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N° 23-24 | 2004 | Oran : Une ville d'Algérie | p. 3-6 | Texte intégral 


Faire de l’étude d’Oran, deuxième ville d’Algérie, un moment de rencontre entre différentes disciplines concernées par les questions urbaines, tel était aussi l’objectif de ce numéro d’Insaniyat, qui s’est concrétisé grâce aux contributions d’architectes, géographes, sociologues et historiens, ainsi que de linguistes – surtout hispanisants, pour parler de l’ère espagnole de la ville (xvie-xviiie siècle), qui est examinée, ici, selon les relations particulières entre les deux pays et leurs impacts sur la société. Au temps présent prédominent, bien sûr, les problèmes de l’extension et les profonds bouleversements qui ont marqué la périphérie de la ville ces deux dernières décennies, mais, plus en amont, l’époque turque, sans doute la moins « visitée », est abordée par l’évocation de quelques figures illustres, liées à la culture, tandis que la période coloniale française est retracée à travers des figures autrement moins pacifiques.

Étudié à travers les nécessités de production de la forme urbaine, cet intervalle de temps donne à observer des processus visant soit à situer des ruptures ou des continuités, soit à apprécier les contenus des mutations urbanistiques. À ce titre, Jean-Pierre Frey trouve en Oran un terrain d’analyse pertinent pour valider une distinction : « L’histoire proprement urbaine est une chose ; celle de son urbanisme en est une autre. » Il fouille, à cet effet, des fonds d’archives de 1931 à 1936 – une courte tranche de l’époque coloniale française, mais qui a pesamment signifié dans la formation de la ville à travers les procédures de planification et les fameux plans d’aménagement d’extension et d’embellissement (PAEE). Cette lecture apporte aussi un éclairage et un autre point de vue sur certains aspects de la différenciation culturelle des quartiers de la ville. Le préjugé qu’elle suggère semble devoir s’atténuer au regard des logiques d’organisation des lotissements et des règlements qui, pour des raisons d’hygiène, spécifiaient toutes sortes de dimensions dans les programmes de construction. C’est, en tout cas, ce qui ressort de l’interprétation des documents des fonds de René Danger et de Gaston Bardet, deux figures d’Oran, parmi d’autres telles que Raymond et Paul Danger, Wollf, Émile Cayla, René Lespès…

Dans ce même ordre d’explication sur la production de la ville, et en faisant le lien avec le legs militaire espagnol, Saddek Benkada cite leurs prédécesseurs : Henri-Léon Fey, Derrien, Levret, Pézerat, Oscar Mac Carthy, Pélissier, et bien d’autres. Il montre comment les stratégies des ingénieurs français reposaient sur la compréhension des documents espagnols antérieurs, pour développer les savoir-faire des techniques utilisées durant les quarante premières années d’occupation d’Oran.

Un autre genre de pensées qui jalonnent l’histoire d’Oran, plus poétique, nous ramène à l’atmosphère mouvementée qui prévalait durant la période charnière de la fin de l’occupation turque, avant la colonisation française. Décrite par Ahmed-Amine Dellaï, elle est représentée par le nom de cheikh Mohammed Belguendouz El-Qaddari Et-Tidjani, victime de la répression du dernier bey d’Oran : immortalisé par le chant melhoun de Charef Bentakkouk, il réanime l’intérêt d’un moment rarement prospecté. Dans cette même évocation des figures d’Oran, Abdelkader Khelifi nous rappelle la vie attachante du muphti cheikh Boulahbal, et que l’on pourrait mieux connaître en nous référant à ses écrits. Pour Mohamed Ben Maammar, ce sont les noms d’Ahmed Ben Ali Aïchi Ben Abderrahmane Skirdi et de Habib Abdelmalek, qu’il présente à travers ce qui pourrait être d’une grande utilité aux urbanistes : une description très précise de la ville d’Oran des années 1900. Il faut espérer que ces noms illustres puissent figurer à l’avenir aux côtés de Cervantes, dont Ahmed Abi-Ayad retrace le court séjour oranais – mais qui inspirera à l’auteur le Vaillant Espagnol, où sont relatés des faits et gestes de noblesse, un certain art de vivre d’alors.

L’art de vivre : un sujet d’actualité qui suscite chez Tewfik Guerroudj un questionnement sur les raisons d’une banalisation apparente d’Oran depuis les années 1980. Observant les processus de création et de composition des formes urbaines, le constat qu’il dresse de cette période est celui d’une régression et qu’il argumente en faisant un parallèle avec l’ultralibéralisme des modalités de fonctionnement du marché, associé à la faiblesse des capacités d’adaptation novatrice. Dans l’objectif de montrer les incidences de ce produit, sa démarche passe par la compréhension des logiques dominantes de structuration des tissus de l’espace central puis de celles des deux dernières décennies. Il révèle ainsi que c’est la logique de dérégulation qui, s’installant, a peu à peu effacé les niveaux de complexité et de différenciation qui caractérisaient la production de la première forme urbaine. Complexité et différenciation à considérer comme des concepts du système urbain pour, selon lui, garantir à la ville « une de ses fonctions essentielles : être une œuvre d’art collective qui traduit la culture et la capacité à vivre ensemble ». De façon plus synthétique, Ammara Bekkouche esquisse quelques moments d’Oran à travers des images glanées sur différentes époques. Outre des réminiscences d’anciens colons à l’égard de leur ville, elles relatent l’apport de ses artistes, qui ont connu des situations particulièrement difficiles de l’Algérie en lutte avant et après l’indépendance. Les années 1970 ont été celles de la coopération technique et de la transformation manifeste du paysage urbain. Avec le recul, cette période est la cible de moult critiques relatives à la fonction de l’architecture dans la construction de l’identité culturelle algérienne. Plus présentes, et sans doute encore plus complexes, sont les épreuves que la ville affronte au quotidien pour répondre aux besoins fluctuants d’une société en mouvement.

Cette actualité est plus précisément élucidée par le groupe de travail sur les problématiques des différenciations socio-spatiales. Abed Bendjelid, Mohammed Hadeid, Abdellah Messahel et Sidi Mohammed Trache ont mis en commun leurs réflexions et résultats d’enquêtes qu’ils ont menées sur plusieurs sites de la périphérie d’Oran. Chiffres à l’appui, l’accélération de l’extension de la couronne périurbaine est calculée sur la base des superficies bâties et de l’évolution du poids démographique. Non moins importants, les traitements des données du comportement des acteurs face à la question foncière nous renseignent sur les motifs de déplacement des familles ainsi que sur les niveaux d’implication et d’efficacité des différentes institutions et des populations. A la question de savoir s’il existe une différenciation socio-spatiale concernant le territoire analysé sur un quart de siècle, il a été montré et conclu qu’il y a eu production «… d’une différenciation physique d’abord, morphologique ensuite… Quant à la différenciation sociale… certes perceptible… elle reste aussi à nuancer en raison de la quantité de transactions foncières formelles et informelles, de l’insistance… du pouvoir central visant à favoriser les mélanges de différentes catégories sociales… ».

Adoptant une démarche similaire appliquée au cas particulier du haï Si-Salah, ex-Les Planteurs, Fatima Tahraoui se penche sur le milieu de l’habitat illicite qui le caractérise et les mécanismes de son organisation. Signalé comme étant un habitat spontané réalisé en zone non aedifi candi, il pose toujours de graves problèmes de sécurité et d’aménagement malgré les tentatives de restructuration entreprises au niveau institutionnel.

Plus globalement, Badr-Eddine Yousfi aborde le difficile problème de la gestion actuelle et de la privatisation des transports en commun. Parmi les nombreuses difficultés que connaît un tel secteur de l’urbanisme opérationnel, il relève, d’une part, les insuffisances dans les conditions de la privatisation et, d’autre part, l’importance des besoins à satisfaire en un temps relativement court. En matière d’aménagement urbain, Abed Bendjelid, pour sa part, montre comment les décisions politiques au niveau central se traduisent en autant d’actions mimétiques à Oran, mais avec … quelques années de retard. Ses observations sur les formes de relations entre les pouvoirs publics et la ville d’Alger nous invitent à considérer, plus attentivement encore, l’importance des réalités locales pour déterminer des solutions plus appropriées aux problèmes de la ville.

Du côté des historiens de la période espagnole, l’accent est mis sur les singularités de la société d’alors. Aux yeux de Beatriz Alonso Acero, c’est sa capacité à entretenir une cohabitation multiculturelle. Le fait mérite d’être relevé quand on sait que cette promiscuité entre les trois religions n’avait jamais été acceptée par l’Espagne péninsulaire. La réflexion de Miguel Angel de Bunes Ibarra situe Oran dans un champ d’analyse géostratégique où le Maghreb central était devenu une zone de conflits entre les Espagnols et les Ottomans : ainsi, Oran apparaît comme une ville frontière, au sens où la société de ce type de ville est plus perméable aux changements dus aux règles de la modernité. L’apport de Ismet Terki-Hassaïne nous instruit sur un pan de l’histoire d’Oran au xviiie siècle, s’appuyant sur l’étude des relations diplomatiques et commerciales entre les deux pays. L’investigation d’Abdelkader Boubaya, par ailleurs, porte sur les migrations des savants de l’Andalousie vers Oran ; son étude cherche à identifier leurs influences sur la vie culturelle de la ville.

Sur le plan des pratiques langagières qui personnalisent le cas d’Oran, Meriem Moussaoui structure son raisonnement à partir d’une problématique de l’emprunt entre les civilisations, et en particulier de l’hispanisme. En guise d’exemple, elle retient le mot trabendo qui, « emprunté à l’espagnol, est un terme générique qui renferme tout un champ notionnel […] à ne pas réduire à un seul problème terminologique ».

Mais, au fait, que signifie le mot « Oran », et d’où vient-il ? C’est à ces questions que Farid Benramdane nous invite à répondre en débrouillant le terrain intégrateur de l’étymologie. Il tente d’apporter des éclaircissements en retraçant l’itinéraire chronologique des toponymes qui, comme Wahran ou Ouadaharan, s’apparentent à Oran. L’exploration de différents patrimoines, les usages et les transcriptions, les diverses interprétations et descriptions linguistiques, fournissent autant de logiques internes que de perspectives de travail. L’embarras de trancher incite au débat.

Ammara Bekkouche

 

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