Avec Jean-Pierre FREY

Ammara BEKKOUCHE (Auteur)
155 – 168
Extensions urbaines et défis environnementaux
N° 108 — Vol. 29 — 30/09/2025

Jean-Pierre FREY est Professeur émérite des Universités ÉUP, École d'Urbanisme de Paris, Université Paris Est Créteil. Architecte D.P.L.G. en 1972, son parcours d’enseignant et chercheur est ratifié par un Doctorat de 3e Cycle en Sociologie en1981 puis un Doctorat d'État en Lettres et Sciences Humaine en 1987. Il est actuellement Chercheur à l’UMR-CNRS 7218 LAVUE (Laboratoire Architecture, Ville, Urbanisme, Environnement), École d'Architecture de Paris-Val de Seine.

Ses activités d’enseignement supérieur et de responsabilités administratives et pédagogiques, se déploient dans plusieurs institutions étrangères
et couvrent différents niveaux de formation
(la recherche, conférences, encadrement et jury de thèses, tutorat, concours, missions de coopération,…). Parmi ses travaux, se perçoit l’importance de ses implications pédagogiques à l’échelle maghrébine, notamment et entre autres, pour ce qui concerne les thèses soutenues et publiées.

L’entretien qu’il accorde à Insaniyat coïncide avec un moment de changements annoncés dans les structures de l’enseignement supérieur en Algérie qui nécessite une réflexion particulière concernant le domaine de l’architecture. Son expérience en la matière, apporte un éclairage suggestif et interrogateur sur les enjeux urbains et environnementaux à venir.

Ammara BEKKOUCHE : La singularité de votre double formation architecte et sociologue, nous interpelle pour chercher à comprendre l’apport de la sociologie dans la démarche conceptuelle de l’architecte et l’urbaniste.

Voudriez-vous revenir sur les faits de cette prise de conscience s’agissant de la nécessité d’articuler les connaissances de l’architecte et du sociologue? Et comment par la suite, vous avez développé cette conjecture en certitude ?

Jean-Pierre FREY : Mon penchant pour la sociologie a manifestement été stimulé par des prises de positions politiques adoptées dès le Lycée (1962-1968) sans doute grâce à l’enseignement public et mon éducation familiale, qui m’avaient rendu sensible aux injustices et à la question des inégalités en général telles que je les percevais dans le monde. La décolonisation de l’Algérie et les guerres d’Indochine et du Vietnam m’avaient conforté dans l’idée que les conflits, enjeux et issues possibles -aussi brutaux qu’ils aient pu être dans les conflits guerriers- dans chaque société ne pouvaient que se dénouer que par l’obstination et la bonne volonté de chacun dans de banals engagements quotidiens. L’existentialisme (et les lectures de Sartre, Camus, Malraux, etc.) m’avait naturellement orienté vers une critique du mode de production capitaliste et d’une société de consommation dont je ressentais les brimades
et injustices à cause des faibles capitaux économiques et sociaux dont je disposais dans une Alsace des Trente glorieuses finissantes. La vision du monde dont j’avais hérité de mes ancêtres ouvriers ruraux (côté maternel) ou employés timidement urbains (côté paternel) m’avaient rendu suspicieux vis-à-vis de ce que la Reconstruction et les premiers Grands-ensembles faisait naître à la place des centres-anciens ou dans les premières extensions massives à la périphérie des agglomérations grignotant les terres cultivables. Je trouvais que ça abîmait le paysage
et augurait d’un mode de vie que devait rapidement stigmatiser l’expression « métro-boulots-dodo »
dont je mis un point d’honneur à me déprendre
pour échapper à une société de consommation que je perçus comme une aliénation et une entrave à une liberté à laquelle je suis toujours foncièrement attaché.

Les études d’architectures ont été profondément modifiées dans la période 1967-1972 qui fut celle de ma formation aux Beaux-Arts. J’ai immédiatement contribué comme étudiant révolté et comme enseignant improvisé mais créatif lors de mes deux dernières années d’études à une refonte de la pédagogie. Les réflexions sur les rapports de ce monde des architectes que je découvrais avec une société en profonde mutation et orpheline de l’histoire de son rapport à l’espace et au temps m’incitèrent rapidement à en appeler à des travaux de sociologie pour mieux comprendre dans quoi nous nous engagions, et peut-être surtout ce qu’il convenait d’éviter de faire en architecture et en urbanisme. Ces deux domaines me paraissaient d’emblée intimement liés mais avec une clef d’explication commune liée à l’organisation sociale. Le mouvement des situationnistes et le passage marquant d’Henri Lefebvre à Strasbourg où j’étudiais, m’avaient fait adhérer aux thèses critiques concernant aussi bien la vie quotidienne que le droit à la ville (Frey, 1981). Plus sensible à l’approche marxienne des questions sociales du logement d’Henri Lefebvre (alors
à l’Université de Nanterre) qu’à celle du catholicisme socialisant d’un Paul-Henry Chombart de Lauwe
(à l’EHESS), j’avais décidé de compléter ma formation en urbanisme et de rectifier ma formation d’architecte en montant à Paris avec l’ambition d’y préparer une thèse de sociologie à Nanterre dès mon DPLG acquis en 1972. Lefebvre, alors à la retraite, avait été remplacé par Henri Raymond sous la direction duquel j’ai fait tout d’abord une thèse de troisième cycle en sociologie sur l’architecture puis une thèse d’État en Lettres et Sciences humaines sur l’habitat et l’urbain. Lorsque j’ai entrepris de m’inscrire à l’Institut d’Urbanisme de Paris (récemment déménagé à la jeune université de Créteil) pour y parfaire ma formation en 1974, on m’a proposé d’y enseigner, ce qui me fit renoncer à y être étudiant mais m’a résolument engagé à dans une carrière d’enseignant-chercheur avec ce profil interdisciplinaire un peu incongru d’architecte-sociologue-urbaniste qui me caractérise.

A. B : Dans les années 2000, vous aviez été invité par l’USTOMB pour contribuer à la formation des architectes-enseignants, en vue d’assurer les tâches d’enseignement et d’enquêtes de terrain en corrélation avec le CRASC.

Au-delà des impressions ressenties à travers les visites de la ville ou partagées avec les collègues
et étudiants, quels ont été les sujets qui avaient attiré votre attention et vous avaient semblé intéressants, voire urgents, à étudier pour la société algérienne ?

J-P. F : Aussi bien dans la France des années 60 qu’en Algérie où j’ai commencé à enseigner dans les années 80, j’ai été interpellé par le décalage entre certains états et segments du bâti et les contradictions entre les modalités et procédures de fabrication des espaces de l’habitat et de l’urbain. Ma thèse récemment soutenue m’avait conforté dans l’idée que l’architecture comme domaine de compétence relevait d’une instrumentation des lieux à travers les abstractions et la rationalité de la figuration graphique. Entre gens du même monde aristocratique -mais finalement fondamentalement bourgeois caractérisé par un mercantilisme généralisé faisant du sol puis des lieux de vie des marchandises qu’on peut morceler à souhait- la production des édifices confiée depuis la Renaissance à ces nouveaux intellectuels que sont les Architectes (nouveau type de maître d’œuvre détachés des chantiers) donne lieu à des demeures somptueuses à une création esthétique aussi raffinée que dispendieuse. Mais la rencontre de ce mode de production avec la demande des classes populaires qui arrivent sur le marché immobilier au début du XIXe siècle avec ce qu’on a appelé la question du logement, devait en quelque sorte sonner le glas d’une architecture conventionnelle. Ce qu’ont parfaitement saisis des théoriciens comme Manfredo Tafuri
(Tafuri, 1970/1976), Henri Lefebvre (Lefebvre, 1974) ou Henri Raymond (Raymond, 2017). S’engage alors un vaste débat où l’Architecture comme œuvre redevable à un auteur créateur et innovant qui en revendique la paternité symbolique et juridique s’oppose à l’habitat ordinaire, le vernaculaire des sociétés archaïques, indigènes ou primitives, perçu comme de l’auto-construction en vertu d’une autre division du travail dans la fabrication de l’espace. Ce sont les maîtrises de l’espace et du temps dans les façons de percevoir, concevoir, réaliser, et pratiquer les lieux urbains de l’habitation selon les groupes sociaux et les compétences professionnelles qui sont en cause.

La segmentation des tissus urbains entre d’un côté les tours et les barres prônées par une modernité triomphante, de l’autre, le mitage périurbain par l’émiettement pavillonnaire et, entre les deux, la difficile gestion de l’entretien du patrimoine et le subtil et subreptice renouvellement d’un tissu dense ménageant un meilleur équilibre des formes et des activités permettant d’échapper à une ségrégation fonctionnelle destructrice de la vie sociale ne pouvaient que nous inciter à remettre en cause les façons dont l’Algérie faisait face à la pénurie de logement.

Au-delà du simplisme des plans-types et de leur répétitivité dans des programmes à la fois trop massifs et toujours insuffisants tant d’un point de vue quantitatif que qualitatif, il y avait à réhabiliter symboliquement et pratiquement ce que la population bricolait. Que ce fut à partir d’un bâti existant (habitat rural ou urbain hérités de diverses périodes coloniales, cités de recasement de la guerre ou même logement social récent) ou ex-nihilo influencé par les séries télévisées égyptiennes, indiennes ou occidentales, il émergeait dans le territoire algérien une multitude d’édifices témoignant des compétences et performances de la population aussi bien dans ce qu’on appelle en sociologie l’appropriation de l’espace que dans une créativité et une ingéniosité injustement ignorées par les autorités et les professionnels. En plus de la critique manifeste d’une production officielle toujours plus ou moins insatisfaisante malgré les progrès d’un confort domestique due à la réalisation des réseaux d’infrastructure, ces initiatives populaires indiquaient les voies d’une expression culturelle originale susceptible d’alimenter une esthétique nationale renouvelée. Plutôt que de chercher à éradiquer les bidonvilles, interdire ou entraver les appropriations, discréditer les initiatives des laissés pour compte de la politique officielle, il fallait inciter les étudiants à prendre en considération, à respecter et à encourager, quitte à les orienter ou rectifier, ces réalisations. Il s’agissait surtout d’en tirer les leçons pour améliorer ses connaissances et concevoir son rôle plus comme celui d’un véritable prestataire de service que comme un artiste en quête d’innovation. Ceci au service d’une population moins homogène et uniforme que les autorités ne l’imaginaient ou ne l’auraient souhaité. Mais la sociologie présente l’inconvénient de dénoncer les travers politiques et énonçant les faits sociaux en repérant les différences et distinctions au principe de la constitution des groupes et des classes, ce qui la rend suspect de déviance, voire de subversion…

Par les travaux de recherche allant dans le sens des problématiques que je suggérais dès le début des années 1980, je peux mentionner au moins parmi les thèses que j’ai dirigées celles qui me tiennent le plus à cœur et dont le monde gagnerait à tirer profit (Deboulet, 1994).

A. B : Enfin dans un troisième temps, pour clôturer cette entrée en matière, vos relations avec les doctorants en architecture se sont accrues
et diversifiées à travers plusieurs autres institutions.

Pouvez-vous esquisser un bilan des thèmes auxquelles vous avez contribués, notamment pour ce qui concerne les évolutions et les tendances en matière d’architecture et d’urbanisme. Par exemple est-ce que la relation architecture/sociologie, est mieux perçue et adaptée au temps présent ?

J-P. F : Il y a comme je viens de l’indiquer les travaux allant dans le sens d’une meilleure connaissance des contributions de l’usager à la compréhension de l’organisation de l’espace habité et urbanisé. Cela suppose toujours de faire appel aux travaux des ethnologues et de l’anthropologie en général sur le rapport espace/société, très variable selon les cultures, les situations géographiques et les milieux naturels, notamment pour ce qui concerne les matériaux et les techniques. Je ne conçois par ailleurs mes thèmes et objets de recherche que profondément ancrés dans une histoire selon des pertinences variables en durées et périodisations.

J’ai toujours pensé que l’usage du dessin dans la planification et les abstractions que l’on peut mettre en œuvre du haut d’un pouvoir technocratique relevaient d’une violence symbolique qu’on ne devait exercer que de façon réfléchie, concertée et avec une parcimonie pondérée par les sciences sociales. L’approche sociologique est censée fournir aux architectes quelques données essentielles mais surtout orienter le travail de conception dans le sens d’une écoute de la parole des usagers, d’une réponse à leur demande dans les projets, d’une négociation possible dans l’établissement de toute commande d’ordre urbanistique. Les enseignements de sociologie s’adressant aux étudiants en architecture relèvent donc pédagogie spécifique à inventer et ne peut être simplement importés tels quels d’une faculté de sociologie. Ils sont censés modifier considérablement les raisonnements et attitudes au point d’être déstabilisants et de contredire ou contrarier l’ensemble du corps enseignant, et en premier lieu ceux qui s’occupent du projet. Non pas qu’il faille imaginer de pouvoir se passer d’architecte, encore que… mais que celui-ci se sente plus investi d’une sorte de service public plutôt que se prendre pour un génie plus ou moins incompris porteur de solutions innovantes
et d’un progrès des mœurs. Mais un tel champ d’investigation n’est pas exempt de contradictions qui mettent parfois la schizophrénie au cœur du vécu de l’espace dans la période contemporaine.

À ce titre, le Mouvement moderne et sa façon de vouloir faire du passé table rase, m’a toujours paru plus enclin à imposer des règles et normes hygiénistes, des formes géométriques et des usages contraints, frustrants et autoritaires plutôt que d’abonder dans le sens que les habitants pouvaient souhaiter. C’est la raison pour laquelle je me suis astreint à mesurer dans une « histoire architecturale de la société » avec mes travaux sur la politique du patronat paternaliste les écarts entre le perçu et le vécu des habitants et les projets et conceptions des professionnels et du pouvoir des industriels, des élus ou de l’État. Il convient dès lors de ne pas confondre une conceptualisation scientifique de l’espace qui suppose de construire de façon méthodique
et argumentée de véritables concepts, et ce qui relève de la conception imagée de projets confondant dessin et dessein. Faire en sorte que les architectes ne confondent pas les objets et objectifs avec les vues
et visées des habitants fut l’un des objectifs majeurs de mes enseignements.

En urbanisme également, composer avec le passé et trouver les moyens de régénérer un véritable tissu urbain en conciliant morphologie urbaine
et morphologie sociale avec un souci d’équilibre
et de justice suppose manifestement de rompre avec la logique des extensions massives sur des terrains injustement considérés comme vierges devant des habitants ébahis par des progrès technologiques les laissant cois sur le bord d’une route à trop grande vitesse pour leur train de vie ordinaire. Les réflexions sur l’évolution de la division du travail et des profils de compétences en aménagement restent toujours un chantier d’actualité auquel il conviendrait de s’atteler.

A. B : Pour la formation des architectes, la Charte de l’UNESCO/UIA recommande (entre autres) :

1/ « Les enseignants d’architecture devraient être des praticiens ou avoir une vaste expérience ».

2/ « Les professeurs d'université doivent obtenir une interaction continue entre la pratique
et l'enseignement de l'architecture ».

Comment s’organise l’exercice de cette complémentarité en France ? du moins au sein de votre institution ?

J-P. F : Personnellement, j’avais opté pour l’Université sachant que l’enseignement de l’architecture, héritière des Beaux-Arts, ne dépendait (et ne dépend toujours pas) du Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche. L’Architecture dans l’après-Seconde Guerre est passée par l’Équipement puis la Culture… bref des ministères techniques. On pouvait accéder à un poste d’enseignant sans avoir fait ses preuves en matière de recherche, par exemple en ayant soutenu une thèse devant un jury de pairs (Maîtres de Conférences ou Professeurs selon le niveau hiérarchique) et suivre ensuite une procédure exigeante sur concours national ouvert à l’international. C’est un peu compliqué -d’autant que la législation et les procédures n’ont pas cessé de changer (Lengereau, 2001) - mais, pour faire simple, disons que l’enjeu était l’instauration
et l’organisation du doctorat comme préalable au recrutement et à la gestion du corps enseignant des écoles.

Dès la réforme des Beaux-Arts engagée (notamment celle envisagée par Max Querrien en 1967), il y avait deux types d’enseignants. Des architectes supposés avoir une certaine notoriété due soit à des réalisations reconnues à défaut d’être exemplaires, soit due à leurs titres et diplômes (architectes DPLG ou DESA, Prix de Rome, membres de l’Académie, etc.) hérités de l’Ancien Régime.
Ils s’occupaient essentiellement des Ateliers, cogérés par la masse des étudiants (sous l’égide d’un Massier élu parmi des étudiants), dirigés chacun par un patron flanqué d’assistants de moindre importance, mais de leur obédience esthético-politique. C’est le corps dominant dans chaque établissement. Pour ce qui concerne les domaines considérés comme annexes, secondaires ou périphériques (et donc de moindre importance) on faisait en général appel à des universitaires de diverses disciplines en poste dans des facultés : Droit, mathématiques - notamment pour l’arithmétique, les géométries de l’espace ou la descriptive (la perspective pouvant être professée par un architecte), ingénieur pour la résistance des matériaux ou la construction, géographie, histoire (de l’art essentiellement). Les sciences humaines ou sociales furent longtemps négligées ou absentes (contrairement en urbanisme où elles ont dominé, parce que dépendant depuis 1924 de l’Université avec l’IUUP). Ces enseignants ne faisaient guère que de furtives vacations dans les écoles d’architecture pour devoir leur revenu principal et statut par ailleurs. En 1968, les choses changent car les sciences sociales montent en puissance, les étudiants réclament des enseignements nouveaux pour mieux suivre l’évolution de la société. Ils s’intéressent plus au logement qu’aux grands monuments, à une esthétique modernisée plutôt qu’aux ordres académiques, aux processus de conception et de production qu’aux produits finis dont les modèles sont controversés. On engage donc de plus en plus d’enseignants destinés à faire des cours réguliers, prenant plus de place dans la pédagogie et ce que j’ai appelé une scolarisation des programmes. Le gouvernement cherche à obtenir une coopération entre étudiants et enseignants dans les anciens ateliers transformés à cet effet en Unités pédagogiques sous un Ministère de la Culture dirigé par André Malraux. D’une certaine façon, on recrute tous azimuts pour suivre la montée des effectifs du baby-boom. C’est comme cela que je commence à enseigner avant d’avoir fini mes études d’architecture en les tirant vers les sciences sociales. En plus et en dehors des universitaires déjà en poste, on voit donc apparaître des êtres un peu bizarres et hybrides qui innovent en s’intéressant à des questions nouvelles peu traitées dans les Universités (encore un peu guindées et ne s’intéressant à l’espace, à l’architecture ou à l’urbanisme qu’avec parcimonie) ou absentes des programmes de recherche du CNRS.

A. B : De nos jours, le précepte « Habiter le monde autrement » s’aligne aux paradigmes de résilience urbaine, économie circulaire, biodiversité, participation citoyenne, mixité sociale, équilibre entre le matériel et le spirituel… En ce sens, la production architecturale est mise à l’épreuve de la transition écologique et des défis environnementaux inhérents aux enjeux écosystémiques de l’Anthropocène.
Au-delà des ouvertures à l’innovation des politiques urbaines, vous aviez réagi au concept de « ville intelligente » en lui opposant l’expression « connerie durable ».

L’expression est inhabituelle mais significative d’une période où s’accentuaient les problèmes de la ville et de l’environnement. Lui accordez-vous toujours autant de crédit qu’il y a 10 ans ?

J-P. F : J’avais été frappé de constater que les étudiants qui, sous l’impulsion d’un collègue de l’École des Ponts, choisissaient de faire leurs mémoires de DEA ou de master sur la ville intelligente ne racontaient guère que des bêtises ou des banalités. Je crois que c’était parce qu’ils faisaient trop confiance aux anticipations de la domotique, à une utopie organisationnelle et à la toute-puissance de la technocratie. Être raisonnable pour faire face aux enjeux écologiques et environnementaux suppose de prendre les solutions prônées par la grande industrie
et les géants de l’information avec prudence
et circonspection. Mieux vaut une ingéniosité modestement bricolée et des solutions issues des territoires, terroirs, modes de vie, mœurs et mentalités des habitants que des décisions des responsables politiques ou spécialistes aux visions jupitériennes trop souvent méprisantes ou désinvoltes. Tout se joue finalement toujours dans la vie quotidienne et la mise en œuvre de chacun là où il se trouve et avec les moyens dont il dispose, et notamment son bon sens
et ses réactions critiques. Les ZAD (Zone d’Aménagement Différé), l’évitement du gaspillage des ressources, les circuits courts, l’hygiène alimentaire, le tri sélectif ou le ramassage des ordures s’opposent de plus en plus à la désinvolture d’industriels prêts à détruire l’environnement, à empoisonner les populations réduites à leur système digestif ou à leur absorption neurologique d’une information dégradée en publicité. Pour que la ville puisse être intelligente, il faut en confier autant que faire se peut la gestion et des modalités d’anticipation et de fabrication aux premiers intéressés : les habitants dont il reste à convenir des modalités d’organisation. La participation procède encore toujours trop de haut en bas alors qu’il conviendrait que l’impulsion et les solutions viennent de la base. À condition que les citadins-citoyens puissent faire valoir leur point de vue et accéder à une reconnaissance universelle par les voies malheureusement toujours tortueuses d’une démocratie qui gagne à être la plus directe possible.

A. B : Derrière une des finalités de cet entretien sur l’enseignement de l’architecture, se profile la thèse de Paul-Henry Chombart de Lauwe, sur les perceptions et les représentations sociales en matière d’aménagement urbain. Sa pensée souligne l’importance à distinguer les notions de « besoins » et d’« aspirations » relatives à l’usage de l’espace.

Comment se conçoit ou se traduit cette distinction de perception dans la pratique de l’urbanisme opérationnel ? Y-a-t-il eu un réajustement des programmes pédagogiques en ce sens ? Notamment pour ce qui concerne la question des inégalités sociales et une meilleure connaissance des problèmes ruraux ?

J-P. F : La division du travail et le statut des divers acteurs parties prenantes dans la production de l’espace ont toujours été sous-estimés dans la plupart des analyses, et c’est la répartition des rôles qu’il convient de reconsidérer. La notion de besoin, très présente dans les politiques qui caractérisent la deuxième moitié du XXe siècle, est plus de l’ordre de la légitimation des décisions d’une technostructure étatique, qui a ses propres priorités, de ce que la sociologie définit comme une demande sociale. Les analyses de terrain sont nombreuses qui démontrent les écarts, voire les totales contradictions entre les politiques publiques et les préoccupations et priorités des habitants, notamment en matière de rénovation, de réhabilitation ou de programmes de logements. Le concept de besoin est clairement exogène aux situations sociales dès lors qu’on veut bien rentrer dans le détail des situations de chacun.

Lorsque l’on privilégie la prise en compte de la logique des habitus des premiers intéressés, à savoir les usagers de lieux tant privés que publics - et qu’on écoute ce qu’ils ont à dire sans les suspecter d’être incompétents, débiles ou qu’ils soient réduits au silence - on comprend que ce qu’ils expriment constitue la principale matière d’un programme possible et souhaitable des opérations. C’est ce qu’avait parfaitement compris Paul-Henry Chombart de Lauwe dans ses grandes enquêtes interdisciplinaires. Il avait parallèlement mis en place un travail d’équipe permettant de dialoguer avec des architectes pour mener à bien en toute concertation la programmation, le choix des sites et la nature des réalisations. Henri Lefebvre restait plus critique
et moins conciliant dans l’affichage de revendications plus radicales mais tous souhaitaient sortir de l’anomie par des prises de paroles et l’accès des habitants aux prises de décision. Les modalités politiques d’une telle prise de pouvoir restent liées aux rapports de force et au bon vouloir du pouvoir législatif. Mais les choses progressent et l’on est de plus sensibles aux solutions proprement vernaculaires caractérisant les sociétés archaïques en la matière, lesquelles ont su un temps se défier de la puissance de l’État et de ses agents. Sujets, acteurs, agents sont des concepts que diverses théories sociologiques utilisent pour rendre compte de l’organisation des sociétés,
et j’ai la conviction que quels que soient les termes utilisés, c’est le rapport aux lieux, à l’habitat et à l’espace de façon plus générale à diverses échelles constitue la clef de la compréhension des enjeux de la survie de l’œcoumène et de l’espèce humaine, sans que l’on puisse faire montre d’un optimisme considérable…

Citer cet article

BEKKOUCHE, A. (2025). Avec Jean-Pierre FREY. Insaniyat - Revue algérienne d'Anthropologie et de Sciences Sociales, 29(108), 155–168. https://insaniyat.crasc.dz/fr/article/avec-jean-pierre-frey