprime selon les cadres retenus pour rendre explicite les fondements de l’élaboration de la connaissance, la rendre dès lors critiquable, et la mettre ainsi à l’épreuve de l’appréciation de sa robustesse par les pairs. La démarche des chercheurs s’inscrit de la sorte dans la cumulativité du savoir, sous-entendant son possible, voire son probable dépassement au moins partiel. Pour ne pas rester une pétition de principe, l’élaboration de la mise à distance gagne à être interrogée par le contexte dans lequel elle s’opère. Si l’on peut postuler que la plupart des recherches se fondent sur cette volonté, on peut aussi noter que les conditions dans lesquelles elle devient effective diffèrent. Problématiser les contraintes revient à poser l’enquête, et l’enquêtrice ou l’enquêteur, en analyseur d’une part du contexte et de ses contraintes observables sous formes d’institutions ou de conjonctures spécifiques telles que la guerre ou l’internationalisation accrue et, d’autre part, des contraintes intériorisées par la socialisation et définissant, par exemple, les limites du dicible au sens large ou du transgressif dans le champ académique.

Le milieu de la recherche est logiquement évolutif, avec une cumulativité qui ne vaut pas fixation définitive. Le tâtonnement canalisé par procédures, le doute érigé en stimulation, l’acceptation de la critique signifiant l’inachèvement perpétuel du savoir importent autant que l’appréciation de la robustesse de l’analyse et de l’interprétation. Il convient dès lors d’exclure le clivage que contient l’expression « sciences dures » les opposant implicitement aux « molles ». En biologie, à titre d’exemple, ou dans d’autres disciplines les pratiques reposent aussi sur des tâtonnements méthodiques et des intuitions éprouvées. Il est préférable de distinguer les sciences qui s’autorisent des expérimentations d’autres qui se l’interdisent, à moins de les différencier par l’articulation nature/culture (les sciences de la nature/ les sciences de la culture). Ajoutons que, pour ne pas concevoir une forme d’investigation se définissant par isolement, ou seulement singulièrement, la plupart des scientifiques s’exposent par confrontation en séminaire (ou dans d’autres enceintes), lequel peut générer une critique bienveillante à même de soutenir une distanciation rendant plus repérables les obstacles ou les blocages épistémologiques implicites.

Ces changements évidemment prennent sens relativement au contexte universitaire et culturel algérien. Mais ils s’inscrivent aussi dans des transformations se vérifiant dans bon nombre de pays. Il est banal de dire que depuis au moins trente ans le monde universitaire a vécu de lourdes mutations. L’enseignement garde certes toute son importance. Mais elle est devenue seconde par rapport à la recherche qui, dans ces régions, occupe une place prépondérante dans ce qui est dorénavant une compétition soutenue régulièrement par des classements tout autant régulièrement critiqués. Leur mise en avant profite largement, comme on le sait, aux anglo-saxons et à l’imposition de la langue anglaise.

Pour éviter une opposition factice entre les réflexions émises dans les débats médiatiques et celles qui se fondent sur la recherche, il est sans doute utile de rappeler que ce n’est pas fuir l’actualité que de tenter d’en expliquer les ressorts par une analyse répondant aux exigences académiques, s’inscrivant dans la durée et la mise en perspective, par une délimitation rigoureuse des phénomènes à étudier. Pourtant, dire que les sciences sociales fournissent un élément clef des sociétés contemporaines ne suffit pas à écarter les opinions assez répandues qui en font un exercice intellectuel sans conséquences ou sans véritable apport. Ce type d’ignorance ou d’indifférence est à prendre au sérieux si l’on ne veut pas cantonner le partage des enseignements de la recherche aux seuls universitaires. Le souligner incite à tenter de s’adresser au-delà du monde des chercheurs, et à rappeler que la production du savoir générée par les sciences sociales sur la base d’enquêtes gagne à être au moins discutée pour participer, au-delà de la dispute académique et validation par les pairs, au débat démocratique.

L’enquête en Algérie, telle qu’elle se donne à lire dans ce numéro est un engagement qui se veut au service d’une connaissance de la complexité d’une société riche en histoire et en diversité. Ces soixante dernières années font du pays un terrain propice aux complexifications tenant compte des dynamiques sociales et politiques, des profondes évolutions rurales et urbaines, de la pluralité linguistique et des grandes évolutions socio-démographiques.

C’est la contextualisation de cette mise en actes des enquêtes de terrain que Insaniyat veut éclairer en interrogeant l’engagement distancié, en supposant que le choix de l’objet de la recherche reflète une cartographie, certes limitée, mais instructive des manières de faire de la scienceLes regards croisés proposés révèlent, en effet, un questionnement diversement énoncé et conceptualisé pour soutenir une démarche scientifique également diversement socialisée.

C’est dans cette perspective que s’inscrit ce numéro en voulant faire connaître des manières de problématiser dans des contextes fort différents des enquêtes. Il y a celui des dynamiques sociales et religieuses que propose Titem Bessah en fondant son propos sur l’ethnographie et l’interdisciplinarité à partir de son travail sur la Kabylie. À ce titre, elle mobilise plusieurs disciplines et ponctue abondamment son propos par de multiples références situant de la sorte son apport cumulatif. Son article est structuré en deux sections. La première analyse les fondements épistémologiques, théoriques et conceptuels de la démarche interdisciplinaire adoptée, fondée sur l’articulation des apports de l’anthropologie et de l’histoire. La seconde section propose un retour réflexif sur les enjeux et les défis méthodologiques liés à l’expérience de recherche ethnographique menée sur le terrain.

Dans une autre perspective, Isabelle Grangaud revient sur les constructions de ses recherches portant sur différentes périodes éclairant l’histoire de plusieurs régions algériennes en prenant « les sources au sérieux ». Elle donne à lire les différents moments de sa démarche et leur traduction en une progressive redéfinition de ce qu’étaient les sources de l’historienne. De Constantine à Alger, de l’histoire ottomane à l’histoire coloniale, l’auteure nous montre comment ses terrains ont pris des formes différentes qui ont travaillé à une redéfinition progressive du statut des sources.

Saïd Belguidoum, qui a mené ses recherches de terrain dans plusieurs villes algériennes évoque l’avènement d’une forte urbanisation transformant la société algérienne à prépondérance rurale. Il la restitue en un produit constamment renouvelé par une dialectique entre pratiques sociales et cadre spatial. Pour lui, « comprendre la ville, c’est d’abord la lire comme un produit sans cesse renouvelé de l’activité des agents ». L’auteur ne manque pas d’attirer l’attention sur les nouvelles vulnérabilités liées au changement climatique, qui s’ajoutent aux fractures sociales et les amplifient, appelant les décideurs et la communauté des chercheurs à penser la ville de demain à partir de nouvelles perspectives.

Fatima Zohra Chebab traite d’une pré-enquête menée auprès des professionnels de santé, ses collègues de travail. Elle se donne l’objectif d’éclairer la complexité de la double posture du doctorant praticien chercheur et souligne la nécessité d’une attitude réflexive permanente. Elle montre ainsi que le milieu de son terrain, si familier et si proche, s’est finalement avéré complexe, ce qui la contraint à se « défamiliariser ». Elle démontre ainsi que le travail de terrain bien que dans un milieu familier, nécessite de ne pas sous-estimer sa complexité.

Yahia Benyamina quant à lui se penche sur la diversité d’engagement politique et civique des « jeunes ». Il met en relief une ethnographie résultant d’un processus d’ajustement au fondement d’une recherche « émergente et improvisée ». L’auteur essaye de comprendre les répertoires d’actions hybrides et les compétences transférables d’une arène d’activisme à l’autre chez les jeunes algériens engagé en politique. Pour ce faire, il souligne la nécessité d’une méthodologie flexible, d’une éthique rigoureuse sur le terrain et de relations réciproques pour produire des données valides dans un contexte complexe et marqué par la méfiance.

L’article de Farid Marhoum, Sara Boumezoued et Nawel Alioua questionne les frontières entre rural et urbain en fondant leur réflexion sur un retour de l’expérience des villages socialistes. Cette étude propose une approche alternative pour saisir les dynamiques spatiales complexes des villages socialistes algériens et leur évolution durant un demi-siècle. Le terrain a conduit les chercheurs à (ré)interroger la problématique de l’urbanisation et de la ruralisation au regard des mutations qui marquent les mondes rural et urbain.

Enfin, ma contribution est rapportée à l’internationalisation à partir des réflexions inspirées de mes expériences de chercheur en France, en Algérie, mais aussi au Brésil et au Japon, deux pays où j’ai effectué des enquêtes pour questionner les altérités au prisme des dynamiques urbaines dans ces pays. Les contraintes des enquêtes ressortent bien sûr des difficultés relatives aux pratiques linguistiques et culturelles mais aussi de la pluralité des socialisations à la recherche sans ignorer les socialisations primaires des chercheurs.

On lira aussi dans ce numéro un éclairant entretien avec Fatma Oussedik qui restitue les étapes et les modalités de ses enquêtes sur des problématiques relatives au rapports de genre, à la place des femmes en Algérie, à l’enseignement, à l’urbain ou au fait religieux.

[1] Voir le compte rendu sur ce workshop, Le Comité de rédaction d’Insaniyat, “ La revue Insaniyat 1997-2023. État des lieux et perspectives », Insaniyat, (2023). (100), 171-181.

[2] Céfaï, D. (2003). L’Enquête de terrain. La Découverte.

Citer cet article

(2026). Présentation. Insaniyat - Revue algérienne d'Anthropologie et de Sciences Sociales, 30(111), 11–16. https://insaniyat.crasc.dz/fr/article/presentation-111