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Varlik NÜKHET, (2017). Plague and Contagion in the Islamic Mediterranean: New Histories of Disease in Ottoman Society. Kalamazoo: Arc Humanities Press, ‎335 p.


Insaniyat n° 95, janvier-mars 2022, p. 55-61


 


Plague and Contagion étudie le paysage sanitaire de la société ottomane en adressant des questions qui, je dirais, ne s’éloignent pas tellement de ce que le monde vit actuellement avec la pandémie du COVID-19. La rédactrice de ce volume, Nükhet Varlik, nous présente ce qu'elle définit une « totalité conceptuelle », qui couvre l'histoire de la peste depuis l'époque médiévale jusqu'à la fin du XIXe siècle dans le vaste territoire de l'empire ottoman. Une telle entreprise exigeait une approche interdisciplinaire englobant différentes approches méthodologiques, autant que des genres littéraires et de sources plurilinguistiques.

D'abord, nous apprenons que l'étude des épidémies, ṭāʿūnouvebā, n'était pas un sujet d'intérêt académique jusqu'à la fin des années 1960, lorsque Michael W. Dols, un arabisant, a fait glisser le contexte de l'analyse de l'histoire médicale à l'histoire sociale. C’est avec le « tournant environnemental » des années 2000, qu’une nouvelle génération d’ottomanistes introduit dans l'historiographie des fléaux l'analyse sociale, culturelle et politique, tout en abordant l'environnement et l'interaction homme/animaux.

La question des pandémies dans la Méditerranée Islamique concernait le comportement que les musulmans devaient adopter et la signification de celui-ci. Lorsque la peste se produisait, s'agissait-il d'une punition de Dieu (rijz), ou d’un bienfait envers les musulmans ? Etaient-ils autorisés à fuir face à la maladie ? L'hagiographie des saints soufis montre que la pensée religieuse ne partageait pas un point de vue unifié, même après que les voix érudites de la période médiévale eurent exposé leurs perspectives sur le sujet.

Alors que la peste disparaissait d'Europe, plusieurs épidémies ravageaient la Russie et les pays ottomans tout au long du XVIIIe siècle, la Méditerranée orientale encore au XIXe siècle, jusqu'à que la troisième pandémie éclate en Chine. Finalement, l'orientalisme, en tant qu'entreprise universitaire d'étude de l'Orient, et la nouvelle science de l'épidémiologie se lièrent étroitement pour sécuriser des frontières de façon idéologique dans un monde qui lui, en revanche, devenait de plus en plus connecté. Cette vision particulière du XIXe siècle, enracinée dans les inquiétudes européennes, cherchait à diviser la Méditerranée en deux paysages épidémiologiques distincts qui pouvaient expliquer, en quelque sorte, les clivages chrétiens/musulmans et Orient/Occident. Cette compréhension, qui a dominé l'historiographie moderne des pandémies jusqu'à présent, a justifié une administration sanitaire plus poussée en Afrique, dans le MENA et en Chine, appuyant enfin le projet impérialiste anglo-européen dans ces régions.

Une historiographie émergente a ensuite entamé les études des facteurs sociaux ainsi que climatiques dans l'histoire d’épizooties (épidémies animales) comme étant liées aux catastrophes humaines. « Les animaux furent des acteurs incroyablement mobiles et cosmopolites dans l'histoire » (p. 135), d’autant que leur transhumance est un vecteur de panzooties (pandémies animales). La mort des animaux a entraîné d’effrayantes pertes économiques, des famines et des épidémies chez les humains, ce qui a d’ailleurs stimulé la naissance de la médecine vétérinaire. Des médecins italiens éponymes firent progresser la compréhension des « infections entre humains et animaux au lieu des théories galéniques classiques concernant les déséquilibres humoraux
et la causalité environnementale » (p. 112).

Le fléau a également été à l'origine de changements importants dans le protocole de succession, comme l'abolition du fratricide et l'introduction de nouvelles règles d'ancienneté qui pouvaient garantir des héritiers mâles au trône. En fait, la lignée masculine ottomane, a frôlé l'extinction durant les dernières années du règne du sultan Mourad IV (1623-40) et les premières années du sultan Ibrahim (1640-48).

Il est intéressant de noter que sarʿa, mot arabe désignant l'épilepsie, n'était pas seulement considéré comme une maladie spirituelle, mais aussi contagieuse. La médecine prophétique, al-ṭibb al-nabawī, combinait des hadiths avec des éléments à la fois de médecine grecque et préislamique. La croyance populaire en une cause divine à l'origine du trouble persistait (et persiste encore), tout comme les remèdes en dehors de la médecine standard. Rien qu'en France, entre les années 1200 et 1400, plus de 80 saints, étaient considérés des guérisseurs de troubles mentaux et de l'épilepsie.

Dans les années 1820 et 1830, le choléra et la peste produisirent une menace épidémiologique particulièrement puissante pour les populations ottomanes des Balkans, qui dédiaient des offrandes rituelles à Baba Chuma, une vieille femme mythique identifiée avec la peste. La communauté, composée de musulmans, catholiques et de gréco-orthodoxes, se tournait également vers la dévotion religieuse en pratiquant des liturgies communes pour conjurer la contraction de la maladie. L'hygiène personnelle était aussi recommandée en résonance frappante avec les consignes transmises aujourd'hui contre le COVID-19. De sa part, l'État intervint en mettant en place des centres de quarantaine et des lazarets le long des frontières, comme celui de Smyrne, qui avec le temps, ont non seulement servi de principal dépositaire d'informations sur la santé publique, mais aussi de centres de renseignement sur les commerçants et les voyageurs arrivant dans le port. Ces sites ont évolué en véritables postes de contrôle, ce qui met en évidence le lien entre la gestion des maladies, les migrations et des frontières. La valeur géopolitique du centre de quarantaine de l’ile de Kamaran, à l'entrée de la mer Rouge, offre un autre exemple. Tout en attirant les intérêts commerciaux et politiques Britanniques, entre autres, il déclencha un réel conflit entre empires. En juillet 1915, les navires de guerre britanniques bombardèrent et envahirent l'île.

En conclusion, nous retenons que non seulement les pandémies ne sont pas nouvelles dans l'histoire, mais qu’elles peuvent servir d’outil épistémologique pour décortiquer les enjeux géopolitiques, environnementaux et religieux autant de l’histoire coloniale que postcoloniale. Les études méditerranéennes sont peut-être été abandonnées par crainte de conceptualisations ethnocentriques et généralisantes. Pourtant, cet ouvrage est sorti de l’écueil en multipliant les angles d’analyse, tout en saisissant la pléthore de questions que les pandémies interpellent. La grippe aviaire et porcine de la dernière décennie, de même que le COVID-19 d’aujourd'hui, nous rappellent que les dangers qui exposent les hommes et les animaux à l'infection ne sont pas terminés. Un effort multidisciplinaire reliant la rive Nord et Sud de la Méditerranée s’impose donc avec urgence dans la réflexion sur le rôle de nos sociétés contemporaines vis-à-vis de la santé et du bien-être. Le travail historico-sociologique ici présenté est certainement un pas en avant dans cette direction.

Dafne ACCORONI

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