Commémorer, célébrer et entretenir la mémoire collective

Coordonné par :
  • Azzedine KINZI
  • Karim SALHI (Université Mouloud Mammeri, Tizi-Ouzou, 15000, Algérie. Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle, 31000, Oran, Algérie.)
Statut : Ouvert
Date limite de soumission des articles : 01/04/2026 Langues acceptées : Français, Anglais, Arabe
Argumentaire :
La commémoration, en tant que fait de mémoire et pratique sociale, suscite un intérêt certain dans le champ académique. Elle met en scène des cérémonies solennelles et rituelles, fortement codifiées en évoquant la mémoire collective, en tant qu’histoire vivante (Halbwachs, 1997). À travers diverses cérémonies, qu'elles soient formelles ou informelles, institutionnelles ou populaires, autour de monuments commémoratifs, de stèles, d'espaces naturels ou habités, ainsi que de dates significatives, elle conjure l'oubli et subvertit l'autorité du passé (Nora, 2000) pour être au service du présent. Liée à la mémoire, au souvenir (Lavabre,1994), à l'imaginaire, aux croyances et au culte, la commémoration revêt divers aspects politiques, historiques, culturels, rituels, religieux, festifs, etc. On ne peut lui attribuer un seul sens, au point qu'il convient plutôt de parler de commémorations au pluriel, de diversités et de divergences commémoratives bien que des groupes particuliers s’érigent en « société de mémoire » (Michonneau, 2002) pour définir un passé commun à l’ensemble de la communauté. On peut alors distinguer plusieurs formes de commémorations : officielle, populaire, civile, militaire, collective ou individuelle, occasionnelle, régulière, souvent convergentes sur un même objet ou motif commémoratif : date, personnage, événement, lieu, etc.
L'histoire humaine a toujours été marquée par des événements commémoratifs rappelant l'existence historique, mythique, politique et religieuse du groupe social et constituant un référent culturel et identitaire. L’évocation de ce passé repose sur des constructions allégoriques qui, dans toutes les situations, mettent en avant une identité et son lien avec le passé afin de donner un sens au présent (Centlivres & al., 1999). Elle se confond parfois avec le mythe pour articuler l’avant et l’actuel. Célébrer les ancêtres, c’est mettre en scène la mémoire d’un passé revisité à travers le prisme du présent en le consacrant comme modèle d’avenir (Kilani, 2014). Outre les visées politiques, historiques et rituelles, les pratiques commémoratives peuvent prendre un aspect touristique : visites de lieux de mémoire, rituels festifs, stèles commémoratives à des moments différents (Crahay, 2014) et attractions culturelles et historiques, comme lors de pèlerinages pour célébrer un saint (Ben Hounet, 2008).
La commémoration se déploie sur des niveaux différents qui ont une portée ontologique par laquelle l’existence du groupe et le désir de réappropriation du passé sont exhibés à la face du monde. La cohésion et l’unité d’une société politique sont ainsi affirmées, voire réinventées, pour faire face aux vicissitudes du présent. Ces niveaux se situent à des échelles qui oscillent entre le local, le national et le mondial. Pour le premier, il s’agit de commémorer, par exemple, une bataille qui a marqué la mémoire d’un ou plusieurs villages. Pour le second, des faits d’histoire, symbolisant la renaissance d’une nation, sont mis en avant. Enfin, pour le troisième, la mondialisation pousse à des réactions de survie dans lesquelles les commémorations semblent fonctionner comme des remparts contre le risque d’érosion des États-Nations. La multiplication des commémorations à travers le monde apparaît ainsi comme une réponse à une globalisation menaçant les identités culturelles et nationales. L’évocation du souvenir tend alors à pondérer le poids de l’hégémonie des cultures qui dominent par leurs productions discursives, médiatiques, idéologiques, politiques et technologiques. Dans le cas des anciennes colonies, la résistance se manifeste par la production d’un récit national qui emprunte le chemin de l’historiographie (Soufi,2006 ; Manceron et Remaoun, 1993) mais aussi celui des commémorations érigées parfois en machines commémoratives (Mohand-Amer, 2022).
L’État reste le premier entrepreneur des commémorations, il s’occupe de la célébration des dates historiques à travers ses ramifications institutionnelles. Par exemple, les personnages qui ont marqué la mémoire collective par leurs sacrifices sont héroïsés. Le rappel ritualisé de leur mort est exhibé comme le modèle à montrer aux vivants. Ce retour à un passé, à travers ses acteurs, est tel que les nations modernes fabriquent des héros pour susciter l’adhésion à un récit national. Néanmoins, ce genre de commémoration peut donner lieu à des clivages qui traduisent une absence de consensus autour de l’objet de l’héroïsation (Centlivres & al., 1999). En effet, l’évocation emphatique d’un passé fédérateur ne donne pas lieu forcément à des positions unanimes. Sur des événements rassembleurs, des divisions peuvent apparaître autour du sens à leur donner, de leur genèse et des acteurs capables d’en incarner la légitimité. Dans pareilles situations les mémoires divergent et se mettent en conflit (Candau, 2005). La commémoration peut s'apparenter alors à une expérience affective et sensible, vécue et partagée dans un espace mémoriel. Ainsi, l' « ambiance commémorative » révèle les ressentis individuels et collectifs, traduits par l'adhésion ou le rejet du discours qui accompagne la cérémonie. Cette approche met en lumière comment l'harmonie recherchée lors de moments solennels est perturbée par des perceptions divergentes autour de l’objet commémoré (Sumartojo, 2020). Les conduites des célébrants qui se déplacent sur les lieux d’un événement, ou pour marquer une date nationale, sont des indicateurs de ces dissensus qui s’accompagnent parfois par des formes d’oublis ou de négation qui « gangrènent » les mémoires (Stora, 2005).
Hors du cadre institutionnel, des commémorations vernaculaires marquent aussi le champ mémoriel en célébrant des événements importants. Elles peuvent faire l’objet de prohibition de la part des pouvoirs politiques (Weil, 2007) soucieux de monopoliser la gestion du passé. Elles se distinguent par leurs pratiques, leurs moyens, leurs représentations du passé et les profils de leurs initiateurs. La commémoration est donc à la fois un moment solennel et un mode de protestation collective (Latté, 2015). La contestation d’un passé peut atteindre même un niveau de « décommémoration » par lequel des symboles d’un passé représentant des pages sinistres de la mémoire collective sont « déboulonnés » (Gensburger et Wüstenberg, 2023).
Les commémorations, comme mises en scène de la mémoire collective du groupe, large ou restreint, suscitent donc des interrogations sur leurs fonctions, leurs producteurs, les espaces où elles se déroulent, leurs pratiques et le public récepteur. Leur importance sociale exige une pluralité d'approches en sciences sociales et humaines, et un examen sous différentes perspectives, locale, nationale et mondiale. Les commémorations sont également indissociables des espaces, des temporalités, des engagements, des motivations et des interprétations des acteurs.
Axes thématiques :
Cet appel à contribution n’est pas limité à l’Algérie, il peut concerner d’autres terrains. Les soumissions doivent s’inscrire dans les axes suivants :

Les « lieux de mémoire » : monuments, stèles, espaces naturels, mausolées, etc.
Les dispositifs institutionnels des commémorations.
Les entrepreneurs de la mémoire.
Les rites de commémoration.
Les commémorations institutionnelles.
Les commémorations vernaculaires.
Les enjeux de la mémoire et des commémorations.
Les commémorations internationales.
Commémorations religieuses et rituelles.
Les décommémorations comme tentatives de réécriture du passé.
Les commémorations comme pratiques touristiques.
Quelques repères bibliographiques :
Ben Hounet, Y. (2008). Valorisation d’objets bédouins et redéfinitions identitaires lors d’un moussem en Algérie. Anthropos: International Review of Anthropology and Linguistics, 103(2), 42-434.
Candau, J. (2005). Anthropologie de la mémoire. Armand Colin.
Centlivres, P., Fabre, D., & Zonabend, F. (1999). La fabrique des héros. Éditions de la Maison des sciences de l'homme.
Crahay, F. (2014). Tourisme mémoriel. Témoigner. Entre histoire et mémoire, (117), 151-152.
Gensburger, S., & Wüstenberg, J. (Dir.). (2023). Dé-commémoration. Quand le monde déboulonne des statues et renomme des rues. Fayard.
Halbwachs, M. (1997). La mémoire collective (G. Namer, Éd. ; 1ʳᵉ éd. 1950). Albin Michel.
Kilani, M. (2014). Pour un universalisme critique. La Découverte.
Latté, S. (2015). Le choix des larmes. La commémoration comme mode de protestation. Politix, 110(2), 97-121.
Lavabre, M.-C. (2014). Commémoration, la mémoire de la mémoire ? Presses de la Fondation nationale des sciences politiques.
Manceron, G., & Remaoun, H. (1993). D'une rive à l'autre. La guerre d'Algérie de la mémoire à l'histoire. Syros.
Michonneau, S. (2002). La naissance d'une commémoration de masse. Le cas barcelonais au début du XXe siècle. Sociétés & Représentations, 13(1), 315-331.
Mohand-Amer, A. (2022). Récits historiques alternatifs et enjeux mémoriels en Algérie. Dans G. Fabbiano & A. Moumen (Éds.), Algérie coloniale. Traces, mémoires et transmissions. Le Cavalier Bleu.
Nora, P. (2000). Sous le signe de la commémoration. Le Débat, 111(4), 5-12.
Remaoun, H. (2008). L’État national et sa mémoire : Le paradigme histoire. Dans N. Benghabrit-Remaoun & M. Haddab (Éds.), État des savoirs en sciences sociales et humaines, 1954–2004 (p. 45-87). Centre de Recherche en anthropologie sociale et culturelle (CRASC).
Salhi, K. (2024). Les pratiques commémoratives liées à la Guerre de libération nationale en Kabylie. Enjeux de la mémoire collective au niveau local. Insaniyat, (106), 83-103.
Soufi, F. (1997). Histoire et mémoire : l’historiographie coloniale. Insaniyat, (3), 53–69.
Soufi, F. (2006). En Algérie : l’histoire et sa pratique. Dans S. Bergaoui & H. Remaoun (Dir.), Savoirs historiques au Maghreb. Constructions et usages. Éditions CRASC.
Stora, B. (2005). La gangrène et l'oubli. La mémoire de la guerre d'Algérie. La Découverte.
Sumartojo, S. (2020). Ambiances commémoratives : concepts, méthodologies, implications. L’Espace Politique, (41).
Weil, P. (2007). Politique de la mémoire : l'interdit et la commémoration. Esprit, (2), 134-144.
Informations utiles :
Les auteurs sont appelés à envoyer pour le 1er avril 2026 un résumé, en français, anglais ou arabe, présentant le projet d’article en une page à l’adresse suivante : insaniyat.crasc@gmail.com
Les auteurs présélectionnés par comité éditorial seront prévenus par le secrétariat avant le 1er mai 2026.
Les premières versions des articles seront envoyées par les auteures via la plateforme ASJP https://asjp.cerist.dz/en/PresentationRevue/14au plus tard le 1er septembre 2026 conformément à la note aux auteurs de la revue https://journals.openedition.org/insaniyat/30603
Parution prévue du numéro : 2ème trimestre 2027.