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Oran, une société multiculturelle de la Méditerranée occidentale

N°23-24 | 2004  | Oran : Une ville d'Algérie | p.179-196 | Texte intégral


Oran a western mediterranean multicultural society

Abstract : The Spanish conquest of Mers el-Kebir (1505) and that of Oran (1509) opened the gateway to the creation of a twofold control, which goes beyond its military nature and vocation to safeguard Christian interests in Mediterranean waters opposite the threat of Islam, changes into an authentic multicultural society. The civil and military population who live in both places, will quickly bring the necessity for close collaboration with Moslems and Jews to the Crown’s notice to make the Christian presence possible on the other side of the strait., thus generating a cohabitation between the three cultures which had been rejected by peninsular Spain for several years. This present article shows how this double Christian control has generated since its origin, to a society where cultures and religions collaborated to achieve survival, by analyzing the characters and evolution of the main parts of this microcosm which reproduces to a certain degree the way life of certain principal Spanish towns during the Middle Ages.

Key words : the conquest of Oran - Oran and Mers el-Kebir - border towns - multicultural society - cohabitation.


Beatriz ALONSO ACERO : Institut d’Histoire – CSIC, Madrid


Le début de la conquête de l’Afrique du Nord par la couronne de Castille, à la suite de la chute du royaume nasride de Grenade, en 1492, suppose un nouvel établissement de la frontière entre la Chrétienté et l’Islam, de nombreuses fois déplacée dans la péninsule Ibérique durant les siècles médiévaux. Depuis la fin du xve siècle et, beaucoup plus tard, au début des années 1500, la frontière entre les deux cultures reste établie sur des coordonnés dans lesquelles la Méditerranée se dresse comme un catalyseur principal des relations entre les deux mondes.

Insérée dans cette frontière méditerranéenne, participant de quelques-uns de ses traits caractéristiques, mais en même temps présentant ses propres spécificités, l’existence d’une frontière nord-africaine est reconnue, celle dont la conformation maintient les propres indices de l’affrontement existant entre la Chrétienté et l’Islam depuis longtemps dans les terres péninsulaires. Cependant, dans ce milieu nord-africain, le point de départ est inverse : si le christianisme avait été ravagé dans la Péninsule par la rapidité et l’efficacité de la conquête musulmane depuis le début du xiiie siècle au sud de Gibraltar, ce qui prend place est l’entrée du christianisme dans des enclaves très concrètes vers la fin xve siècle et à la première décennie du xvie siècle – une incursion fondée l’idée de reconquête, qui perçoit les territoires de l’autre côté du Détroit comme une partie d’une Espagne wisigothe qu’il est nécessaire de reconstituer à travers la récupération des territoires conçus comme partie intégrante d’un même peuple, dont la dernière frontière n’était pas la Méditerranée mais la cordillère de l’Atlas.

Depuis cette prémisse, l’entrée du christianisme en terres de Berbérie situe cette culture comme un axe dominateur des territoires qu’il conquiert, pendant que les musulmans doivent se soumettre à la nouvelle autorité. Cette circonstance est favorisée par le fait que les territoires barbaresques manquent encore, dans les débuts des années 1500, de la conformation des entités politiques claires et définies, à l’exemple des États européens qui, à la même époque, étaient en train de se consolider dans l’autre rive de la Méditerranée.

Il s’agit d’un espace fragmenté, dans lequel seul le pouvoir des différentes dynasties – Mérinides au Maroc, Zianides à Tlemcen et Hafsides à Tunis – agglutine des noyaux de population dans l’entourage urbain, d’authentiques oasis humaines au milieu d’un espace humain dominé par des tribus arabes et berbères, nomades dans leur grande majorité.

Aidés par ces circonstances depuis l’annexion de Melilla en 1497, en quelques années tout un chapelet d’enclaves va faire partie d’une couronne de Castille qui trouve en la reine catholique et en cardinal Cisneros ses principaux protecteurs de la croisade nord-africaine. Mers-el-Kébir en 1505, Cazaza en 1506, le Pegnon de Velez de la Gomera en 1508, Oran en 1509, le Pegnon d’Alger, Bougie et Tripoli en 1510, se conforment comme de principaux points de la présence espagnole de l’autre côté du Détroit.

Cependant, ces enclaves, vu le système d’occupation restreinte à travers lequel on procède à sa conquête, en prenant uniquement les zones côtières et sans s’introduire dans les terres intérieures, resteront depuis le début comme des fortifications isolées au milieu d’un territoire qui sera toujours dominé par l’Islam.

Ce fait suppose l’apparition de quelques traits caractéristiques dans l’évolution de toutes ces enclaves espagnoles, au nord de l’Afrique, qui bientôt verront la nécessité de la collaboration avec ceux que, au début, on avait la prétention de conquérir comme unique formule de subsister dans un territoire hostile et isolé.

Ces conquêtes espagnoles au nord de l’Afrique vont donner lieu à l’apparition d’une frontière nord-africaine constituée comme un espace dynamique, dans lequel une coexistence, une défense et une communication sont les éléments communs des deux cultures qui se situent face à face, mais dans un contact permanent.

À tout cela, on doit ajouter la présence d’une culture juive, établie dans des terres nord-africaines depuis des siècles auparavant, qui a développé d’étroites relations avec les musulmans de l’entourage et à celle que l’entrée des conquérants et des populations stables chrétiennes situera comme un troisième élément fondamental dans quelques-unes des nouvelles sociétés qui vont se conformer dans ces terres de Berbérie, sociétés se configurant comme agglutinatives de plusieurs cultures qui, malgré leurs différences et rejets, optent pour une voie de collaboration à travers laquelle tout le monde obtient d’importants avantages.

L’exemple le plus caractéristique de société multiculturelle constituée dans une enclave chrétienne en Berbérie est celui que nous offre la ville d’Oran. Conquise en 1509 avec l’argent de l’archevêque de Toledo, en une rapide opération menée par le cardinal Cisneros et dirigée par le bras exécuteur de Pedro Navarro, en peu de temps Oran s’est convertie dans l’axe de la présence espagnole au nord de l’Afrique, avec la conséquente expulsion des populations musulmane et juive qui, jusqu’à l’entrée des troupes chrétiennes, avaient cohabité à l’intérieur des murailles de cette enclave. Oran est l’unique territoire de Berbérie auquel on a pu transférer de nombreux budgets administratifs, sociaux, économiques et religieux, établis pour les villes de la Péninsule qui allaient être conquises, dans les dernières décennies du xve siècle. Oran et son proche port, Mers-el-Kébir, se sont convertis en un double préside, dont la défense est exercée par une garnison considérable, et dans lequel est immédiatement mis en marche un programme de construction de châteaux et forteresses au fil des traités les plus avancés de la poliorcétique moderne, qui prétendent transformer une ancienne enclave musulmane en une inexpugnable place d’armes chrétienne. Mais ce double préside, compris comme lieu d’où s’exerce un pouvoir offrant une protection, s’achèvera bientôt en traversant les frontières de la place militaire : le rapide établissement de la population civile, la présence d’ordres religieux et la mise en marche des structures administratives sociales et économiques transformeront Oran en une ville authentique qui, sans abandonner ses propres traits de ville frontière de Berbérie, maintient quelques caractéristiques qui la rapprochent beaucoup du reste des villes castillanes de la Péninsule.

En ce qui concerne son aspect urbain, Oran apparaît comme une ville entourée de murailles, de rues étroites, bâtie de labyrinthes et maisons entassées « qui ressemblent à Toledo ».

Il s’agit de maisons « avec cour intérieure, peu de fenêtres, des mûrs badigeonnés et des terrasses à la place de toits », et en outre ces maisons « n’ont pas de toitures, mais des terrasses plates où l’on marche et on passe d’une maison à une autre, comme par la rue en n’ayant pas à traverser ». Dans cette ville, dont le bâti maintient en bonne et due forme les traits essentiels de la culture musulmane, se développe la vie de la population chrétienne durant trois siècles, où cette place reste entre les mains des Espagnols, depuis 1509 jusqu’à 1708 dans une première phase, et de 1732 jusqu’à son abandon définitif en 1792, dans une seconde phase. Cette population chrétienne est constituée en bonne partie par la garnison ordinaire qui participe à sa défense, dans laquelle on doit distinguer entre infanterie, cavalerie et artillerie. Sa dotation totale, fixée à 1 200 places jusqu’à 1596 et augmentée à 1 700 à partir de ce moment-là, par ordre de Felipe II, nous permet de valoriser l’importance militaire de cette place, celle qui rassembla un grand nombre de soldats parmi toutes les conquêtes par Castille au début du xvie siècle. Vu que ces soldats accouraient à Oran et à Mers-el-Kébir pour faire partie de la garnison stable, et tenant compte de l’éloignement de l’enclave par rapport à la Péninsule, la couronne espagnole voulait toujours que les familles des militaires se déplacent aussi au préside, afin de constituer ainsi un autre noyau important de la population chrétienne de la place.

Le fait que le soldat arrive à Oran avec son épouse et ses enfants ou qu’il contracte un mariage là-bas favoriserait la possibilité que leurs descendants s’enrôlent dans les tâches militaires de la défense, ce qui permettrait de créer une garnison formée majoritairement d’individus originaires des places, entre lesquels s’opérait avec exactitude l’intention prévue d’intégrer le soldat dans le territoire qu’il défend, en évitant les désertions qu’on craignait, au moment où on parvenait à diminuer la continuelle nécessité de réaliser des envois de gens de guerre d’Espagne qui n’étaient pas censés être faciles par le manque d’un système stable de recrutement, du moins au xvie siècle.

Face à cette population militaire et leurs familles, la couronne a senti, depuis le premier moment, le besoin de procéder à un repeuplement de l’enclave en toute règle, point de départ pour l’apparition d’une société authentique civile chrétienne, à travers laquelle cette place pourrait s’assimiler aux conquêtes dans la Péninsule, durant les siècles médiévaux. Dans la répartition de 1513, Fernando le Catholique avait établi qu’Oran devait atteindre un total de six cents habitants expatriés, auxquels seront attribuées des terres libres de tribus sans possibilité de vente, ni donation, ni aliénation, pendant un délai de dix ans, « avec l’obligation de maintenir 200 hommes parmi leur parenté pour servir le roi avec des armes et des chevaux, et le reste des hommes utiles comme troupes à pied qui viendraient en cas de nécessité ». À la différence de la ville d’Oran, Mers-el-Kébir, qui parvient seulement à la catégorie de « ville », seraient nécessaires cent habitants, parmi lesquels trente exerceraient comme écuyers et soixante comme ouvriers. Ces sept cents habitants sont dispensés du paiement des impôts à la couronne, mais cela les engage indéfectiblement à la sauvegarde du double préside.

Ces habitants, face à la garnison que défendent la muraille et les châteaux, vont constituer la première population chrétienne d’une enclave qui avait déjà un passé florissant comme ville musulmane, qui en quelques années va se convertir en une authentique ville chrétienne.

La mise en marche immédiate des structures de gouvernement et d’administration dans ce double préside vont attirer d’autres groupes de population chrétienne. Ainsi, pour le gouvernement de ces places, la couronne délégua son pouvoir à un membre de la noblesse, en accordant un siège entre deux pour la garde et possession des places. Les fonctions du gouverneur et du capitaine général d’Oran - Mers-el-Kébir se rapprochent de celles des vice-rois dont se sert la couronne pour se faire représenter dans les territoires, dans lesquels leur présence ne peut être continue. S’agissant d’un préside, le gouverneur devra être élu parmi ces membres de la noblesse qui auront eu un entraînement militaire plus complet, exerçant des fonctions de ce genre dans la guerre de Grenade, dans d’autres étendues de la monarchie, y compris dans la propre Berbérie.

Son arrivée à la place se voit entourer de toute une cohorte dans laquelle famille, service domestique, assistants et tous ceux qui sont sous la protection de son grand pouvoir, en espérant être récompensés par une quelconque prééminence ou charge dans l’administration du double préside, constituent un collectif spécifique dans la population chrétienne d’Oran. En plus du gouverneur, la couronne envoie aussi des voyers, comptables, agents et payeurs, avec une évidente mission de contrôle et d’organisation de l’aspect militaire du double préside. En ce qui concerne l’administration municipale à Oran, tout comme dans le reste des villes espagnoles, celle-ci se trouve sous le contrôle d’un conseil municipal à la tête duquel il y a un maire, conseillé par différents régisseurs et gendarmes qui s’occupent du bon fonctionnement de toutes les affaires relatives à la municipalité. Le conseil municipal a déjà été établi à Oran en 1512, rivalisant avec la couronne pour la nomination des membres les plus remarquables, tout comme le gouverneur peut placer lui aussi quelques-uns parmi eux grâce à ses plus fermes appuis. Comme norme régulatrice de son organisation, la couronne octroie à la ville d’Oran la juridiction de Malaga.

Parmi la population chrétienne d’Oran, il est aussi nécessaire de relever la présence de trois ordres religieux – la Merci, franciscains et dominicains –, qui, même peu nombreux, exercent un rôle fondamental dans l’établissement et la fixation des caractères d’une société chrétienne dans un territoire hostile. À cela, concourt la réalisation des trois fonctions prioritaires dans une enclave de la frontière nord-africaine entre Chrétienté et Islam, comme le sont le maintien de la foi chrétienne dans le double préside, le travail évangélisateur par rapport aux musulmans et aux juifs, et la rédemption de captifs.

En plus, on doit mentionner la dépendance d’Oran - Mers-el-Kébir de l’archevêché de Tolède, conséquence directe d’une conquête payée avec l’argent de ce diocèse, si bien que la couronne se réserve le droit du patronat concernant l’église oranaise. En accord avec cette dépendance, l’autorité principale religieuse est le vicaire, représentant direct de l’archevêché de Tolède. La présence de l’Eglise dans le double préside s’est aussi manifestée à travers la procédure du tribunal de la Sainte Inquisition, question pour laquelle les deux places dépendent de l’autorité du tribunal de Murcie, pour d’évidentes raisons de proximité, de facilité de communication avec ces latitudes de Berbérie.

Concernant le noyau de la population chrétienne qui gère la vie économique d’Oran et Mers-el-Kébir, on doit mentionner l’existence d’un groupe qui, même s’il n’est pas nombreux, a une particulière importance par le caractère des activités réalisées dans le double préside. Artisans, marchands et commerçants disposaient d’un approvisionnement de produits de première nécessité pour la population civile, devenant aussi dans certaines occasions une aide fondamentale pour une garnison qui se voit obliger de recourir uniquement à eux, seul moyen lorsque la précarité devient très évidente. Les maçons et charpentiers se présentent comme deux corporations de plus grande importance, pour leur rôle décisif dans les œuvres de construction et réhabilitation des édifices civiles et militaires. De leur côté, les marchands et commerçants dotent Oran de tavernes, boulangeries, boucheries, poissonneries, boutiques de draps et toiles, en attribuant une importance spéciale au commerce de soie, en plus du blé et de l’avoine. Leurs établissements se regroupent dans « la route, rue publique dans laquelle se trouve le commerce des marchands », en dotant Oran d’une certaine vitalité commerciale.

Quelques commerçants résident dans la ville, d’autres y vivent simplement le temps de leur commerce, mais, d’une manière ou d’une autre, tous contribuent à configurer l’environnement du double préside, dans lequel, de façon parallèle à la vie militaire, ont une vie civile qui veut se rapprocher de n'importe quelle ville espagnole de l’époque.

C’est le panorama de la présence chrétienne qu’on peut tracer pour Oran aux xvie et xviie siècles. Une présence qui recouvre tous et chacun des champs d’action dans des places à caractère militaire qui ont vite développé une vie civile à tous les niveaux.

Cependant, et en plus de la précaution avec laquelle ils se déplacent depuis la Péninsule, les présupposés d’organisation à partir desquels Oran va se convertir en une nouvelle ville castillane, pour les chrétiens, leur présence en Berbérie indique rapidement de graves difficultés pour son maintien dans un territoire dominé par l’islam. Les conditions restreintes sous lesquelles s’est achevée la conquête des enclaves nord-africaines, et la complication progressive des fronts politiques dans lesquels doivent se mouvoir l’Empire carolin et la monarchie postérieure des Philippe, donneront comme résultat l’apparition rapide d’une précarité évidente dans les conditions de vie de ces places, pénurie qui affecte notamment les soldats de la garnison et leurs familles, un collectif directement dépendant de quelques envois depuis l’Espagne, qui chaque fois sont inférieurs et moins réguliers à cause des difficultés politiques et financières que traverse la métropole.

Au moment où cette précarité deviendra criante et qu’on sera peu certain des envois qui pourront s’effectuer depuis l’Espagne, cette population chrétienne qui défend et maintient la survivance de ces places entre les mains espagnoles se verra obligée d’assurer sa subsistance par d’autres moyens. Alors, on opte pour le renforcement de l’établissement de relations étroites avec les musulmans de l’entourage, dans une claire inflexion du code des valeurs qui avait ramené les Espagnols à s’introduire dans les terres de la rive méridionale de la Mare Nostrum.

Les autorités chrétiennes d’Oran et Mers-el-Kébir offrent aux cheikhs des tribus musulmanes une protection face aux Turcs, qui ont aussi fait irruption dans les terres maghrébines dans les premières années du xve siècle et, en contrepartie, ces tribus mettent au service des chrétiens leur connaissance de la langue, traditions et terrain, ainsi que les produits et marchandises dont les Espagnols sont à court pour la fixation à laquelle ils sont soumis dans les présides qu’ils construisent.

Dans cette relation, les musulmans sont ceux qui ont le plus à offrir et, pour cela, les chrétiens tenteront de les attirer à travers diverses formes, en établissant différentes formules de captation. Ce qui est indéniable, c’est qu’il y a une évidente volonté d’entente de la part des deux parties depuis le début, parce que les circonstances des uns et des autres le favorisent ainsi, et si dans cette frontière nord-africaine les musulmans sont ceux qui partent d’une position plus favorable, les chrétiens sont ceux qui peuvent gagner s’ils parient fort, parce que ce sont eux qui jouent leur continuité dans ces latitudes. Lorsque la politique offensive décidée au début par les Rois Catholiques par rapport au Maghreb, elle est restée déjà obsolète et était substituée par un désir défensif qui prétend uniquement à la survivance espagnole en Berbérie, dans les meilleures conditions possibles ; la collaboration avec les musulmans par la voie pacifique se fonde en un principal et presque seul recours, ce qui suppose toute une série de changements dans des espaces déterminés de cette frontière de Berbérie, en ce qui concerne les relations maintenues entre Chrétienté et Islam jusqu’à ce moment.

Les règles pour l’établissement des formules de collaboration avec l’Islam, une fois que les idéaux de reconquête de l’Espagne Tingitane sont mis de côté avec ceux qu’avait introduit l’Espagne au Maghreb, la couronne va les donner à partir de la signature des pactes avec les chefs des dynasties urbaines comme moyen favorisant des accords entre les gouverneurs des places chrétiennes et les cheikhs des tribus arabes et berbères.

L’exemple que donne Charles Quint lorsqu’il traite avec l’autorité musulmane de Tlemcen ou de Tunis, les conditions à travers lesquelles ces territoires se mettront du côté de la Chrétienté, dans un hypothétique mais réalisable affrontement avec la Sublime Porte, en échange de la protection chrétienne, en réalité on ne fait que déplacer en Berbérie les canons de collaboration en vigueur dans la Péninsule durant les siècles médiévaux. Cet exemple est suivi de très près, bien qu’à un autre niveau, dans les propres présides espagnoles, quand les gouvernements signent des assurances avec les représentants des tribus musulmanes de l’entourage ou lorsqu’ils laissent entrer dans les rangs de la garnison chrétienne des soldats adeptes de l’Islam.

Les temps de la conquête ont permis le passage à la période de négociation, et cela se traduit par le fait de parvenir au respect des dynasties régnantes dans les Etats barbaresques, et on négociera de quelque manière la frontière de Berbérie pour offrir un espace de vie convenable aux chrétiens des présides et aux tribus musulmanes hostiles à l’empire ottoman. Dans ces pactes, la liberté religieuse demeure toujours sauvegardée et la conversion forcée étant toujours interdite, mais pas celle volontaire, bien que la peur demeure toujours latente à l’inaccomplissement de ce qui est convenu par les deux parties, on parie fortement pour l’unique forme de relation symbiotique qui peut favoriser la survivance des deux signataires dans les terres convoitées par le sultan ottoman.

Quelques décennies après la conquête, le système par lequel les chrétiens recourent aux grains des musulmans pour leur survivance apparaît déjà pleinement mis en place.

Pour cela, les autorités d’Oran ouvriront les portes de la muraille qui les défend de l’entourage hostile pour que le cheikh de la tribu berbère ou arabe qui, disposé à collaborer avec les chrétiens, entre dans la casbah, remettant un pourcentage de blé et d’orge de leurs propres récoltes annuelles.

Ces tribus collaboratrices, « tribus des Arabes de paix » selon la terminologie de l’époque, se compromettent à remettre une quantité déterminée de blé et orge aux autorités chrétiennes. S’il y a un accord entre les deux parties, on procède à la signature d’assurance ou temin que le gouverneur, au nom du roi, et en tant que suprême autorité des places, signe avec le cheikh, en tant que chef de tribu ou ensemble de douars. Cette assurance est habituellement valable pour un an, d’août à août, et exige la déclaration du nombre de charrues qu’il y a dans le douar car, en relation avec ce chiffre, et avec les nécessités annuelles de la garnison du double préside, on fixera la quantité totale de blé et orge que les vassaux des tribus doivent remettre à Oran au délai fixé par ce contrat.

Dans les dernières décennies du xve siècle, il est convenu que, pour chaque charrue, les roturiers de ces « tribus arabes de paix » remettront « trente mesures d’almude ou de boisseaux castillans de blé et trente autres d’orge ». En échange de ces livraisons, les « Arabes de paix » obtiennent le permis pour semer et faire paître leurs bétails dans les termes et contours d’Oran et Mers-el-Kébir, dans un rayon de dix ou douze lieues.

L’inexistence des attaques de la part des chrétiens est aussi assurée, ainsi que leur protection face aux autres Arabes qui ne collaborent pas avec les chrétiens et face aux représentants de la Sublime Porte au Maghreb, qui chaque année déploient leurs forces sur le territoire nord-africain, pour recueillir la ghrama, tribut auquel sont soumises toutes les tribus sédentaires dans les domaines et aires d’influence turque au nord de l’Afrique. Depuis le milieu du xvie siècle, au tribut en grain que comporte l’assurance s’ajoute la vente d’une quantité déterminée du même produit, toujours aux prix les plus modérés, à ceux que peut bien accompagner la transaction d’autres produits difficiles à obtenir par les chrétiens d’Oran et Mers-el-Kébir, qu’il s’agisse d’aliments (pois chiches, dattes, amandes, miel), ou de produits somptuaires (tapis, toiles, draps).

La vente de grains au prix débattu se nomme rumia ou romia, et bien qu’en théorie elle est volontaire pour les différentes tribus des « Arabes de paix », finit par être « presque par la force, car en ne le rapportant pas l’assurance reste vitreuse et en rupture avec les soldats d’Oran ». Pour l’exécution du contrat, le gouverneur exigeait qu’un membre de la famille du cheikh reste à Oran, comme gage – le plus souvent un de ses fils qui, durant l’année de validité du contrat, sera maintenu par les finances royales.

En plus de ce type de relations établies entre les chrétiens d’Oran et Mers-el-Kébir avec les musulmans de l’entourage, qui, comme il a été signalé, supposent l’ouverture de la ville chrétienne à l’entrée temporaire des musulmans, il y a d’autres voies par lesquelles s’effectue l’incursion d’éléments de la culture musulmane à Oran à une grande échelle.

Ici, on devrait signaler la présence des mogataces, musulmans « baptisés ou non, qui servaient comme espions, guides ou auxiliaires dans les troupes espagnoles de certains présides africains ». Dans ce cas, on trouve un groupe particulier de population presque toujours musulmane, pour le cas du double préside, qui en plus est libre et y habite, et non de manière temporaire, dans une enclave chrétienne, ce que l’on constate non seulement à Oran et Mers-el-Kébir mais aussi à Melilla depuis peu après sa conquête en 1497. Bien que leur nombre n’arrivera jamais à être significatif, particulièrement en comparaison avec les 1 200 individus qui doivent faire partie de la garnison d’Oran et Mers-el-Kébir – 1 700 depuis 1596 –, leur statut de soldats avec une situation sédentaire dans l’armée démontre jusqu’à quel point ces mogataces peuvent être un bon exemple de la coopération en question avec l’Islam quand, du moins en théorie, cette option n’est plus valide dans les limites de la Péninsule.

Dans la relation de gens de guerre de 1595, est spécifiée l’existence de six mogataces formant partie de la « infanterie qui sert d’ordinaire dans le campement et les murailles ».

Leur connaissance de la langue arabe, ainsi que du terrain qui entoure le préside, et la facilité de se rapprocher de l’ennemi sont fondamentales pour accepter leur présence parmi les rangs d’une troupe chrétienne. Soit en agissant comme espions face aux « Arabes de guerre », soit en surveillant bien l’accomplissement des pactes signés avec les « Arabes de paix », ou même en interceptant d’éventuels objectifs pour de futures opérations chrétiennes d’attaque et de pillage, les mogataces constituent une partie principale de la garnison espagnole, considérant que les avantages de leur présence plus forts que les méfiances que peuvent susciter leur origine et leur confession.

Le contact obligatoire et nécessaire qui depuis le début s’établit entre les chrétiens du double préside et les tribus musulmanes de l’entourage conduira la relation entre Chrétienté et Islam à des limites exceptionnelles. Dans ce sens, les contacts entre les soldats qui font partie de la garnison chrétienne et les femmes musulmanes qui vivent dans les tribus proches aux présides, même en étant fréquents depuis le début de la présence espagnole, au-delà du Détroit étaient particulièrement notables à la fin des années du xvie siècle, donnant lieu même aux chrétiens de renier leur foi pour s’unir avec les femmes musulmanes. Dans le cas d’Oran et Mers-el-Kébir, Felipe II finira par décider l’envoi depuis l’Espagne « de femmes amoureuses dévergondées qui de là pourront s’unir avec des hommes comme il se fait dans d’autres endroits », comme solution d’émergence qui mettra fin à cet état de choses qui se complique par moments. Car ces relations entre chrétiens et musulmanes, comme celles entre chrétiennes et musulmans, signifiaient la possibilité d’avoir des enfants qui a priori devraient avoir une insertion sociale difficile, notamment dans leur intégration dans les effectifs de la garnison espagnole. Cependant, dans une société de frontière où les lignes qui démarquent des intérêts et des intentions restent aussi diluées en faveur de la propre survivance, il est prouvé comment cela est réalisable qu’un fils de soldat chrétien et d’une mère musulmane ou d’un père musulman et d’une mère chrétienne arrivera même à garder une place dans la garnison qui défend la présence espagnole dans les terres nord-africaines.

Les gouverneurs des places étaient conscients que les bénéfices dérivés du service aux armes entre les troupes espagnoles de ces enfants de musulmans/nes étaient supérieurs aux inconvénients, car ces soldats pouvaient avoir, précisément par la conjonction des deux cultures et religions, des qualités recherchées dans le bon soldat chrétien et musulman, à même de réunir des options de connaissance de langues, terrains et traditions fondamentales pour la garnison qui trouve dans les pactes avec l’Islam une source prioritaire pour assurer sa survivance dans ces territoires d’occupation restreinte.

À ces musulmans qui collaborent avec les chrétiens, vivant à l’intérieur des places et maintenant pleinement leur statut d’hommes libres, il faudrait ajouter, bien que dans une situation totalement différente, le groupe des musulmans qui ont été capturés dans une razzia contre les Arabes de guerre. Il s’agit d’un secteur de population qui a pu atteindre des chiffres certainement remarquables à Oran durant les xvie et xviie siècles, d’après les nombreuses razzias menées par les chrétiens dans les tribus musulmanes hostiles de l’entourage, et qui en plus, dans de rares occasions, se présentent comme une population à caractère temporaire, car, si certains d’entre eux obtenaient le rachat souhaité peu après, le plus courant était qu’après avoir été vendus aux enchères publiques, et en devenant propriété de maîtres chrétiens ou de juifs qui les avaient acquis, ils restent sous leur obéissance pendant plusieurs années. Pour beaucoup d’entre eux, l’option de la conversion apparaît comme l’unique sortie d’une situation personnelle difficile, qui se prolonge dans le temps plus que l’on croit ; il est évident que le baptême n’avait pas l’habitude d’entraîner avec lui la liberté de l’esclave musulman.

Pour ceux qui, s’ils l’obtiennent, il sera fréquent, qu’une fois libres ils opteront pour faire partie de la garnison des places, et une fois embrassée la foi chrétienne et en démontrant des qualités suffisantes pour le service militaire, le service aux armes pouvait leur offrir la possibilité de commencer une nouvelle existence en tant que chrétiens dans le double préside, en parvenant à occuper des postes importants dans les troupes qui garnissent les places.

Ils étaient souvent les chefs de ces esclaves, ceux qui se chargeaient de les initier à la foi chrétienne, en commençant ainsi un processus de conversion qui serait plus tard renforcé par le travail d’évangélisation à Oran.

Mais le fait fondamental de vivre dans une société frontière et les difficultés de se maintenir dans ces enclaves ont fait que, dans de nombreuses occasions, ces esclaves déjà convertis décidèrent de quitter ces places et de réintégrer ensuite la culture musulmane dont ils provenaient, si bien que beaucoup d’entre eux se repentaient et revenaient à la foi chrétienne. Dans ce groupe d’esclaves musulmans, il faudrait intégrer aussi ceux de race noire qui arrivent dans le double préside, presque souvent, après l’opportunité de vente de la part de leurs maîtres les « Arabes de paix », qui les avaient capturés au cours de leurs successifs voyages en terres nord-africaines à la recherche de marchandise pour faire du commerce. Dans certaines occasions, ce sont les propres chrétiens qui les capturent au cours des attaques contre les « Arabes de guerre » qui incluent parmi leur population des nègres qu’ils ont eux-mêmes capturés auparavant, et aussi le cas de ces musulmans de race noire qui entreront dans les places en servant de monnaie d’échange pour effectuer les rachats d’esclaves musulmans de race blanche qui se trouvaient emprisonnés dans le double préside.

Malgré les différents groupes de population musulmane qui entrent à Oran, quelques-uns de manière temporaire, d’autres de façon plus stable, on ne peut pas parler de l’existence d’une médina arabe à Oran ni à Mers-el-Kébir.

Dans ce sens, Ifri, région située à quelques mètres de la ville d’Oran, aurait hébergé le quartier musulman dont ne disposait pas la ville oranaise. À Ifri comme aussi à Canastel, à trois lieues du double préside, étaient installées quelques-unes des tribus des « Arabes de paix » avec qui ces places espagnoles avaient le plus de contact, facilitant ainsi certaines relations qui allaient devenir vitales pour la subsistance de la population chrétienne dans le continent voisin.

Mais il est certain qu’Oran n’a pas disposé d’une médina arabe pour héberger le contingent musulman qui traversait ses murailles ; il n’est pas moins certain qu’Oran ait conservé un quartier juif, habité par des Hébreux en activité, depuis peu de temps après la conquête de l’enclave et jusqu’à l’expulsion définitive de ce noyau en 1669. La présence de juifs dans Oran chrétien commence la même année, en 1509, lorsqu’après la conquête, on permet au juif Rubi Satorra de rester dans la place en tant qu’interprète de la langue arabe, et seulement trois années plus tard, elle s’étendait, lorsque Fernand le Catholique octroie une cédule pour laquelle il autorise les juifs nommés Cansino et Bensemerro à vivre à Oran, où ils servaient en qualité de percepteurs des droits que, traditionnellement, ils percevaient pour le roi de Tlemcen. La raison qui peut alléguer la concession du dit permis, il faut la chercher dans le cas similaire des relations établies avec les musulmans dans le type de conquête à travers laquelle s’est effectuée la pénétration castillane dans ces places.

Très tôt, les chrétiens prouvent que la meilleure manière de se rapprocher des musulmans de l’entourage se fait à travers les juifs qui avaient vécu dans ces places et banlieues, car il n’est pas vain que beaucoup d’entre eux étaient héritiers des expulsés des terres espagnoles en 1391 et/ou en 1492, et ils étaient venus en maintenant d’étroites relations avec la population musulmane.

Le quartier juif qui a commencé à se constituer dans l’Oran chrétien à partir de la cédule de Fernand le Catholique, en 1512, continuera de croître en importance non pas quantitative mais qualitative pendant le xvie siècle. Les méfiances à l’origine de l’expulsion des juifs en Espagne en 1492 s’échangeaient dans des places à caractères aussi spécifiques comme celles des présides du nord d’Afrique, en avantages qui favorisaient non seulement leur présence dans quelques territoires parce qu’étant espagnols, leur entrée n’aurait pas été permise, ni même pas leur accès progressif dans les sphères de la vie publique chaque fois plus compromises et remarquables.

La force et la détermination avec laquelle quelques juifs d’Oran réalisent des professions et fonctions au bénéfice de la survivance espagnole dans ces enclaves parvient à se configurer comme un facteur fondamental pour qu’un noyau hébreux continue d’être présent dans l’une des enclaves méridionales d’Espagne jusqu’à la seconde moitié du xviie siècle, lorsque celle-ci était une option défaite pour les autres territoires de la monarchie.

Leur connaissance de la Berbérie, leurs relations anciennes avec les tribus musulmanes, la maîtrise de la langue arabe, ont fait de quelques-unes des juifs d’Oran une partie fondamentale de la défense du double préside, grâce à leur capacité d’agir comme traducteurs et interprètes des musulmans – mission réalisée par la famille Cansino durant tout le xvie siècle –, en favorisant par conséquent tous les marchés qui étaient nécessaires à réaliser avec eux.

Mais ces mêmes aptitudes les ont rendus habiles pour agir comme des guides dans des expéditions contre les « Arabes de guerre » ou comme des espions qui surveillent les projets et agissements des autorités qui régissent les enclaves musulmanes les plus proches, le cas de Tlemcen, Mostaganem et Alger, mais aussi ceux qui régissent les enclaves éloignées, Tunis, Marrakech et Fès, voire Istanbul. Pour les juifs d’Oran, qui possèdent une capacité économique et financière plus puissante, s’offre la possibilité de réaliser un rôle remarquable comme agriculteurs, éleveurs, commerçants ou bailleurs, toutes activités dans lesquelles ils y obtiennent un poste primordial qui alimente leurs options de continuer d’être présents dans ces places. Le grain qu’ils obtiennent de leurs récoltes peut alimenter la garnison chrétienne lorsque ce qui rentre de l’Espagne et ce qu’ils obtiennent des « Arabes de paix ne sont pas suffisants pour répondre aux besoins alimentaires, et ne douteront pas d’obtenir d’importants bénéfices de leur vente, en l’offrant à un prix un peu plus élevé de ce qui se paye aux musulmans. Quelque chose de semblable se passe avec eux dans leur facette de commerçants, car si d’un coté ils permettent l’accès de produits à la population chrétienne qui, autrement n’entreraient pas dans les places, il est aussi certain qu’ils augmentent tellement les prix qu’à la fin des années mille cinq cent, on finit par discuter sur la permission ou l’interdiction de commercer avec des juifs.

Il est ainsi évident que ces familles hébraïques qui, par leurs fonctions au service de la couronne, ont obtenu un niveau de revenu élevé et ont exercé un rôle décisif dans le maintien du double préside. Et ils l’ont fait dans leur spécialité financière, comme prêteurs de ces quantités d’argent qui n’étaient pas remises d’Espagne avec suffisamment de diligence et volume permettant de satisfaire les besoins de la garnison, si bien que ce mécanisme de comportement complique, d’une certaine mesure, la situation de certaines places qui, souvent étaient incapables de rendre ces prêts, bien que les intérêts fussent bas.

Comme acheteurs d’esclaves musulmans ou comme médiateurs dans le rachat de chrétiens captifs à Alger, Tunis ou Tlemcen, les juifs parvinrent, grâce à leur force économique et à leurs contacts avec le monde musulman, à être considérés comme un noyau de population d’une évidente importance pour Oran et Mers-el-Kébir. Ces qualités feront que quelques-uns de ces juifs bénéficieront de l’installation d’une place dans la garnison chrétienne, soit en prenant directement les armes, le cas de certains des membres de la famille Cansino, soit en exerçant la médecine, fonction courante dans la culture hébraïque.

Malgré les bénéfices qui résultent de ces activités réalisées par le noyau juif résidant à Oran, nombreuses sont les méfiances révélées par leur présence entre les autorités et les citoyens d’Oran. Depuis le début de leur présence dans cette ville, les juifs étaient restés confinés dans leur propre quartier juif, qui, situé dans une zone proche de la casbah, était séparé du reste de la ville « par un mûr qui n’avait qu’une seule porte d’accès. Cette porte s’ouvrait à l’aube et était gardée par un officier chrétien. La clef était déposée, la nuit, avec les autres clés de la ville, dans la résidence du gouverneur ».

Les activités religieuses développées dans la synagogue étaient aussi surveillées de près par des représentants de l’Eglise chrétienne à Oran, surtout parce qu’elle « faisait fonctionner une école de Talmud- Thora ; une Yeshibot ou une académie rabbinique, très prestigieuse dans toute l’Algérie, ainsi qu’une remarquable bibliothèque qui contenait les vieux manuscrits espagnols, outre des précieux Sefarim ou rouleaux de la Thora gardée par la communauté ». Au fil des années, la préoccupation principale des chrétiens par rapport au noyau juif résidant à Oran avait virée autour de la croissance démographique progressive de cette communauté, ce qui avait mené les autorités du double préside à solliciter de la couronne très souvent des mesures restrictives pour l’établissement de nouveaux juifs dans cette ville.

Dans ce sens, les mesures adoptées par la couronne ont tendance à favoriser toujours la continuité des juifs naturels dans la place, c’est-à-dire les citoyens établis depuis longtemps, pour être ceux qui réalisaient des fonctions les plus bénéficiaires pour la survivance de ces places dirigées par les Espagnols.

Cependant, et malgré la protection de la communauté juive oranaise par la couronne, il est certain que les milieux de la cohabitation quotidienne étaient nombreux, là où d’importants problèmes existaient dans la relation entre chrétiens et juifs à Oran, aussi bien avec ces membres dont la présence ne pouvait pas apporter les bénéfices pour lesquels ce groupe était toléré dans la ville, qu’avec ces autres qui occupaient les fonctions remarquables justifiant la continuité des juifs dans ce territoire de la monarchie catholique. Les premiers étaient considérés comme une population oisive directement impliquée dans les problèmes de vie, que l’accroissement de cette communauté apporte en elle. Les seconds leur reprochaient les désordres excessifs et les abus qu’ils commettaient dans les activités qu’ils réalisaient.

Avec les uns et les autres, aucune assimilation n’existait envers une langue, des traditions et surtout une religion et culture différentes. Les interprètes étaient accusés de percevoir un salaire trop élevé, dont était rémunérée la valeur de leurs connaissances de la langue arabe, en plus de certaines autres, par rapport à la précarité économique habituelle entre quelques secteurs de la population de ces places.

Les guides et espions étaient inculpés pour avoir laisser passer des opportunités d’attaquer les « Arabes de guerre ». Les commerçants l’étaient pour s’être accaparés de toutes les marchandises, empêchant l’exercice des activités des marchands les plus humbles, en parvenant à rendre difficile l’entrée à Oran de certains produits dont les revenus seraient bénéfiques à la propre couronne.

Ceux qui disposaient des terres étaient accusés d’augmenter le prix du grain qu’ils vendaient à la population militaire dépourvue. Ceux qui avaient acheté des esclaves musulmans l’étaient pour n’avoir pas facilité leur conversion au christianisme afin de ne pas être tenus de les laisser en liberté. Toutes ne sont que des causes de l’état de l’opinion, opposée à la continuité du noyau hébreu à Oran, état qui, au fur et à mesure que le temps passe, se consolide à cause des voix qui se lèvent dans tous les secteurs de la société oranaise.

Mais ce qui est latent sous toutes ces critiques et plaintes, c’est plutôt la faute préalable de l’acceptation de certaines formes culturelles et religieuses différentes, qui se reflètent dans quelques méthodes d’agissement très différentes de celles que le christianisme conçoit comme étant adéquats, toujours dans la convenable orthodoxie.

Ce refus préexiste, héritier de la rare assimilation juive dans les territoires espagnols de la Péninsule, antérieur aux événements de 1492 – c’est ce qui a provoqué l’existence de nombreux témoignages contraires au comportement de la communauté hébraïque à Oran, dans tous ses aspects.

Toutes ces circonstances faisaient que la présence juive dans l’Oran espagnol demeure articulée sous un équilibre précaire de forces, où les facteurs qui favorisent la coexistence et les causes qui provoquent l’hostilité maintiennent une mouvement plein d’oscillations dans laquelle n'importe quelle variation peut se terminer en inclinant la balance du côté le plus néfaste pour les Hébreux. De cette manière, lorsque les motifs pour lesquels les juifs étaient considérés comme un noyau de population peu ou pas du tout bénéfique pour la conservation d’Oran et Mers-el-Kébir dans les mains espagnoles acquerront un poids majeur, leur présence dans ces places aboutira à l’extinction, comme il est arrivé définitivement à travers le décret du 31 mars 1669, durant la régence de Mariana de Austria, par lequel il a été décidé l’expulsion de tous les juifs oranais qui ne procédaient pas immédiatement à leur baptême. Seul un juif a suivi cette indication ; les 466 restants ont pris le chemin vers Livourne, leur future demeure. La balance s’était inclinée avec plus de force du côté des inconvénients, et les juifs étaient obligés de quitter le territoire dans lequel ils vivaient depuis plusieurs générations, en fermant ainsi un épisode significatif de la présence juive dans le territoire espagnol après 1492.

La conquête d’Oran et de Mers-el-Kébir avait rendu implicite l’entrée du christianisme dans quelques enclaves dans lesquelles l’islam était la confession dominante depuis plusieurs siècles auparavant. À côté de l’islam, la présence dans ces places d’une communauté juive, dont une grande partie d’elle était formée par les exilés de la péninsule Ibérique après les persécutions de 1391 et l’expulsion de 1492, avait favorisé dans ces enclaves un léger contact entre le judaïsme et l’islam. À partir de 1505-1509, juifs et musulmans ont abouti à une rapide inflexion par laquelle ils sont passés de groupes dominants à groupes dominés : les uns et les autres ont dû abandonner immédiatement les places après la conquête chrétienne. Mais la formule d’occupation restreinte à partir de laquelle l’Espagne entre dans ces latitudes nord-africaines a rendu très vite la nécessité d’articuler d’étroites relations avec deux cultures, dont la présence en Espagne avait été rejetée quelques années plus plutôt.

Depuis cette perspective, Oran et Mers-el-Kébir retrouvent des aspects fondamentaux de l’ancienne coexistence entre les trois cultures dans la Péninsule, en devenant une authentique société multiculturelle. Si les musulmans ne sont pas parvenus à habiter dans la ville d’Oran, sauf quelques exceptions, les juifs ont réussi à entrer dans la ville, où ils ont vécu jusqu’à la seconde moitié du xviie siècle.

Cette diversité de cultures, religions, modes, traditions et langues, c’est ce qui a rendu exceptionnelle la vie quotidienne dans cette ville, pour sa grande richesse et variété, en la transformant en ce qui « avait été une possibilité rejetée par la Péninsule : une ville multiconfessionnelle », une ville dans laquelle il y avait un contact continuel entre trois cultures et trois religions, en plus des multiples situations intermédiaires de mélanges et contacts entre elles, par le fait d’être enclavé dans un territoire de frontière. En tenant compte seulement de cela, on peut comprendre beaucoup de mécanismes par lesquels la vie est régie dans cette ville.

Depuis sa propre configuration urbanistique, avec un quartier juif en plein fonctionnement, aux activités économiques développées jusqu’au xviie siècle bien avancé, en passant par les relations avec l’environnement de Berbérie, ce sont tous ces aspects qui ont déterminés l’existence de cette société plurielle, dans laquelle le groupe le plus nombreux fut chrétien, alors que le groupe musulman et le groupe juif constituaient de petites minorités. Les relations entre les trois communautés n’étaient pas faciles, mais le fait que chacun de ces groupes jouait un rôle important dans le fonctionnement de la ville a fait prévaloir sa continuité dans celle-ci. Le décret d’expulsion de la communauté juive mettait fin à cette Oran multiculturel, en 1669. Cependant, après la deuxième conquête chrétienne du double préside, en 1732, durant le royaume de Felipe V, la ville d’Oran avait rouvert de manière très significative ses portes à l’installation d’une nouvelle communauté juive, et maintenu ses relations avec les musulmans de l’entourage, et en 1734 la Compagnie des mogataces d’Oran arrivait à se constituer comme troupes régulières musulmanes au service des intérêts chrétiens dans le nord de l’Afrique. 

 

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