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A propos de la transition à l'ordre marchand

Insaniyat N°4 |  1998 | Familles d'hier et d'aujourd'hui | p. 143-149 | Texte intégral


Mourad REMAOUN: Université de Sidi-Bel-Abbes, 22 000; Sidi Bel Abbes, Algérie


 
Il ne s'agira pas, ici, d'intervenir dans la gestion de la transition à l'économie de marché, mais plutôt de questionner la force avec laquelle, une telle "économie" semble s'imposer, aujourd'hui, à l'échelle universelle... à ceux-là même qui ont voulu renverser sa loi.

I

En tant que nécessité, la rupture d'avec l'ordre marchand se réclame de la théorie marxienne du capitalisme : six thèses nous paraissent pouvoir fonder une telle nécessité, à savoir : la loi de baisse tendancielle du taux de profit (b.t.t.p), "le saut périlleux de la marchandise"; la réduction de la force de travail à une marchandise; la production de valeur; la production de plus-value; et enfin, la loi de la paupérisation. Voyons de plus près:

1) La loi de b.t.t.p est construite sur la base de la détermination du taux de profit par la somme des plus-values rapportée à la somme en valeur des capitaux constants et de ceux variables. Or une telle détermination pose le problème de savoir comment un taux, qui doit être un rapport entre prix, peut être connu avant que les prix ne le soient - a moins de déboucher, une fois les prix déterminés, sur l'égalité entre le rapport de la plus-value totale au profit total et celui de la valeur du capital total à son prix; ce que ni la solution (numérique) de Marx ni les solutions ultérieures ne nous semblent permettre d'affirmer.

Une telle détermination associée à la thèse (postulatoire) d'invariance du produit total réduit les deux rapports cités plus-haut à être égaux à l'unité, et conduit à des non sens comme celui de voir une même variable, dans un même système d'équation, prendre des valeurs différentes selon qu'elle est à gauche ou à droite du signe égalité. Enfin, quel est ce centre qui, dans cette économie extraordinairement décentralisée qu'est le capitalisme, va faire ces sommations, assurer cette comptabilité, d'autant plus que la valeur est dite relever de l'ordre de l'essence (cachée)?[1]

La loi ricardienne de baisse du taux de profit est construite sur des bases mieux assurées. Cependant, il reste à faire attention au risque de glissement de problématique - la baisse ricardienne étant d'ailleurs due à l'ordre exclusivement naturel des choses, à savoir, la fertilité du sol.

Contrairement aux autres manières historiquement connues de produire, la manière capitaliste n'est pas production uniquement de valeurs d'usage. Sous l'ordre du capital, les biens ne s'échangent pas contre des biens, la monnaie n'est pas simple intermédiaire; on ne produit pas que dans l'objectif de consommer ou d'échanger le bien produit contre un autre bien qu'on aimerait consommer. Ici, MARX a raison[2] contre RICARDO: le "saut" de la marchandise est véritablement "périlleux". Seulement, de l'autre côté, cette autre chose dont la production capitaliste est aussi la production, savoir la valeur, a pour support (matériel) nécessaire, la valeur d'usage. Pour se réaliser comme valeur, le produit doit nécessairement trouver acquéreur; la volonté, essentielle, de produire toujours plus de valeur (de plus-value) est contrariée pas les capacités de la demande s'exprimant sur un marché; et précisément le marché, par la demande qui s'y exprime, oriente l'offre... l'éclaire.

On ne saurait produire, durablement, un bien pour lequel il n'y a pas de demande.

2) La crise de surproduction et la loi de b.t.t.p s'expriment (s'il y a lieu) dans ce que nous nous permettrons d'appeler l'espace physique du capital. La réduction de la force de travail à une marchandise, la production de valeur et de plus-value, quant à elles, relèveraient plutôt d'un genre d'au-delà.. de ce qui n'est pas observable, vérifiable. Nous sommes ici, en plein, dans le règne de la subjectivité et du bon vouloir des hommes (ou du prolétariat) : il faudrait d'abord en être convaincu, et, ensuite, se décider à combattre l'ordre en question.. d'autant plus que la marchandisation de la force de travail a été, aussi, sa libération.

3) Quant à la loi de la paupérisation - outre qu'elle est un concept, et un concept bien précis - elle se situe, à la fois, dans l'espace de la subjectivité et dans celui de l'objectivité. Elle nous semble être au cœur de l’Histoire présente : qu'adviendra-t-il du salariat et de la structuration sociale caractérisant le capitalisme? Ou'adviendra-t-il de l'échange, de la marchandise et de la monnaie? Irons-nous vers le retour à l'exclusivité de la valeur d'usage? Vers l'appropriation collective des moyens de production? Vers l'étatisation? Vers le dépérissement de l'Etat? 1984, n'était-il que pur imaginaire? Demain sera-t-il fait de pensionnés? De loisirs ? De domestiques et de plaisance? De liberté succédant au règne de la nécessité?...

Mais, laissons sur le feu de l'Histoire les "marmites" du futur, et limitons nous à conclure par ceci: la loi de la paupérisation nous semble être la base (marxienne) la plus sûre pour asseoir un éventuel dépérissement du capitalisme, mais point suffisant pour poser, comme nécessité, le passage à un ordre sociétal sans classes et sans Etat.

II

Au-delà de cette non théorique construction de la nécessité du socialisme, la rupture historique a eu lieu, contrairement à ce à quoi pouvait s'attendre la théorie, dans des régions qui du point de vue du développement capitaliste étaient parmi les plus "retardataires à un point où LENINE rédige, pour répondre ou convaincre, son Développement du capitalisme en Russie, et que A.GRAMSCI lance, ne croyant peut-être pas Si bien dire, que la Révolution d'octobre s'est faite contre le Capital. Quant à Marx, nous savons comment il répondît à Véra ZASOULICHE qui le questionnait sur la possibilité qu'aurait la Russie de faire l'économie du passage par le capitalisme[3].

Par ailleurs, les économies socialistes se sont concrètement trouvées devant les difficultés que voici:

1) Mors qu'en économie de marché, le système de prix renseigne l'entreprise sur la structure de la demande, qu'est ce qui va assurer cette fonction quand les prix sont fixés par le planificateur, décidés par le centre?

2) Si sous le ciel du capital, l'incitation à produire est guidée par le profit, faudrait-il autant compter sur l'incitation morale, ou celle idéologique, pour voir assurer le respect des décisions du plan? N'est-ce pas dangereusement simpliste que d'asseoir un moment sociétal aussi fondamental que celui de la reproduction (matérielle) sur une base aussi peu objective que celle de la pure subjectivité et de son bon vouloir?

Il reste la voie de la coercition. Cependant, outre le fait qu'il devait s'agir d'un temps caractérisé par les derniers soubresauts de l'ère de la nécessité agonisante, il y à la une solution économiquement, incroyablement coûteuse et dont la réalisabilité est très peu évidente.

3) En cas de perturbations externes (non prévisibles), alors que le marché, en exprimant la variation du rapport offre - demande qui en découle par un changement dans les prix, assure la réaction et l'adaptation du système, il semble qu'en économie socialiste, il faille attendre tout le temps nécessaire au centre pour modifier le plan.

Pourtant, ces économies qui se meurent ont eu, pour raison d'être, la rupture, avec les lois (aveugles) du marché, son anarchie et la misère qu'il implique. N'ont-elles pas réduit à néant le chômage et presque tout autant ce qu'on appelle les inégalités sociales, quoique l'on puisse dire sur la Nomenklatura et ses privilèges? Face à quoi, se dressent la capitale du monde transformant la nuit venue, ses trottoirs en dortoirs, New York cachant son autre face, le Japon distribuant sa soupe populaire... et un monde réduit à un Occident et à un Autre (que l'Occident). Les lois (aveugles) du marché ont triomphé face à la volonté (consciente) des hommes de prendre en main leur destin. C'est à croire que les hommes ne font pas vraiment leur Histoire, ou, plus exactement, que quand ils réussissent à la faire ils ne font fondamentalement que se plier à une volonté qui est au-delà d'eux-mêmes, qui les dépasse - et ce quelle que soit l'aire de liberté qu'ils peuvent s'octroyer dans la réalisation d'une telle volonté. Mais, Si la raison est elle-même historique, n'est-il pas difficile de poser ces animaux, qui se distinguent du reste animal précisément par ce fait d'être doués de raison, comme des êtres capables de se soustraire de l'Histoire jusqu'à en devenir les auteurs?

Cette supériorité, tout aussi écrasante que paradoxale, du marché ne s explique-t-elle pas par ce fait que, malgré la misère et les déséquilibres qu'il implique, il ne nécessite nulle intervention extérieure, extérieure à lui-même, pour se reproduire?

Mieux encore, n'a-t-il pas tendance, par sa nature même, à vouloir se reproduire sur une échelle toujours plus élargie, à croître, à s'adapter à ce renouveler, a se surpasser... et à intégrer en son sein même ce qui semble le contraindre? Mors que le capitalisme est une réalité (sociétale) et, à ce titre, objet de conceptualisation, le socialisme est d'abord une vision de l'esprit, un modèle qui a tenté de se réaliser dans l'histoire, de se faire société.

III

Au XVIII' siècle où, comparé an notre, ce monde de l'individu, de sa propriété et de ses intérêts est peut-être encore naissant, mais déjà plus tout à fait à l'état fœtal - ce siècle intellectuellement caractérisé par, tout à la fois, le triomphe voltairien de la raison, l'exil, hors du monde des hommes, du promeneur solitaire devenu étranger parmi ses "frères", et l'essor de la Géométrie du hasard, fondée par PASCAL et FERMAT - un professeur de Philosophie morale prend le droit, ou s'en impose le devoir, d'une incursion dans la toute naissante science économique, et, en 1776, nous en lègue les résultats, qui, en ce qui nous concerne, peuvent être résumés comme suit:

1) L'homme a un penchant naturel à l'échange, au "troc", au "trafic" l'échange mène à la division du travail, plus l'échange est poussé, plus le travail est divisé, plus le travail est divisé, plus il est productif, est plus il y a richesse.

2) Ce penchant à l'échange, spécifique aux hommes et source de la richesse des "nations" (comme du bonheur des individus), a pour origine, plutôt qu'une quelconque moralité ou sagesse humaine, l'intérêt privé et son égoïsme.

3) Derrière l'image de désordre et d'anarchie que nous donne de lui-même le monde marchand- dans cet éclatement de l'ancien monde en atours - une "Main invisible" assure le retour à l'ordre et l'assemblage des éléments (séparés). Car quand chacun ne s'occupe que de son intérêt privé, l'intérêt général ne peut que s'en déduire[4]. La France politique complétera l'Angleterre, extraordinairement marchande, en achevant le Grand Siècle par sa Révolution, et ce parent pauvre qu'est l’Allemagne s'apprête à donner à la Philosophie de l'Histoire son rationaliste le plus absolu, et à l'ère marchande (la modernité) son philosophe:

1) Derrière "l'apparence bariolée des événements", derrière "le changement perpétuel", "la grande variété, "le contraste" et " le tumulte" du spectacle qu'offre à l’œil nu le monde, derrière le règne apparent de la contingence et du hasard, le règne des besoins, des passions, des intérêts et de l'égoïsme... derrière cet "autel où ont été sacrifiés le bonheur des peuples, la sagesse des Etats et la vertu des individus"[5], une raison gouverne dans l'Histoire - celle de l'Esprit absolu.

2) L'Histoire universelle n'est que la manifestation de l'histoire de l'Esprit. Or, l'Esprit à la liberté pour substance et la liberté s'exprime, d'abord et fondamentalement par cette volonté qu'à l'homme de s'approprier privativement les choses.

3) Cette expression (objectivation) de la liberté ne peut que conduire à la possibilité permanente de l'état de guerre entre les hommes, d'où le sens de l'Etat qui, loin de se réduire à un garant de la propriété ou a un gérant des risques qu'induit la pratique contractuelle (sur le marché), est la réalisation ultime de la "Raison" … le cadre nécessaire et indépassable de la réalisation de la liberté... le moment de l'Universel, dépassant et réalisant la société civile.

4) Il en découle que: contre ROUSSEAU, l'état de nature n'est qu'une fiction de l'esprit, et l'Etat n'est point le résultat d'un "contrat social"' contre l'athénien PLATON (ou le contemporain, FICHTE), "le vrai est l'unité de la volonté subjective et de la volonté générale" car "dés qu'il s'extériorise, l'universel s'individualise"; contre les Lumières, plutôt qu'un avènement de la Raison dans l'Histoire, l'Histoire est celle de la Raison et de son objectivation.

Avec A. SMITH, la "nation"[6] est définie comme marché, le profit comme catégorie de revenu et l'intérêt général comme résultant de l'intérêt de l'individu. Au siècle intellectuel de l'individu, va succéder le siècle des sciences de la Société - ce corps anciennement Si cohérent, Si moral, Si stable et Si évident, et qui subitement se présente comme éclaté, dé-socialisé... inquiétant. Face à cette image. A. QUETLET (1796 -1874) va construire, en usant de l'outil statistique, son "homme moyen par rapport auquel nous ne serions tous, malgré la disparité de nos qualités physiques, que des copies - les écarts par rapport à l'original n'étant que des imperfections dues, certainement, à ce qu'il y a de concret dans l'opération de réalisation - et E. DURKHEIM va terminer le siècle par la construction de son " type collectif" qui, lui, ne se réduisant pas à une moyenne arithmétique d'individus (égoïstes), correspondrait au tout (sociétal). Enfin quel que soient l'individu et son penchant individualiste, le tout le dépasse.

Quand à L. WALRAS[7] - qui fera passer la théorie économique d'Economie politique qu'elle était, chez SMITH et RICARDO, à une Economie pure - il nous enseigne que, dans son principe, l'espace de l'échange est un équilibre économique général (E.E.G) et que Si concrètement la réalité est autre, c'est que la concurrence a été empêchée, par des interventions externes, de fonctionner dans toute Sa pureté.

IV

Mais qu'il en soit ainsi[8], ou que l'E.E.G ne soit qu'une fiction (au mieux, heuristique), la marchandise est là, extraordinairement présente; elle a défait l'ancien monde et en a construit un autre, le sien lequel est un véritable organisme vivant relativement, auquel le monde ancien nous apparaît se réduire à une simple mécanique, sans âme et sans vie.

En produisant son monde, celui de l'individu - ce monde que nous vivons- elle a fini par nous faire croire qu'il est le produit de notre volonté, de notre action... et qu'étant ainsi, il ne dépend donc que de nous de le parfaire, de le modifier ou de le renverser. Et il s'agit là, d'une croyance non seulement du commun des mortels ou du militant politique, mais de nombre de théoriciens dont, par exemple, A.TOURAINE dans la Production de la société[9]. C'est comme Si l'entrepreneur, qu'essaye d'observer J.SCHUMPETER, n'a pas fini par être, lui-même, le produit de ce dont il croit être le producteur; c'est comme si pareil à elle, il n'a pas fini, lui-même, par se dédoubler en une tout autre chose, qui le dépasse, que lui-même n'arriverait pas à reconnaître; et comme si le citoyen, qu'il y a en lui, ne s'est pas dédoublé en un hors la loi, un bohémien., réduisant à la pire des irrationalités le "calculateur rationnel" Si cher à la théorie économique... c'est comme Si, tel le joueur de DOSTOÏVSKI, il n'a pas fini par absolument oublier la sagesse du joueur de "Saint Petersbourg".

Quant à Marx, pour finir- lui, l'amoureux clandestin de la princesse des bals, et le lecteur du poète de l'humanité- n'était-il pas prédisposé, après avoir été contraint de nager dans le glacial océan hégélien, à se laisser brûler au Ruisseau de feu... (Au FEUER-BACH) à ce qu'il a cru devoir appeler "le purgatoire de notre temps"?


Notes

[1] - Remarquons que nombre d'auteurs ont consacré du temps et de l'intelligence à vouloir déconstruire (par le constat empirique) une loi (théoriquement) non construite.

[2] - Et il a raison, dans une problématique autre que celle de SISMONDL

[3] - Il y a, bien sûr, la théorie lénnicienne de l'impérialisme ( avec sa thèse de l'«intégration» du prolétariat occidental) et celle du «maillon faible ». Il y a eu aussi. cette thèse représentée aujourd'hui par. entre autres, S.AMIN, considérant que la rupture avec l'ordre capitaliste viendra du «Sud».

[4] - SMITH. A.- Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations.- France. Editions Gallimard, 1976 Contrairement à une certaine lecture, fort répandue. Smith ne tenait pas particulièrement en estime les marchands (et les industriels). et D. RICARDO était loin d'identifier la cité du capital à la cité idéale.

[5] - KEGEL, F.- La raison dans l'histoire.

[6] - La "nation" ressemble grandement à ce que HEGEL appellera "la société civile"... à un point où, ici, le maître de Iéna semble avoir eu pour maître celui- là même qu'a cu D. RICARDO

[7] - WALRAS, L. était un théoricien, et. en tant que tel, difficilement réductible à un vulgaire ou à un apologiste du capital. Par ailleurs. il s'agira, peut-être un jour, de questionner l'étrange silence qui l'a entouré.

[8] - Par ailleurs, n'est-ce pas qu'aujourd'hui la théorie néo-classique parle aussi en termes de déséquilibre?

[9] - TOURAINE, A.- Production de la société.- Paris, Editions du Seuil, 1973.

 

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